Saint-François d’Assise, l’avis de Jacques Lacarrière

S’il est écrivain de profession et de vocation, Jacques Lacarrière n’en entretient pas moins des relations étroites avec la musique. Il a collaboré avec Boulez pour la scansion de l’Orestie (c’était en1955), et en 1982 il présentait sur la scène du Palais Garnier le Prologue qu’on lui avait demandé d’écrire pour le ballet Casse-Noisette. Familier de la musique contemporaine découverte à travers Varèse, il l’est également des Oiseaux (au cours de l’été 76 il assurait une semaine durant une série d’émissions placées sous le signe de la musique et de la nature).

Jugeant très positive la tentative de Saint-François, il note une distorsion entre l’extraordinaire élaboration de la musique de Messiaen et la pauvreté du spectacle théâtral :

« Cet opéra fonctionne trop au ralenti, pas à la vitesse de notre intensité. Et pourtant il ne s’agit pas d’un oratorio, puisqu’il y a une amorce de jeu : le personnage de l’ange est intéressant, inspiré de l’ange annonciateur de Fra Angelico, il marque la progression de la sainteté de Saint-François, toutefois ses ailes en carton-pâte me gênent. Sans ces ailes l’Ange pourrait tout aussi bien chanter, on aurait dû le faire marcher sur des nuages, accomplir des miracles de mise en scène. La naïveté dont a rêvé Messiaen ne doit pas être confondue avec le rudimentaire. Mais j’aime l’utilisation du laser pour signifier les stigmates, cette intrusion d’une technique de variété populaire dans une œuvre sérieuse.

Anges et oiseaux, tel est l’accomplissement du sens profond de la musique de Messiaen. A la limite, Saint-François n’est-il pas un prétexte pour exprimer ce corpus d’ange et d’oiseaux ? Remarquez comme les oiseaux exotiques étendent la présence de Saint-François. Les compositeurs ont de tous temps entretenu des rapports privilégiés avec les oiseaux : Jannequin, Couperin, Mozart, le Stravinsky du Rossignol et aujourd’hui d’anciens élèves de Messiaen, F.B. Mâche, Xenakis, etc. Peut-on parler d’une mode des oiseaux ? Elle traduit une écoute aiguë du monde que l’on opposera à l’artificiel de la musique d’ordinateur. Pourtant la grande différence avec les époques antérieures tient au fait que l’on a les moyens d’enregistrer les oiseaux, l’homme a la possibilité désormais de les réécouter. Par cette intervention humaine on revient à la pureté des sons, que le musicien marque de sa personnalité. Parodiant Giono on pourrait imaginer Messiaen déclarant : « Moi, c’est la musique des oiseaux quand je m’y ajoute ».

Toute cette partie orchestrale de Saint-François est exceptionnelle et le travail d’Ozawa assurément remarquable. Par contre je déplorerais une certaine monotonie dans les voix. Leurs tempos sont trop proches, trop identiques. Il aurait fallu des voix plus diversifiées, d’autant plus que la langue française convient mal à l’expression des choses très belles que disait Saint-François. En dépit de l’excellence de Van Dam, de Eda-Pierre, etc., les échanges pâtissent d’une banalité trop quotidienne. Messiaen aurait dû faire appel à un poète religieux (P. Emmanuel, J. Grosjean, etc.). Il a voulu un opéra méditatif, sans concession ni sensiblerie. A la différence du film de Rossellini, son Saint-François n’est pas un simple d’esprit qui désarme toutes les adversités, sa souffrance est grande qui le rapproche du personnage u Christ. Trop tourmenté il n’est sans doute pas assez fraternel, autour de lui on ne ressent pas suffisamment la communauté. Ce n’est certainement pas un Saint-François historique.

Sur le plan musical, Messiaen s’accomplit dans St-François plus qu’il ne se répète. Et si je compare cette musique à celle qui est produite par les compositeurs d’aujourd’hui et qui m’intéresse, j’observe qu’elle ne torture pas l’oreille. Certes, j’admets fort bien qu’il faut se servir autrement de ses sens, mais il ne faut pas les faire accoucher prématurément ou par des césariennes. La musique d’aujourd’hui manque trop souvent d’imagination. Un peu comme au Moyen-Âge le sens des variations lui fait défaut alors que dorénavant tous les atomes musicaux sont en liberté. Notre musique est trop sérieuse, c’est une mathématique, mais au sens où l’entendait Debussy qui en espérait le mystère plus que la rationalité. En France du moins, Satie n’a guère eu de suite. Messiaen échappe à toutes ces limites. Il y a chez lui, ce qui est essentiel, une sensualité, du plaisir. Messiaen est un solitaire. »

Cette solitude de Messiaen, sa place à part, unique, ne définissent-elles pas le génie ?

Propos recueillis par Claude Glayman

Alekos Fassianos

Lumière d’Apollon DR

Un théâtre d’ombres. Des ombres qui n’ont pas besoin d’écran ni d’histoire qui n’ont ni nom ni généalogie, un théâtre d’ombres libres et nues, anonymes et autonomes, affranchies des servitudes du relief et de la perspective (et donc de l’obligation de faire elles-mêmes de l’ombre !) tel est l’univers de Fassianos. Des ombres apparemment heureuses qui donnent parfois l’impression de flotter dans l’espace comme des nuages à forme humaine et qui, à d’autres moments, apparaissent comme des silhouettes massives, ancrées dans la réalité du présent. La plupart habitent un pays qui pourrait bien être la Grèce mais une Grèce réduite à deux dimensions et à quelques couleurs élémentaires, comme celles des vases antiques. Comme sur ces vases antiques, les figures modernes de Fassianos sont saisies dans un perpétuel contre-jour qui les rend à la fois précises et intemporelles.

Beaucoup de figures rouges antiques se découpent sur un fond noir uni, sur la nuit immémoriale qui vit jaillir les premières formes humaines. Les figures de Fassianos elles, se découpent le plus souvent sur un fond blanc uni qui vit ou exprime l’éternel présent de leur vie. Car ces figures, je le répète, ne racontent aucune histoire et encore moins une quelconque épopée, elles n’ont ni passé ni futur, elles occupent à plein temps le présent immédiat l’instant pétrifié de leurs gestes, comme les images d’un film brusquement arrêté.

Oui, elles habitent un pays qui pourrait bien être la Grèce, en tout cas un pays lumineux, estival et surtout un pays aéré, aérien, un pays éolien.

Avez-vous remarqué que le vent souffle très souvent dans ces œuvres, ébouriffant la chevelure des personnages et gonflant leurs amples vêtements, un vent venu peut-être du fond des mythes et qui serait le discret et presque invisible rappel de la légende d’Éole, un clin d’œil de la modernité vers l’ancêtre antique. Car si beaucoup de choses, d’éléments ont vieilli entre la Grèce d’autrefois et celle d’aujourd’hui, deux d’entre eux sont restés les mêmes : les odeurs de la terre et le vent.

Le vent n’a jamais d’âge et c’est pourquoi il n’a jamais de forme précise. Donner au vent un visage, c’est lui donner un âge. C’est bien le même vent qui passe dans les pages de l’Odyssée, qui enfle dans les voiles du bateau d’Ulysse lorsqu’il rencontre les Sirènes et qui décoiffe les personnages – si modernes – de Fassianos. Ils n’ont pas d’âge, eux non plus, parce qu’ils habitent un espace anachronique, comme celui des cartes à jouer et des blasons. Je dis “blason” car dans l’ensemble, l’univers de Fassianos se résume à quelques thèmes, objets, matériaux et symboles élémentaires. Quand je dis “élémentaire” je ne veux pas dire pauvre ou naïf, mais des objets, des symboles qui se suffisent à eux-mêmes pour composer, décomposer, recomposer avec ces éléments simples, un nombre infini de figures, de représentations, de moments particuliers. À la facon d’un kaleidoscope.

Ou encore de la même façon qu’Elytis lorsqu’il écrit dans Mes mathématiques supérieures :

“Un olivier.

Une vigne.

Un bateau.

Avec ces éléments, vous pouvez décomposer la Grèce. 

Et donc vous pouvez aussi la recomposer”

C’est ainsi, à mon sens, qu’opère Fassianos : non pas en puisant à des sources chaque fois différentes mais au contraire en assemblant de façon chaque fois différente les pièces, c’est à dire les objets et les personnages – de son damier pictural. Cela pourrait paraître répétitif et fastidieux si Fassianos se contentait de combiner et de recombiner les mêmes éléments de son blason. Mais il se trouve que ces personnages, ces figurants d’un théâtre muet, ces acteurs d’un film arrêté, bref ces ombres suggèrent, malgré leur caractère unidimensionnel, un monde le plus souvent sensuel, langoureux et voluptueux, un monde à l’orée du rêve aussi, où la beauté passe comme au ralenti, sans urgence et sans pesanteur, avec la même fidélité et la même sensualité que le vent à travers les étendues et les langueurs du sommeil. Car ces ombres rêvent quelquefois.

A quoi peut bien rêver une ombre ?

Peut-être à ce pays précieux et très ancien dont parle Platon et où les hommes n’avaient encore que deux dimensions comme les personnages des vases ? Ce pays du bonheur encore sans épaisseur ? Ce sont eux finalement ces fantômes de jadis qui survivent aujourd’hui dans cette œuvre et portent jusqu’à nous, jusqu’à notre brutale, bruyante modernité, la grâce et la légereté des nuages humains de Fassianos.

Jacques Lacarrière

Galerie Rachlin – Lemarié Paris, pour l’exposition « La mythologie au quotidien »  

Une dernière rencontre

Par NANOS VALAORITIS

Pour nous en Grèce, Jacques Lacarrière était le lien qui nous rattachait au monde des lettres françaises et il était le dernier des grands écrivains qui se soit intéressé à notre langue, notre littérature, notre société ; aux gens simples comme aux intellectuels et écrivains. L’Eté grec a marqué son époque. Il initiait les Français d’après-guerre à une Grèce qui émergeait des épreuves douloureuses de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre civile. Il a su donner un ton élevé et gai à un pays blessé, un ton qui caractérise d’ailleurs sa prose la plus lyrique. 

C’était l’époque où trois auteurs grecs venaient d’être reconnus : Kazantzaki, Cavafis et Séféris. Jacques n’était pas un auteur du circuit commercial. Il recherchait toujours les thèmes cachés, inconnus du grand public, comme les Gnostiques, il s’était également intéressé au soufisme dans La Poussière du monde, sans parler de ce livre extraordinaire, Le Pays sous l’écorce, qui n’a pas été traduit en grec. Dans un très beau livre sur les ailes et leur rôle dans l’imaginaire, on trouve la référence à Icare et à sa chute, devenu le titre d’un recueil poétique traduit en grec et qui, d’une certaine façon, annonce sa propre chute inattendue. 

Cette soirée à Tinos, il a lu en grec un poème de ce recueil, et comme je faisais référence au rébétiko, il se mit à en lire quelques petits vers qu’il avait écrits.
Je me souviens aussi d’un moment lointain où il avait pris des photos admirables de Maria, ma femme, avec une colombe sur la tête, un été où nous avions rendu visite à Spatharis, le montreur d’ombres, les Karaghiozis. Son intérêt pour notre culture populaire se retrouve dans toute son œuvre. C’est une chance que nous ayons passé ensemble ces trois jours merveilleux à Tinos, et j’imagine qu’il s’en est particulièrement réjoui. Je le vois voler avec les ailes d’Icare sur le chemin du soleil, et comme dit Rimbaud : « Elle est retrouvée, Quoi ? L’Eternité. C’est la mer allée avec le soleil. 

Le soleil que nous voyons briller, argenté au-dessus de la mer, et qui nous donne le sentiment de l’éternité. L’esprit de Jacques, plus vivant que jamais et tellement unique, demeure parmi nous. 

NANOS VALAORITIS 

(Extrait du témoignage de ce poète et écrivain, paru en 2007 dans la revue Desmos)

Icare Le Maudit

L’Envol d’Icare suivi du Traité des chutes, Jacques Lacarrière. Éditions Seghers.

Comment ne pas céder, en lisant L’Envol d’Icare, à l’enchantement que fait naître une écriture dont l’humour, la désinvolture, les pointes d’insolence voilent discrètement le savoir et le souci de rigueur. Dans le tohu-bohu d’un monde en perte de mémoire, le regard de Jacques Lacarrière s’attarde volontiers dans les parages du mythe et des rhapsodes. Sa plume sait déceler ce qui demeure et prendre son temps.

J’ai rencontré Jacques Lacarrière à la Maison des lettres peu après la Libération. Ayant passé son enfance, à Orléans, sur un terrain d’aviation, il me parlait déjà de Coste et Bellonte, de Mermoz, des héros du ciel sanglés de cuir. Icare était pour lui un personnage familier.

Son livre suit à la trace l’aventure du fils de Dédale qui, cherchant à s’échapper du Labyrinthe, réussit grâce à l’ingéniosité de son père à s’élever dans les airs avec des ailes d’oiseau, monta imprudemment trop haut et provoqua la première catastrophe aérienne de l’histoire… Cordon ombilical qui nous relie à la Grèce antique, le mythe d’Icare conduit à des réflexions qui débordent largement le fond archaïque de la Crète, le Minotaure et Pasiphaé. Car le mythe nous fait signe. De loin, il parle à notre civilisation.

L’ouvrage nous montre en effet qu’il s’agit sans doute du seul mythe grec qui ne se soit pas affaibli avec le temps, au sens où, pendant des siècles, il n’a jamais cessé de faire des émules, de susciter des imitations concrètes, le récit comportant une proposition technique : le projet de greffer à l’homme des ailes artificielles. Des dizaines d’insensés sont tombés comme des pierres en se jetant du haut des clochers ou des minarets. Aujourd’hui encore, en Californie, des étudiants mettent au point une machine volante basée sur le principe des ailes d’Icare et qui porte le nom de Dédalus.

D’où vient la pérennité du mythe d’Icare ? Pas seulement de ce qu’il est d’abord un refus de la condition humaine limitée au rôle de terrien, ou le rêve de devenir homme-oiseau. Les mythes grecs tragiques, traités par Euripide et Sophocle ont été repris au XVII* siècle par Racine et Corneille, la plupart ont été ressuscités au XIXe siècle. Celui d’Œdipe, déjà repris par Voltaire, n’a jamais été redévoilé que par Freud. Le mythe d’Icare, lui, n’est jamais mort.

Le livre de Jacques Lacarrière apparaît comme un pèlerinage à la mémoire d’Icare. Il nous parle des multiples lectures auxquelles le mythe a donné lieu. Chaque époque le lit avec un nouveau regard : lecture alchimique, ritualiste, naturaliste, psychanalytique, structuraliste, ésotérique avec Mircea Eliade notamment. Les huit clés d’interprétation que l’auteur nous propose paraissent tour à tour évidentes. Toutes tentent de décrypter l’énigme : une aventure extrahumaine, le rêve et le projet de devenir plus qu’humain. Le mythe de l’envol et de la chute d’Icare nous dit que le vol de l’homme est possible mais pas dans n’importe quelles conditions. Il est à la fois un encouragement et un avertissement. Dédale réussit à voler mais Icare, lui, est tombé. Essentiellement par absence de maîtrise de soi, Il n’était pas prêt, nous dit Jacques Lacarrière : l’homme qui veut accéder aux dimensions supérieures doit s’y préparer. Son livre laisse entendre que le désastre d’Icare, sa chute, vient de ce qu’il a cru pouvoir accéder tout droit à la sphère des dieux sans précautions et sans initiation préalable. D’où la tonalité de sacrilège qui colore le mythe. Icare est un maudit, observe Jacques Lacarrière, le premier de grands maudits. Mais les maudits traînent derrière eux un sillage de passions et de nostalgie. Dédale, lui, a réussi son vol et ses ailes, raconte le mythe, l’ont porté jusqu’en Sicile. Mais personne ne parle plus de lui.

Icare, par-delà toute vue technique, incarne l’appel vers la transcendance, le désir d’accéder à une autre essence, plus angélique peut-être, dans la sphère de l’espace-temps.

L’image la plus moderne d’Icare, nous dit encore Lacarrière, c’est peut-être celle des cosmonautes en état d’apesanteur qui flottent, sans avoir besoin d’ailes, dans le Cosmos.

Un livre limpide, passionnant qui nous parle de nous. 

Frédéric de Towarnicki

Le Magazine littéraire, 1993.

Le Gai savoir de Jacques Lacarrière

Au moment de disparaître, Jacques Lacarrière nous offrait Dans la forêt des songes, une promenade au pays du gai savoir. Une fable libre, baroque et joyeuse, où se mêlent différentes époques et continents.

Quelques jours après la mort de Jacques Lacarrière, le 17 septembre 2005, nous pouvions lire son dernier livre, Dans la forêt des songes

Cette forêt est prosaïque. Elle s’étend dans la Champagne crayeuse, près de Troyes. Elle est placide, banale et endormie, sans mystères ni coupe-jarrets, bourrée de chênes et d’ormes, riche en lapins et en écureuils mais pauvre en hippopotames, en sarigues et en singes hurleurs. Pourtant, il ne faut pas se fier à ces modesties. Quand Lacarrière, ou son délégué qui s’appelle Ancelot, s’y promène, les sirènes et les fées, les démons et les vierges, les catoblépas et les androgynes sortent de mille tanières ct font la sarabande. Ancelot est un chevalier sans cheval, sans armure et sans équipage. Il est habile à charmer les merveilles. Il faut dire qu’il a rencontré, dès ses premières promenades, un compagnon exceptionnel, un ara nommé Thoustra, résidant d’ordinaire en Amazonie et d’ailleurs dyslexique. Chemin faisant, Ancelot et l’ara Thoustra avisent des étrangetés et d’abord une colonne de pierre de quinze mètres de hauteur, au sommet de laquelle vaticine un stylite plus dépenaillé qu’un épouvantail. « J’aspire à l’ange », crie le stylite de sa voix de crécelle. Ses jambes et ses cuisses sont pleines de vers. Il s’en félicite. Plus son corps s’abaisse, plus son âme exulte.

Ancelot, le paladin sans armure, ne se contente pas de croiser de curieux personnages. Il réfléchit. Par exemple, la rencontre du stylite et de ses vers lui permet de poser la question que Descartes même n’a pas su résoudre : les huîtres ou les vers ont-ils une âme ? La réponse est lumineuse : tous les animaux ont une âme, pourvu qu’ils sachent parler. Ensuite, Ancelot examine le problème des anges. Il estime qu’en dépit de leurs ailes, les anges ne sont pas des oiseaux. Et comme Thoustra réclame des preuves, la réponse tombe, incontestable : les anges ne pondent pas d’œufs.

On a compris que le livre de Lacarrière est un livre de grand savoir. Simplement, ce savoir est un « gai savoir ». Lacarrière n’a jamais écrit un ouvrage aussi malicieux, aussi taquin, aussi fantasque. Il soumet son immense érudition à la loi de la légèreté et de la drôlerie. Il revisite tous les lieux, tous les mythes et toutes les sciences qu’il a fréquentés mais il les mélange, les déforme et les exalte.

Le résultat est une fable géante dans laquelle disent leur mot aussi bien les premiers ermites des déserts de Syrie, que les anacondas de la forêt amazonienne, la grâce princière des grues cendrées, des armées de chasseurs fantômes et très sauvages, le Grand Veneur et son énorme chapeau, une ondine érotique et inassouvie, une vierge enceinte, amie de Myriam la Galiléenne, une « belle au bois d’Orient » qui dort tout le temps, un éphèbe aux beaux seins, égaré entre les deux sexes, et qui s’appelle Avenir de l’homme.

Le perroquet Thoustra est enthousiaste. Jamais, dans ses jacarandas des antipodes, il n’eût imaginé pareille fête. Comme tout le monde, il croyait que la forêt de Troyes, malgré son nom (elle s’appelle en effet forêt d’Orient) était dépourvue de loups garous, de malandrins, de brucolaques, de mantichores ou de lémures et il s’aperçoit au contraire que toutes les légendes et toutes les fées du monde s’y sont donné rendez-vous.

Ancelot et Thoustra croisent un catoblépas, un de ces monstres tristes dont la tête est si volumineuse qu’ils ne peuvent avancer qu’à reculons, les yeux collés au sol, ce qui est une bonne chose d’ailleurs car un seul regard de catoblépas sur une jeune fille carboniserait celle-ci, la pauvre! Ce qui permet à Ancelot de nous dispenser encore un peu de philosophie : quoi qu’on en dise dans certains milieux, les humains sont très supérieurs aux catoblépas. Ancelot rectifie au passage certaines idées reçues : il nous démontre que le vampire est aussi triste qu’un catoblépas car, enfin, n’est-il pas harassant de devoir trouver chaque jour que Dieu fait une carotide à égorger ? Et que dire du dragon qui est obligé, à la moindre contrariété, de lancer feu et flammes ?

Des esprits portés au scepticisme opineront que cette forêt d’Orient est poétique, invisible et même inexistante. Ancelot et Thoustra ont vite fait de nous prouver le contraire. Cette forêt existe. Pour s’en assurer, il suffit de se fier aux preuves vraiment sérieuses de la réalité du monde : la rosée, la poussière ou les vents.

Que Jacques Lacarrière nous donne ce roman au moment de sa mort est déchirant : jamais il n’avait inventé une fable aussi libre, aussi baroque et joyeuse que celle-ci. Et ce livre a un mérite supplémentaire. Il atteste que l’œuvre de Jacques Lacarrière ne se limite pas à la célébration de la seule Grèce (antique et moderne). Les songes de la forêt d’Orient empruntent à la Grèce, sans doute, mais à dix autres territoires en même temps.

Le Péloponnèse ou le mont Athos ont formé, dans la vie et dans le travail de Lacarrière, un massif imposant. Athènes fut le lieu essentiel, le lieu fastueux, et le nombril de son monde. Mais il n’a jamais cessé d’élargir ses territoires : Chemin faisant parcourait toutes les routes de la France. Le Pays sous l’écorce interrogeait ces bestioles discrètes qui se cachent sous la peau des arbres. Sourates faisait écho aux sagesses du Coran. Et s’il a beaucoup écrit sur Alexandre le Grand et sa légende, sur Icare et sur L’Été grec, il a porté la même attention chaleureuse et intelligente aux fabliaux du Moyen Âge ou à Marie d’Égypte. À partir de la Grèce, il s’est enfoncé dans les épaisseurs de l’Asie, il a interrogé la Turquie, l’Égypte et sans doute l’Inde.

Avec ce livre ultime, Dans la forêt des songes, Lacarrière nous ouvre une province souvent masquée, mais présente tout au long de son parcours, le monde celtique. Ancelot, même s’il a perdu une lettre au cours de ses vagabondages, est un des compagnons de la Table ronde, comme sont celtiques les légendes ou les géographies qui hantent la forêt d’Orient : la « mère Lusine », le Grand Veneur, Tristan et Yseult, Brocéliande.

Quand s’achève leur balade dans la forêt de Troyes, Ancelot et Thoustra avisent le fils de Lancelot, Galaad, le seul compagnon de la Table ronde à avoir su poser la question qu’il fallait, dans le château du Roi Pêcheur, au moment où passe le cortège porteur de la lance ensanglantée et du vaissel appelé Graal.

Gilles Lapouge

Le Magazine Littéraire, les Livres du mois, roman français

Dans la Forêt des songes, Éditions Nil, 2005

Prix Jacques Lacarrière 2020, liste des finalistes

Voici les noms des finalistes du prix Jacques Lacarrière 2020 :

Sylvain Coher Vaincre à Rome (Actes Sud) 
Colette Fellous Kyoto Song (Gallimard)
Michael Ferrier Scrabble (Mercure de France) 
Hélène Gaudy Un monde sans rivage (Actes Sud)
Claudie Hunzinger Les grands cerfs (Grasset) 
Michel Jean Kukum (Dépaysage)
Jean-Paul Mari En dérivant avec Ulysse (J.-C. Lattès)
Nimrod Petit éloge de la lumière nature (Obsidiane)
Eric Poindron Le fou et la licorne (Germes de barbarie) 
Olivier Schefer Conversations silencieuses. L’art, la beauté et le chagrin (Arléa)

Créé en 2018, le Prix Jacques Lacarrière, décerné tous les deux ans, distingue un texte littéraire francophone prolongeant l’esprit de l’œuvre de Jacques Lacarrière, ouverte sur le monde sous le signe du partage. 

Le Prix remis en décembre est doté d’une résidence à Bibracte gratifiée de 3000€ et d’une prise en charge des frais de séjour.
Labellisé Grand site de France, Bibracte est niché au cœur des paysages préservés du Morvan, en Bourgogne, ce lieu est le site archéologique d’une ville gauloise qui abrite un centre de recherche européen et un musée.

Bal(l)ade poétique et musicale sur le Beuvray

Jean Luc Raharimanana, premier lauréat du prix Jacques Lacarrière pour son livre « Revenir » a séjourné à plusieurs reprises en résidence artistique à Bibracte. L’esprit des lieux lui a donné l’envie de revisiter les paysages du mont Beuvray en compagnie de Géraldine Keller et de Jean-Christophe Feldhandler pour une bal(l)ade poétique et musicale :  Dans le secret des pierres et du paysage

Jean-Luc Raharimanana est poète, musicien, romancier et dramaturge. Le langage est son centre. Il porte une attention minutieuse et obstinée à la parole, aux sens, aux sons, aux goûts des mots pour comprendre et vivre le monde. Le rythme de ses phrases s’enchevêtre à d’autres paroles : la voix lyrique de soprano de Géraldine Keller et les percussions de Jean-Christophe Feldhandler pour « Comme dans un rêve d’écriture les mots deviennent comme de la pierre… » .

Ensemble, ils seront là pour partir sur un petit chemin, ils nous feront entendre une parole qui s’enracinera dans la forêt de Bibracte pour grandir, croître en chacun d’entre nous.

Rendez-vous à 15 h 30 au musée de Bibracte (prix d’une entrée au musée)

Proposé dans le cadre du Prix Jacques Lacarrière.
En partenariat avec l’association Chemins faisant et la Bibliothèque départementale de Saône-et-Loire.

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Comment venir à Bibracte

Le villageois planétaire : Garder tous ses âges

« … Je crois que la maturité ne consiste pas à supprimer l’enfant. Elle consiste à devenir mûr, tout en restant enfant, c’est à dire en intégrant tous ses âges précédents. Un homme qui aurait oublié l’enfant serait à moitié mort. La permanence de l’enfance, pas l’infantilisme, mais la permanence de la curiosité ou de la poésie de l’enfant est indispensable à tous les moments de la vie, et il faut garder tous ses âges avec soi. Vieillir, ce n’est pas supprimer des âges derrière soi, comme on enlève des feuilles de calendrier. C’est le contraire. C’est garder tous ses âges différents avec soi, être contemporain de toutes ses époques antérieures. Et là, on a comme une sédimentation, un acquis, comme ces montagnes qui sont faites par la superposition de tous les âges précédents. C’est pourquoi moi, personnellement, je me sens autant encore un enfant, un adolescent, tous les différents âges que j’ai pu avoir, et particulièrement aussi celui que j’ai maintenant. Je suis tout cela en même temps. Je ne veux rien tuer en moi. Des choses meurent, c’est différent, elles s’en vont d’elles-mêmes. Mais de moi-même, je ne me tue pas. Je ne suis pas mon propre meurtrier, je garde en moi l’enfant. Je ne tue jamais. Je ne veux pas avoir, comme dirait le poète Lautréamont, du sang intellectuel en moi qui aurait tué l’enfant que j’étais, parce que ce serait le pire des crimes…

Ritsos le disait pour la poésie, moi je le dis en général pour toutes les formes d’apprentissage et de connaissance, si Ritsos l’a dit pour la Grèce, moi je ne le dirai pas pour la France, parce que la France, certainement, n’a pas cette source de rayonnement, de chaleur et de mémoire que la Grèce porte. Mais cela n’a pas d’importance, car, personnellement, je me définis, d’une façon extrêmement claire, comme quelqu’un qui appartiendrait à un village, qui serait membre d’un village. Et ce village, il est sur toute la terre, c’est à dire je suis un villageois planétaire. »

Ecritures Grecques

Ellīnikés grafés : guide de la littérature néo-hellénique.

Courte histoire du roman grec des origines à 1945 par Henri Tonnet
Esquisse de la poésie grecque moderne de ses débuts aux années 1940 par Constantin Bobas
Répertoire des poètes et romanciers d’après-guerre par Athena Vouyoucas
La littérature grecque de l’après-guerre, parti pris par Nanos Valaoritis

Editeur : Librairie hellénique Desmos, Paris, 1977, 1997
ISBN-13 : 978-2911427039