Sur les chemins d’Anatolie

Poèmes, musiques et chants des mystiques soufis
Les Asikou Amoureux ont composé du XIII° siècle jusqu’à aujourd’hui de magnifiques poèmes sur leur quête incessante et passionnée d’amour humain et d’amour divin.

Le plus connu de ces poètes errants, Younous Emré, a écrit des centaines de poèmes dont beaucoup sont encore chantés en Turquie car il les composa en turc, langue populaire et non en persan qui était la langue savante de l’époque. A ses côtés, avant et après lui, d’autres poètes troubadours ont écrit et laissé eux aussi d’admirables hymnes, prières ou invocations. Ils ont constitué en leur temps un florilège unique de poèmes et de chants, mais aussi un message d’amour, de tolérance, d’humanité et de lumière. Jacques Lacarrière

« … De Younous Emré à Achik Daimi, ces bardes de l’Orient, le même crédo humaniste (avant que ce mot ne fut dénaturé), n’a cessé de s’exprimer, qui préfère la pureté du cœur au respect des dogmes ».Françoise Arnaud-Demir

Évocation en musique et sous forme de libre promenade des lieux, des paysages et des hommes qui ont traversé cet océan qu’est l’islam mystique.

Avec Mahmout Demir, saz, Sylvia Lipa-Lacarrière, récitante, Elie Guillou et ses carnets de voyage.

Nous avons plongé dans l’Essence et fait le tour du corps humain Trouvé le cours des univers tout entier dans le corps humainEt tous ces cieux qui tourbillonnent et tous ces lieux sous cette terre Ces soixante-dix mille voiles dans le corps humain découverts Les sept ciels les monts et les mers et les sept niveaux telluriques L’envol ou la chute aux enfers tout cela dans le corps humainEt la nuit ainsi que le jour et les sept étoiles du cielLes tables de l’initiation sont aussi dans le corps humainEt le Sinaï où monta Moïse – ou bien la Kaaba L’Archange sonnant la trompette mêmement dans le corps humain La Bible et l’Ancien Testament et les Psaumes et le Coran Toutes paroles écrites se trouvent dans le corps humainCe que dis Younous est exact nous avons confirmé ses dires Dieu est où le met ton désir : tout entier dans le corps humain.

Younous Emré, trad. Guzine Dino et Marc Delouze

Omer Kaleisi

VENDREDI 22 MARS 2019 À 18H30 Bibliothèque de Saône-et-Loire, 81 chemin des Prés – Charnay-les-Mâcon. Edwige Labruyère – Tél. : 07 85 11 87 78 

Fragments

Nouvelles et récits de Grèce
Le 23 avril 2018, Athènes a donné le coup d’envoi d’une année de célébration de la lecture, de la culture et de la connaissance, comme Capitale mondiale du livre 2018 de l’UNESCO. « Des livres partout » est le mot d’ordre de cette manifestation. La cité antique célèbre les livres de mille et une façons pendant un an, d’avril 2018 à avril 2019.

La Ville s’est associée à plus de cent cinquante institutions d’éducation, à des écrivains et à l’industrie du livre. Des centres culturels, musées, groupes de la société civile, start-up, organisations non gouvernementales (ONG), ambassades et organisations internationales ont répondu présents à l’appel. Rejoints, comme il se doit, par quelque cent cinquante bibliothèques à travers le pays, qui proposent, sous l’égide de la Bibliothèque nationale de Grèce, des programmes spéciaux dans le cadre d’une campagne de lecture estivale.

Les Fragments s’inscrivent dans cette année de célébration du livre : composé de cinq nouvelles écrites par des auteurs grecs contemporains et de quatre courts récits d’auteurs français, ce volume est un hommage à la Grèce, à son histoire, à la place du livre dans cette histoire. Des photos de Jacques Lacarrière des années 1950,1960 accompagnent et complètent les textes – les Iles et le Mont Athos –, une façon de rendre également justice au patrimoine naturel du pays

Toutes les informations

Lectures pour le temps présent

Retrouvons-nous pour la parution en poche de Ne lâchons pas la proie du soleil pour l’ombre des écrans ou Ce bel aujourd’hui de Jacques Lacarrière

Lectures par les compagnes et compagnons de Chemins faisant

Mercredi 8 mai à partir de 18h30
à l’Atelier Galerie, 4 rue Audran 75018 Paris

Métro les Abbesses ou Blanche

Ce bel et nouvel aujourd’hui qui compose la première partie avait été publié du vivant de Jacques Lacarrière en 1989. Il est complété par « Etonnements d’un promeneur solitaire », des « textes retrouvés » plus tard, et le total compose « Ce bel et vivace aujourd’hui ». C’est peu dire que cette seconde partie m’a emballée – je l’ai trouvée lumineuse et elle m’a réjoui le coeur. Il y a par exemple une promenade dans une ville aux bacs pleine de poésie, avec l’art de surprendre le lecteur avec une langue de conteur poète.
Enfant et homme tout à la fois, tous deux accordés en l’être qu’il était par la grâce du compagnonnage d’Héraclite et de Félix le Chat, Lacarrière nous rappelle l’audace et la nécessité fondamentale des mythes pour nous aider à donner du sens à notre présence au monde. Et, interrogé sur l’événement majeur du millénaire finissant, il retient surtout la découverte de l’inconscient. Plus que l’Amérique ou les microbes, car il est ce qui lui « semble être ce qui avait le moins de chances d’être découvert car il est en nous… en ce qu’on pourrait appeler le royaume fait de tous les enfers et de tous les paradis imaginés par les religions. (…) L’inconscient, c’est ce qui nous rapproche le plus des anges et des démons, du supra-visible et de l’infra-visible, du supra-sensible et de l’infra-sensible ».
Pourquoi lire cet ouvrage ? Pour se laisser surprendre par ce regard, s’émerveiller, s’émouvoir et, peut-être, voir le monde un peu différemment, le livre refermé, avec un peu plus de bienveillance, avec des dragons à protéger, qui « ne cracheront plus des flammes mais des fleurs ».
Véronique Poirson

Editions Le Passeur 2019
ISBN 978-2368907009

Faisons la paix avec Aristophane

Rien ne ressemble moins à l’Athènes du V° siècle que le Paris du XX°siècle et rien ne ressemble moins au Parthénon que Notre-Dame. Ce n’est d’ailleurs pas tellement, comme on pourrait le penser, une question d’architecture. La grande différence entre le premier et la seconde, c’est que les cryptes de Notre-dame n’abritent pas les réserves d’or de la Banque de France alors que le Parthénon contenait le trésor d’Athéna, autrement dit l’argent de l’Etat. Dieux et hommes, à cette époque, faisaient caisse et cause communes contre l’adversité. A propos de chaque domaine de la vie politique, économique, religieuse, culturelle, on pourrait multiplier les exemples. Rien ne ressemble moins, finalement, à une démocratie qu’une autre démocratie, surtout quand vingt-cinq siècles les séparent. Leur seul point commun, c’est leurs défauts, leurs vices fondamentaux contre lesquels s’est exercée la verve d’Aristophane et, de nos jours, celle des auteurs satiriques, du chansonnier à l’auteur comique. Là, même si les régimes en cause sont assez différents, il y a un terrain d’entente à travers les frontières et les âges : la démocratie, à Athènes ou à Paris, c’est ce qu’on peut critiquer sans risquer (en principe) « l’atteinte au moral de l’armée » ou l’outrage à magistrat ». Je dis en principe car, à Athènes comme à Paris — et surtout à Paris — il y eut et il y a des exceptions pour confirmer la règle.

Entre l’est et l’ouest

Amusons-nous, un instant, au jeu (discutable) des correspondances historiques. Quand Aristophane écrit La Paix, Athènes est menacée sur deux fronts : à l’est par la «  pression » d’un grand Etat totalitaire et impérialiste qui, pour les Grecs, se confond avec l’Asie (je veux dire l’Empire perse dont les armées innombrables ont, deux fois de suite, envahi la Grèce) et à l’ouest par la pression plus inquiétante d’un ancien allié devenu insolent, exigeant, belliciste (je veux parler de Sparte). Ajoutons qu’en même temps, Athènes a des difficultés avec les cités « alliées » sur lesquelles elle règne (nous dirions aujourd’hui ses colonies). Ces cités du Nord et ces îles de l’Egée réclament leur indépendance ou leur autonomie et, à l’occasion, se révoltent. Prise entre un Est toujours inquiétant et un Ouest revanchard, en proie à une « décolonisation » difficile, qu’elle fait d’ailleurs tout pour empêcher, Athènes est contrainte de faire sans cesse la guerre. Mais cette politique de défense et d’improvisations continuelles n’en est pas une. Quand Aristophane écrit ses principales comédies, Périclès est mort depuis quelques années, Athènes se cherche un homme ou des hommes d’Etat, une voie, une politique. Quant au peuple, enjeu et jouet de tous les démagogues, tantôt il est pris de fureurs bellicistes (au point de vouloir faire massacrer tous les habitants mâles de l’île de Mytilène qui s’est révoltée contre Athènes) tantôt il réclame avec autant d’impatience la paix immédiate.
Dans cette Athènes versatile et passionnée, Aristophane est sans doute le seul citoyen à n’avoir jamais changé d’avis. A trente ans d’écart , des Babyloniens (écrit à vingt ans en 426) à L’assemblée des femmes (écrit à cinquante ans en 392) il ne cesse de prôner la paix, selon des formes et des formules évidemment différentes.
Verve, bouffonnerie, burlesque, humour, calembours, fantaisie, fantastique, poésie, féerie, il y a de tout dans les comédies d’Aristophane. Mais ce tout, et cet enchantement des êtres, des situations, des jeux de mots, ne doivent pas faire oublier, chez lui, cette constance dans la critique de la guerre (ou si l’on veut du bellicisme), de la démagogie, de la malhonnêteté, de la bêtise. Pour Aristophane, le grand dieu de son temps, celui que le peuple adore sans le savoir, ce n’est ni Zeus ni Dionysos, c’est la Bêtise et son œuvre est un combat continuel contre toutes les formes de Bêtise. Ce combat, jusqu’à La Paix, a pris des formes plus virulentes que dans les dernières œuvres où la fantaisie et l’absurde prédominent.
Virulentes ? Voyons Les Babyloniens (dont on ne possède que le sujet car la pièce est perdue). Aristophane y dénonce les exactions exercées par Athènes contre les cités « alliées » révoltées. Les alliés d’Athènes sont représentés comme des esclaves babyloniens couverts de chaînes et marqués au fer rouge et les fonctionnaires athéniens comme des rapaces capables des pires sévices pour récupérer les impôts de ces alliés. Au point qu’après la représentation, Aristophane fut accusé de « diffamation contre la république » et « d’outrage à magistrat » et traîné devant un tribunal. Il y fut d’ailleurs acquitté ce qui montre que les magistrats grecs étaient en avance sur ceux de notre temps. Alors, il revient à la charge, l’année suivante, avec Les Acharniens. Devant un public populaire particulièrement « monté » en faveur de la guerre contre Sparte, il ose plaider la cause de la paix, ridiculiser l’armée — ou plutôt ses cadres — en la personne de Lamachos, général vantard et grotesque, et faire triompher la cause d’un simple paysan d’Afrique, Dicéopolis, décidé à faire la paix pour son compte. De nos jours, en tenant compte des similitudes historiques, une telle représentation serait impensable. Comme l’écrit G. Murray, « Il eut été impossible, en tout pays d’Europe, pendant la dernière guerre, à un écrivain, si brillant fut-il, de prononcer un discours favorable à l’ennemi devant un auditoire populaire moyen. Il aurait pu écrire un pamphlet ou s’adresser à une assistance restreinte de gens acquis à son opinion. Mais il n’aurait jamais pu se permettre une apologie de l’ennemi ou une attaque contre la politique nationale au cours d’une représentation sur un théâtre national… ». C’est là un des points où Athènes a atteint incontestablement un plus haut degré de tolérance que n’importe quelle autre société connue. Car Aristophane, après Les Acharniens, ne fut pas traîné en justice mais couronné par le premier prix du festival !

Pain, paix et poésie

Lorsqu’on a la chance d’être né en Attique, de vivre dans une démocratie, d’aimer les femmes, le vin, la paix, la justice, de détester la guerre, la démagogie, la bêtise et la vilainie, et lorsqu’on a assez de talent pour pouvoir le dire, bref, lorsqu’on s’appelle Aristophane, on arrive vite, vers l’âge de vingt-cinq ans, et pour peu qu’on ait l’œil ouvert sur les gens et les choses, aux conclusions suivantes :
il n’y a rien à attendre des hommes en place ni des dieux. Les hommes en place n’ont qu’un seul but : garder leur place en dupant le peuple. Ce sont des démagogues ou des sophistes. Pire, ce sont des généraux ou des marchands d’armes : inutile de compter sur eux pour obtenir la paix puisqu’ils vivent de la guerre.
quant aux dieux, ils sont plus impuissants encore que les hommes. Ou ils jouent les indifférents et se retirent au fond du ciel et ce sont des lâches. Ou ils s’intéressent aux hommes mais pour les pires raisons : leur ravir leurs femmes ou leurs biens (sous forme de sacrifices). Dans tous les cas, ils leur prennent tous leurs défauts et deviennent couards, hypocrites, vénaux… Bref, le peuple, s’il veut la paix, la justice et la fin de la démagogie ne doit compter que sur lui-même.
C’est en gros le thème de La Paix, mais à la différence des œuvres précédentes, Aristophane adopte, pour l’exprimer, un ton moins virulent, plus poétique, plus fantaisiste que dans Les Acharniens, Les Cavaliers ou Les Babyloniens. La Paix, avec Les Oiseaux, sont deux œuvres féeriques, on pourrait même dire, deux œuvres utopiques d’Aristophane. Les êtres y évoluent entre ciel et terre sans contraintes : Trygée, le vigneron de La Paix, monte au ciel sur un bousier volant pour en redescendre… à pied ; les personnages des Oiseaux s’installent, entre ciel et terre, dans une cité de nuages : Coucouville-sur-Nuées. Là-haut, le monde laid, banal, quotidien, a disparu : dans la cité peuplée d’oiseaux, plus de guerre, d’impôts, de tribunaux et, surtout, plus de généraux, de magistrats, de faux prophètes, de prêtres, de marchands, de mauvais poètes… Cette dernière engeance semble avoir particulièrement agacé Aristophane qui montre que les meilleurs poètes lyriques sont encore… les oiseaux ! Bref, Trygée, le vigneron de La Päix, dans sa maison devenue un havre d’abondance et de plaisirs, ou les personnages des Oiseaux dans leur cité de nuages , ont trouvé la Paix, grâce à un subterfuge sur lequel personne ne pouvait s’abuser mais dont le symbole était clair : la paix ne s’obtient que par l’union de tous et l’effort de quelques uns pour entraîner les autres.
Ni les dieux ni les chefs ni aucun de ceux dont c’était le devoir de le faire n’ont mis la main à la pâte : l’impulsion, la réflexion, l’effort sont venus de l’homme seul, du simple citoyen, du vigneron Trygée. Oui, le peuple, s’il veut la paix, ne doit compter que sur lui-même et n’est-ce pas un miracle, de la part d’Aristophane, d’avoir su, sur un mode merveilleux et féerique qui rappelle l’univers enchanté des premiers films de Méliès, faire contenir des vérités assez brutales pour aujourd’hui encore, réveiller les éternels, les sempiternels endormis ? S’ils se réveillent, et s’ils ouvrent les yeux, ils verront que de la paix découle l’abondance, et que de l’abondance naissent les chants et les jeux.
Telle est la devise d’Aristophane : paix, pain et… poésie.

Jacques Lacarrière

Bref, février 62 ?

Je est un hôte

Ecrire, c’est se pencher sur soi, dit-on souvent. Se pencher, soit, mais à condition de ne pas se perdre en soi ou s’y engloutir. Tout écrivain est amené tôt ou tard à affronter narcisse, à déterminer en son écriture où commence et où finit la contemplation de soi-même. Pour s’être trop penché sur son propre reflet et l’avoir confondu avec son vrai visage. Narcisse fut condamné à disparaître en tant qu’humain puisqu’il fut transformé en fleur. La leçon est bonne à retenir : l’écrivain narcissique doit savoir qu’il risque de finir dans un manuel de botanique au lieu d’une anthologie littéraire.

L’histoire de Narcisse enseigne donc qu’il ne faut pas confondre se contempler et se connaître et que le but de l’écriture n’est pas de se livrer à une série d’auto-portraits. S’il est naturel d’aller puiser au fond de soi, dans les nappes phréatiques de l’enfance et de la mémoire, la source de son œuvre, force est d’aller chercher aussi hors de soi une matière qui, elle, est du domaine de la surface et des turbulences de la terre. L’écriture ne prend son vrai sens et son vrai relief que lorsque les milliers d’images et de visages proposés par l’expérience intense du réel s’ajoutent à ceux que l’on porte en soi. Alors, riche de ce que les hasards ou les nécessités de l’expérience lui ont donné, l’écrivain peut enfin « s’ajouter au monde » selon la belle expression de Giono 1.

C’est cela, sans nul doute, cette faculté de s’ajouter sans heurt au monde, qui distingue radicalement l’écrivain du savant. L’astronome qui va chercher dans l’infini du ciel les lois et les figures des galaxies ne le fait pas pour s’ajouter aux myriades d’étoiles étudiées. L’écrivain, lui, phrase après phrase, image après image, ajoute une phrase neuve, une image nouvelle, à celles qui existent déjà. L’astronome comptabilise ce qui existe même si ses chiffres se heurtent à l’infini. L’écrivain apporte, nouvelles nées, des images et des émotions qui n’existaient pas avant lui ou qui existaient autrement. En somme, il opère plutôt comme ces sédiments qui se déposent au fond des mers pour en former îles et continents ou comme ces coraux qui édifient peu à peu leurs récifs au cœur des océans. L’écriture procède plus, à mon sens, de la vie secrète des mers et des grands fonds que du « silence infini des étoiles ». C’est pourquoi, même s’il n’a rien en lui de mystérieux, le processus de l’écriture reste difficile à saisir. La croissance d’une œuvre ressemble à celle, invisible, des coraux et des herbes qui poussent sans que jamais on ne les voie pousser !

Butineur de mondes, l’écrivain est aussi un butineur de mots. L’un ne va pas sans l’autre. Sa tâche, alors, comme celle de l’abeille, sera de rapporter en ses pages non seulement le pollen du monde (sous forme d’observations, notes, journaux, images et émotions) mais de conserver en ses mots, ses phrases, en ses récits la saveur d’origine de ce qui l’inspira. Une réalité décrite, transcrite, transmuée, transmutée en miel par l’alchimie de l’écriture. De même que l’on peut retrouver dans un miel la saveur des fleurs butinées, la sensualité de l’écriture doit pouvoir faire reconnaître dans un texte la saveur du réel qui l’a inspiré… Loin de moi, ici, de réduire le travail du romancier ou du poète à celle d’un apiculteur. Je trouve pourtant qu’il y a, entre ces deux activités, une même alchimie : récolter, pour les rendre lisibles, les rendre comestibles, toutes les saveurs du monde !

Il y a donc dans le fait d’écrire de l’ingurgitation et de la régurgitation. De la rumination aussi. Travail d’élaboration mentale à partir des matériaux réels ou imaginaires qui fait du cerveau écrivant une ruche où bourdonnent images, mots et concepts. A cela près que l’écrivain est à la fois reine, ouvrière, butineur, pondeur et… bourdon.

Conservons cette image de la ruche. Elle est en nous, bruissant de tous les mots appris depuis l’enfance, de toutes les images surgies de nos avents intimes ou des espaces du monde, mais elle est aussi hors du nous dans les prairies qui nous entourent et qu’il faut explorer une à une si l’on veut rentrer à la ruche avec, entre les mains, entre les lèvres, entre les rêves, un riche butin de métaphores. Bien sûr, on peut écrire en faisant uniquement appel à la fiction, au fantastique ou à la féerie. Mais dans ce cas, le monde extérieur subsiste dilué ou diffracté, déformé ou dissimulé par l’écran de l’imaginaire, masqué donc mais toujours présent. Et que l’on puise ici ou là, dans l’avent ou dans le zénith, n’empêche qu’il reste ensuite à ordonner les mots, à structurer les phrases, à y sertir les métaphores, sans parler du dépoussiérage et polissage des sentiments !

Ecrire, ce n’est jamais, sous la houle émotive, qu’ordonner mots et phrases en un ordre qui vous soit propre et qui, si la chance vous sourit, s’impose aux autres. A-t-on jamais réfléchi au fait qu’à l’inverse de la peinture, de la sculpture, de la musique, qui impliquent toujours une certaine technique et le recours à des matériaux spécifiques, l’écriture, elle, utilise le matériau le plus commun, le plus banal, le plus répandu depuis l’âge des cavernes : la langue, telle que chacun l’acquiert depuis sa naissance ? Chacun de nous, par exemple, possède en lui, naturellement dirais-je, la totalité des mots utilisés par Proust dans A la recherche du temps perdu. Il est même probable que chacun de nous les a dits plusieurs fois ces mots, tous ces mots, dans le cours de sa vie.. Mais voilà : ils ne sont pas dits dans le même ordre !

Ainsi il y a une ruche qui bruit sans cesse au fond de nous et c’est cela, entre autres, qui nous distingue de Narcisse, lui qui, devant son miroir aquatique, ne percevait que le silence des eaux dormantes. Et pour peu que l’écrivain – baptisé dans ce cas auteur – ait un zeste d’imagination, il doit sentir bouger, remuer, se déplacer en lui cette foule – silencieuse et bruyante, discrète ou insolente – d’hôtes intimes venus du vaste monde. Le problème est alors d’organiser cette cohabitation en bonnet duforme – comme je disais étant enfant –, de faire de ces hôtes à la fois intimes et intrus des compagnons ou des complices plutôt que des trouble-fêtes. Tout philosophe, même non diplômé, vous dira que le plus difficile est de cohabiter sereinement avec soi-même. Mais que dire alors de la cohabitation singulière qui est celle d’un romancier avec ses personnages ? En quelle école, quelle université vous apprend-on les règles élémentaires de bonne entente et de civilité à l’égard des hôtes – anges ou démons – qui vous habitent et qui vous hantent ? Car ces gens – appelons-les ainsi pour leur conserver quelque humanité – font corps et font âme avec vous, ils ne vous quittent jamais, même et surtout la nuit, ils font rêve avec vous, et réveil avec vous, ils font repas, ils font repos avec vous-mêmes, sans fin, sans trêve et il n’est pas toujours possible, même pour un romancier adroit, de s’en débarrasser en les abandonnant dans les méandres d’un roman ou en les enlisant dans un récit sans fin.

Voilà donc en fin de compte ce qu’un auteur risque également de devenir : le majordome ou le maître d’hôtel de son intendance intérieure, chargé de réceptionner, de trier les intrus venus squatterriser vos entrailles et vos sentiments. L’avouerai-je ? Lorsqu’il m’arrive de descendre à l’hôtel au cours de mes voyages et que l’employé me demande, alors que je suis seul : « Une chambre pour une ou deux personnes ? », j’ai souvent envie de répondre : « Pour une dizaine, au moins ! » Je ne l’ai jamais fait. Pourtant, ce n’eut été qu’en partie une boutade. Rimbaud avait raison d’écrire : Je est un autre. Mais comme il était jeune, très jeune quand il écrivit cette phrase et qu’ensuite il cessa d’écrire, il manqua du temps nécessaire pour parfaire sa formule que je complèterai aujourd’hui, en toute modestie, instruit par tant de visites et de visiteurs en moi-même : Je est un hôte.

(1) – A un journaliste qui lui disait : « En somme, monsieur Giono, vous peignez le monde tel qu’il est », Giono répondit : « Non, monsieur, je peins le monde tel qu’il est quand je m’y ajoute ».

Où sommes-nous nés ?

Dans le cerveau et sous la main des commerçants et des comptables phéniciens inventant l’alphabet qui par la suite devint le nôtre. Nous avons grandi dans leurs signes et leurs comptes, et sur les bancs de leurs navires, inventoriant la mer jusqu’en Sicile. Nous sommes nés aussi sur le sein de la déesse Isis, dans les marais du delta du Nil, quand elle cachait et allaitait son fils Horus, poursuivi par son oncle Seth qui cherchait à le tuer pour régner à sa place. Toute la tendresse du monde est née dans cette heure, ce lieu, ce refuge et ce sein où la déesse se penche sur son enfant pour le nourrir et le sauver. De cette heure, de ce lieu, de ce geste naîtront toutes les mères à l’Enfant – et plus tard toutes les vierges à l’Enfant – de la sculpture et de la peinture occidentales. Et nous sommes nés aussi, un peu plus tard, en Grèce, sur la colline de la Pnyx, en face de l’Acropole, quand Périclès, le maître absolu d’Athènes, déclare aux Athéniens assemblés sur les gradins que l’homme doit devenir un citoyen conscient et responsable devant lui et devant les autres, et jamais plus un simple sujet obéissant aveuglement à des tyrans.

Il est des paroles qui enfantent tout autant que des ventres, des mots gravides comme celui même qu’inventèrent les Grecs : le mot démocratie. Ou comme dans l’hymne de Sophocle où le chœur chante : « De tous les prodiges de ce monde, le plus grand des prodiges est l’homme. » Je pense et crois aussi que nous sommes nés, plus tard encore, sur les rivages de Palestine, et tout particulièrement en un matin – lumineux comme celui de la première plage phénicienne – ou une certaine Marie-Madeleine, se rendant au tombeau où elle pensait voir le corps de Jésus, le trouva vide et aperçu Jésus, ressuscité, déjà entre deux mondes, et qui, la voyant approcher, lui murmure : « Min mou aptou. » « Ne me touche pas. » Ajoutant : « Je ne suis pas encore monté vers mon père. » A vrai dire, nous sommes nés encore et sûrement en d’autres lieux, dans les bras d’autres femmes, sur les seins d’autres mères ou sur les lèvres ou dans les paroles d’autres hommes…

Extrait d’un texte pour « Géo »

Le Bernard-l’hermite ou le Troisième Voyage

Il existe tant de façons de voyager – plus en tout cas que de couleurs dans l’arc-en-ciel, que pour les dénombrer, mes doigts suffisent à peine. Eliminons d’emblée un certain nombre de voyages : le voyage d’affaire (celui du représentant), le voyage d’amour (limité à deux et le plus souvent à Venise), le voyage civil forcé (l’exilé, le déplacé, le déporté), le voyage militaire forcé (guerre), le voyage d’aventure (l’explorateur), le voyage d’agrément (tourisme), le voyage clandestin (espionnage), le voyage scientifique (archéologue, géologue, ethnologue), le voyage militant (tournées électorales à l’île de la Réunion par exemple), le voyage missionnaire (prêtres et pèlerinages. A quoi il convient d’ajouter le voyage du diplomate et celui de l’enseignant ou technicien en poste à l’étranger qui tiennent, selon des portions variables pour chacun, du voyage d’affaire, du voyage officiel ou du voyage missionnaire.
Lequel ai-je pratiqué de ces voyages ? Aucun. Il y a longtemps que j’ai opté pour le seul qui vaille, le treizième voyage. En quoi consiste-t-il ? Il se situe exactement à l’opposé du voyage éclair. Mais comme il n’existe pas en français un terme unique pour désigner un « déplacement de longue durée à caractère non orageux », je le nommerai : voyage au ralenti, flânerie, musardise. Il consiste à visiter le plus lentement possible êtres et choses, à fréquenter patiemment leur histoire, s’immiscer posément dans leur vie intime. Voyage d’apprentissage, donc, philosophique en somme : devenir apprenti d’Ailleurs, compagnon du Lointain, au sens où l’on entendait compagnon au siècle dernier, celui qui parcourait chemins et villes pour connaître un pays et acquérir en même temps une formation professionnelle. Ainsi ai-je fait pour ma part des années durant pour apprendre l’Ailleurs et me rapprocher du Lointain : j’ai parcouru la Grèce, l’Egypte, le Proche-Orient, la Tunisie et le Maroc avec pour compagnon et pour Mère, la Méditerranée.
Le but alors d’un tel voyage ? Aucun si ce n’est de perdre son temps le plus féeriquement, le plus substantiellement possible. Se vider, se dénuder et une fois vide et nu s’emplir de saveurs et de savoirs nouveaux. Se sentir proche des Lointains et consanguins des Différents. Se sentir chez soi dans la coquille des autres. Comme un Bernard-l’hermite. Mais un Bernard-l’hermite planétaire. Ainsi pourrait-on définir l’écrivain-voyageur : « crustacé parlant dont l’esprit, dépourvu de carapace identitaire, se sent spontanément chez soi dans la coquille des autres ». Oui, pensons bien au Bernard-l’hermite. A ce symbole de liberté dans la jungle du fond des mers. A son indifférence à toute carapace originelle et à tout habitat permanent. A sa façon d’être chez lui dans la première coquille venue. De s’approprier en somme le squelette de l’histoire des autres.
L’écrivain voyageur, lui, ne s’approprie rien, si ce n’est éventuellement le langage des autres, en comprenant et apprenant leur langue. Pour pouvoir dire à lui seul et à deux voix le grand poème du monde.