Prix Jacques Lacarrière 2020

Ce lundi 14 décembre 2020, le jury du prix littéraire Jacques Lacarrière, présidé par Gil Jouanard, a récompensé Michaël Ferrier pour son livre Scrabble, paru aux éditions Mercure de France en septembre 2019. Il succède à Jean-Luc Raharimanana, premier lauréat en 2018 pour Revenir (Rivages).

Les mots du jury :
Comme un jeu de scrabble, la partie commence par des cases vides offrant tous les possibles puis se complique et se resserre pour aboutir à une issue inéluctable. Les paysages du Tchad – sa lumière, sa poussière ocre, le vent – et les personnages sont tout entiers portés par la sensibilité et la poésie d’une écriture de la sensation portée à l’incandescence.
Le récit suit Michaël Ferrier dans son initiation à une culture différente, à une autre façon d’habiter le monde. Outre sa dimension de témoignage sur un conflit dévastateur, et sa vision politique du rapport entre ex-colons et ex-colonisés, son livre rappelle l’esprit curieux et ouvert sur le monde de Jacques Lacarrière qui écrivait : « Être cultivé aujourd’hui, c’est porter en soi, à sa mort, des mondes plus nombreux que ceux de sa naissance. Être cultivé aujourd’hui, c’est être tissé, métissé par la culture des autres. »

Ecoutez le podcast Causerie avec Michaël Ferrier par Valérie Marin La Meslée

Editions Mercure de France

Articles divers

Textes divers, hors la Grèce

Le Message des aromates, Marcel Détienne1972
Des villages de toile dont on ne parle jamaisLe Matin1977
Chypre l’île mutiléeLe Monde d’aujourd’hui1980
Les mystères de DublinLe Monde1987
Heureux comme Bouddha en BourgogneLe Monde Loisirs1984
Restif de la BretonneL’Yonne Républicaine1984
Lumineusement gnostiqueLe Magazine Littéraire1985
Par-delà la mer de ténèbresLe Nouvel Observateur1987
Jean Bottéro, aux sources de notre culture1989
Merveilles soufiesLe Monde1997
Chant des Cimes, Nicolas BouvierLe Monde des Livres1998
Gurdjieff Anatomie d’un mythe, James MooreLa Magazine Littéraire1999
Le bâton d’EuclideLe Monde des Livres2002
Nicolas Bouvier et les chants du mondeLe Monde2004

Sol Invictus

Soleil Invaincu, Cantate de la Paix

Au cours du festival De la Guerre à la Paix de juillet 2003, le public du Centre Mondial de la Paix de Verdun a pu découvrir Sol Invictus une création mondiale co-signée par Michel Sendrez, compositeur et Jacques Lacarrière.

Au cours de ces derniers mois, j’ai travaillé dans l’île de Chypre sur la zone interdite séparant depuis le mois d’Août 1974 la partie turque et la partie grecque de l’île. J’ai pu rencontrer ainsi à plusieurs reprises les soldats de la force d’interposition de l’ONU. Des soldats éventuellement armés mais des soldats dont la mission est d’empêcher toute reprise des combats.

Il m’a semblé qu’aujourd’hui un texte sur la paix ne pouvait pas ignorer cette nouvelle fonction ou cette nouvelle mission d’une armée : veiller sur la paix à l’ombre des armes. Et cela, quelle que soit la forme de ce texte : prose ou poème, appel ou élégie, prière ou manifeste. C’est la raison pour laquelle une des voix de cet oratorio est celle d’un soldat de la paix. Pourquoi aussi une des voix féminines est celle d’une réfugiée. Pour quiconque a pu parcourir les différents camps installés dans le Proche-Orient comme je l’ai fait ces dernières années, les réfugiés sont devenus les plus nombreuses, comme les plus éprouvées, des victimes de l’état de guerre.

La paix ne saurait être simplement le contraire de la guerre. Elle n’est pas un état de grâce mais le résultat d’un combat. Elle ne saurait être soumission, encore moins démission face à la violence. Si la guerre est l’équivalent d’un cri, la paix doit être un chant fort et puissant. C’est pourquoi je n’ai pas renoncé pour autant à faire place à l’espoir — même né à l’ombre des armes- symbolisé ici par l’aube et le soleil levant. Carle soleil apporte non seulement le jour mais la réconciliation. Je n’ai pas trouvé pour l’instant de titre à ce chant de l’aube future. Dans mon esprit, je le nomme Soleil invaincu, nom que les Romains donnaient aux jours du solstice d’hiver où l’astre paraissait englouti dans la nuit. 

Jacques Lacarrière

Quand Jean-Luc Demandre, directeur du Centre mondial de la Paix et Didier Patard, directeur de Transversales, m’ont fait la commande d’une œuvre sur la volonté de vivre en paix, je me suis très vite adressé à Jacques Lacarrière en espérant qu’il accepterait de relever le défi d’un sujet aussi difficile. Il en est résulté ce très beau texte : Sol invictus. La difficulté à laquelle je me trouvais alors confronté était d’arriver à traduire musicalement, non seulement la beauté de la langue mais aussi l’idée, parmi tant d’autres, d’une espérance aussi forte dans un avenir lumineux. J’ai conçu une disposition scénique de façon à ce que toute tentative de dialogue paraisse hors temps, hors espace. Le comédien et la comédienne immergent le sujet dans l’actualité. Le comédien, dont le double, danseur capoiériste, donne à voir l’habileté de ses acrobaties verbales, la comédienne, elle, femme victime, prolongée ensuite par la danseuse butô symbolisant, dans sa nudité, l’espoir au féminin.

Michel Sendrez

Articles sur la Grèce depuis 1974

Des mots de soleilApproches1974
La Grèce hors les liensLe Monde1974
Le Grec courantLe Figaro Littéraire1976
A propos de GrécitéL’Hommage à Ritsos1976
Grèce, les tortionnaires pourront recommencerLe Matin1977
Chemins Grecs MetsovoLe Monde1977
Qui a encore peur de la Révolution Grecque ?Les Nouvelles Littéraires1977
Comme un feu mêlé d’aromatesLa Quinzaine Littéraire1979
L’arc-en-ciel ElytisL’Express1979
Des heures mythiques aux cris quotidiensLe Monde des Livres1980
Le troublant miroir d’HérodoteLe Monde1980
Le printemps d’AthènesLe Monde des Livres1982
Odysseus ElytisLe Monde1983
Angelos Sikelianos et l’idée Delphique1984
La Grèce Moderne et ses rapports avec l’AntiquitéLe Monde des Livres1984
Un homme de paroleLe Nouvel Observateur1884
Aris AlexandrouRevue Jungle1985
La vie extraordinaire de Léon l’AfricainLe Monde1986
La Grande IdéeAutrement Istambul1988
La blancheur nocturne de la GrèceLe Magazine Littéraire1988
A propos de SeferisTo Vima1990
Le bandit, le prophète et le mécréantRevue Cemoti1990
Ecrivains et poètes de ThessaloniqueLe Nouvel Observateur1990
Un sanctuaire des morts en EpireNouvelles Clés
Le Vertige d’HérodoteLe Nouvel Observateur1997
Ilias PetropoulosLe Monde2003

Articles sur la Grèce de 1963 à 1973

Chemins faisant fêtant ses 10 ans cette année, nous présentons sur notre site un ensemble d’articles de Jacques Lacarrière sur la Grèce de 1963 à 1973.
Ces textes ont été saisis par Elisabeth Copin et Max Angot, compagnons de Chemins faisant

Le Poète grec Georges Seferis reçoit le prix Nobel de Littérarure   Le Monde   25 octobre 1963 
Séféris, Homère 1963Les Nouvelles Littéraires31 octobre 1963
Aristophane, Eschyle et les colonels   Le Nouvel Observateur   2 août 1967 
Un jeune écrivain grec VASSILI VASSILIKOS   Le Monde   22 novembre 1967 
Un poète grec emprisonné Yannis Ritsos   Le Monde   27 décembre 1967 
Heur et malheur du jeune roman grec   Le Monde   23 novembre 1968 
Yannis Ritsos   La Quinzaine littéraire   Novembre 1968 
La Grèce antique sans oripeauxLe Nouvel ObservateurDécembre 1968
La barbarie et les fantômes de l’Histoire   Le Monde   17 mai 1969 
Les guerilleros des montagnes   Le Monde   18 avril 1970 
Histoire   Le Nouvel Observateur   27 avril 1970 
Makriyannis où l’impossible liberté   Les Lettres Françaises   24 mars 1971 
Les Prisons du Soleil      Le Nouvel Observateur   1971 
Dans les Remous de l’Histoire   La Quinzaine littéraire   1er janvier 1972 
Nikos Kazantzakin sur les traces d’Ulysse   Le Monde   28 janvier 1972
Mikis Théodorakis1973

Gérard Chaliand, Mémoire de ma mémoire

La mémoire de ma mémoire n’est pas ce que j’ai vécu mais ce dont j’ai hérité. L’écho d’un passé. Elle est la partie immergée de mon histoire. L’amont nocturne de ma saga. Le caillot que j’avais dans le poing au jour de ma naissance et dont, enfant, on m’a transmis la tragédie.
Et ce que j’ai voulu oublier.
Gérard Chaliand

Gérard Chaliand voyage beaucoup, voyage sans cesse… Vietnam, Iran, Afrique, Afghanistan, Kurdistan, partout où il passa, il fut d’abord témoin – parfois même acteur – des combats et des révolutions du Tiers-monde.
Il a partagé des années en ces pays d’exigences, ces pays durs mais fraternels, il a partagé le pain et le sel des injustices et des espoirs. Témoin, acteur, conseiller, frère, ami, il a joué tous ses rôles.
Et aussi celui du poète qui, de ces plongées dans l’histoire fragile et féroce du monde, a rapporté des mots qui durent, des chants tutélaires.
Mémoire de ma mémoire parle, de façon indirecte, avec deux générations interposées, du génocide arménien, ce n’est pas un retour sur ses origines, mais un enrichissement.
Ce livre est une remémoration, presque une réincarnation de quelques-uns de ces combattants dont les noms, aujourd’hui, ne nous dirons plus rien, mais qui ont été, en leur temps, les derniers défenseurs de la liberté arménienne.
Jacques Lacarrière

Gurdjieff et la musique

« Prends la compréhension de l’Orient et Le savoir de l’Occident – et ensuite cherche ».

Comment définir la personne et l’enseignement de Georges lvanovitch Gurdjieff, né en Russie d’un père grec et d’une mère arménienne en 1877 et qui, sa vie durant, de Tbilissi et d’Essentuki à Moscou, de St. Pétersbourg à New-York, d’Istanbul à Paris (où il mourut en1949), ne cessa d’œuvrer pour ce qu’il nomma Le Développement Harmonique de l’Homme ?

Notons bien ce terme Harmonique – et pas seulement harmonieux – auquel il tenait tant. Là, réside une des clés de son enseignement et la raison d’être des hymnes, chants, prières, invocations, rythmes et danses qu’il composa à l’intention de ses élèves.

En musique, une harmonique est un son dont la fréquence est un multiple du son fondamental, une résonance ajoutant sa propre vibration à celle du son premier dont elle est un écho différent mais indissociable.

Avec l’être humain, ce terme suppose que la nature de ce dernier peut elle aussi s’enrichir en se multipliant, se développant sur une gamme ou une échelle plus vaste, mais toujours à l’unisson des lois et énergie du monde environnant. Un siècle ou presque avant les astrophysiciens d’aujourd’hui, Gurdjieff nous dit que l’Homme est une poussière d’étoiles mais une poussière perfectible – disons même prometteuse, détentrice de conscience, susceptible d’éveil.

A l’opposé des principaux enseignements de son temps et surtout loin des catéchismes habituels aux différentes religions, la voie initiatrice proposée par Gurdjieff passait d’abord essentiellement et viscéralement par le corps. La pleine connaissance et conscience du corps- non seulement du corps au repos, en posture méditative mais aussi et surtout du corps en mouvement, du corps dansant fut toujours à la base de l’enseignement de Gurdijieff. D’où le rôle, l’importance de la musique et de la danse en cet apprentissage.

Né dans une communauté gréco-arménienne nourrie d’apports russes et turcs, Gurdjieff connut très tôt les beautés et les hymnes de la liturgie orthodoxe, la nostalgie des chants arméniens et, plus tard, au cours de ses nombreux voyages en Asie centrale, les prières, les chants et les danses des confréries soufies.

Lorsqu’il y a quelques années, je découvris moi-même au cours de mes séjours en Anatolie l’exaltation et la rigueur de ces rituels soufis, j’eus le sentiment de retrouver, vivantes et intactes, les musiques composées par Gurdjieff et les chemins d’éveil qu’elles peuvent tracer en nous.

Oui, le corps humain peut devenir une voie royale menant à l’épanouissement de l’être humain. Loin d’être l’antre du péché ou l’asile de la perdition, il peut être alcôve de l’Éveil et chrysalide de l’Envol. N’est-ce pas ce qu’écrivait, ce que chantait déjà au XIII siècle, le grand poète soufi Yunus Emré sur les chemins d’Anatolie ?

« Nous avons plongé dans l’Essence
et fait le tour du corps humain
Trouvé je cours de l’univers
tout entier dans le corps humain.

Et tous ces cieux qui tourbillonnent
et tous ces lieux sous cette terre
Les soixante dix mille voiles
dans le corps humain découverts

Et la nuit ainsi que le jour
et les sept étoiles du ciel
Les Tables de l’initiation
sont aussi dans le corps humain.

Ce que dit Yunus est exact
et confirmés furent ses dires :
Là où va ton désir est Dieu,
tout entier dans le corps humain. »

Voilà pourquoi Gurdjieff accorda tant d’importance à la musique et à la danse dans ce qu’il nomma les Mouvements : pour faire du corps le compagnon et le complice des progrès de l’homme intérieur. C’est très certainement pour cela qu’on éprouve en écoutant cette musique une ineffable impression d’apaisement, de quiétude, d’acquiescement au monde environnant.

L’immense acquis musical de Gurdjieff transcrit par son compagnon Thomas de Hartmann et proposé ici dans l’interprétation complice et rigoureuse d’Alain Kremski permet enfin à ces œuvres si injustement méconnues de nous enchanter, certes, mais aussi de nous éveiller en nous restituant notre patrie d’étoiles.

Collection Ecrivains compositeurs, 
Éditions OxuS, 2002
Gurdjieff, Le dernier des Pythagore
Alain Kremski, piano
Texte Jacques Lacarrière

Saint-François d’Assise, l’avis de Jacques Lacarrière

S’il est écrivain de profession et de vocation, Jacques Lacarrière n’en entretient pas moins des relations étroites avec la musique. Il a collaboré avec Boulez pour la scansion de l’Orestie (c’était en1955), et en 1982 il présentait sur la scène du Palais Garnier le Prologue qu’on lui avait demandé d’écrire pour le ballet Casse-Noisette. Familier de la musique contemporaine découverte à travers Varèse, il l’est également des Oiseaux (au cours de l’été 76 il assurait une semaine durant une série d’émissions placées sous le signe de la musique et de la nature).

Jugeant très positive la tentative de Saint-François, il note une distorsion entre l’extraordinaire élaboration de la musique de Messiaen et la pauvreté du spectacle théâtral :

« Cet opéra fonctionne trop au ralenti, pas à la vitesse de notre intensité. Et pourtant il ne s’agit pas d’un oratorio, puisqu’il y a une amorce de jeu : le personnage de l’ange est intéressant, inspiré de l’ange annonciateur de Fra Angelico, il marque la progression de la sainteté de Saint-François, toutefois ses ailes en carton-pâte me gênent. Sans ces ailes l’Ange pourrait tout aussi bien chanter, on aurait dû le faire marcher sur des nuages, accomplir des miracles de mise en scène. La naïveté dont a rêvé Messiaen ne doit pas être confondue avec le rudimentaire. Mais j’aime l’utilisation du laser pour signifier les stigmates, cette intrusion d’une technique de variété populaire dans une œuvre sérieuse.

Anges et oiseaux, tel est l’accomplissement du sens profond de la musique de Messiaen. A la limite, Saint-François n’est-il pas un prétexte pour exprimer ce corpus d’ange et d’oiseaux ? Remarquez comme les oiseaux exotiques étendent la présence de Saint-François. Les compositeurs ont de tous temps entretenu des rapports privilégiés avec les oiseaux : Jannequin, Couperin, Mozart, le Stravinsky du Rossignol et aujourd’hui d’anciens élèves de Messiaen, F.B. Mâche, Xenakis, etc. Peut-on parler d’une mode des oiseaux ? Elle traduit une écoute aiguë du monde que l’on opposera à l’artificiel de la musique d’ordinateur. Pourtant la grande différence avec les époques antérieures tient au fait que l’on a les moyens d’enregistrer les oiseaux, l’homme a la possibilité désormais de les réécouter. Par cette intervention humaine on revient à la pureté des sons, que le musicien marque de sa personnalité. Parodiant Giono on pourrait imaginer Messiaen déclarant : « Moi, c’est la musique des oiseaux quand je m’y ajoute ».

Toute cette partie orchestrale de Saint-François est exceptionnelle et le travail d’Ozawa assurément remarquable. Par contre je déplorerais une certaine monotonie dans les voix. Leurs tempos sont trop proches, trop identiques. Il aurait fallu des voix plus diversifiées, d’autant plus que la langue française convient mal à l’expression des choses très belles que disait Saint-François. En dépit de l’excellence de Van Dam, de Eda-Pierre, etc., les échanges pâtissent d’une banalité trop quotidienne. Messiaen aurait dû faire appel à un poète religieux (P. Emmanuel, J. Grosjean, etc.). Il a voulu un opéra méditatif, sans concession ni sensiblerie. A la différence du film de Rossellini, son Saint-François n’est pas un simple d’esprit qui désarme toutes les adversités, sa souffrance est grande qui le rapproche du personnage u Christ. Trop tourmenté il n’est sans doute pas assez fraternel, autour de lui on ne ressent pas suffisamment la communauté. Ce n’est certainement pas un Saint-François historique.

Sur le plan musical, Messiaen s’accomplit dans St-François plus qu’il ne se répète. Et si je compare cette musique à celle qui est produite par les compositeurs d’aujourd’hui et qui m’intéresse, j’observe qu’elle ne torture pas l’oreille. Certes, j’admets fort bien qu’il faut se servir autrement de ses sens, mais il ne faut pas les faire accoucher prématurément ou par des césariennes. La musique d’aujourd’hui manque trop souvent d’imagination. Un peu comme au Moyen-Âge le sens des variations lui fait défaut alors que dorénavant tous les atomes musicaux sont en liberté. Notre musique est trop sérieuse, c’est une mathématique, mais au sens où l’entendait Debussy qui en espérait le mystère plus que la rationalité. En France du moins, Satie n’a guère eu de suite. Messiaen échappe à toutes ces limites. Il y a chez lui, ce qui est essentiel, une sensualité, du plaisir. Messiaen est un solitaire. »

Cette solitude de Messiaen, sa place à part, unique, ne définissent-elles pas le génie ?

Propos recueillis par Claude Glayman

Alekos Fassianos

Lumière d’Apollon DR

Un théâtre d’ombres. Des ombres qui n’ont pas besoin d’écran ni d’histoire qui n’ont ni nom ni généalogie, un théâtre d’ombres libres et nues, anonymes et autonomes, affranchies des servitudes du relief et de la perspective (et donc de l’obligation de faire elles-mêmes de l’ombre !) tel est l’univers de Fassianos. Des ombres apparemment heureuses qui donnent parfois l’impression de flotter dans l’espace comme des nuages à forme humaine et qui, à d’autres moments, apparaissent comme des silhouettes massives, ancrées dans la réalité du présent. La plupart habitent un pays qui pourrait bien être la Grèce mais une Grèce réduite à deux dimensions et à quelques couleurs élémentaires, comme celles des vases antiques. Comme sur ces vases antiques, les figures modernes de Fassianos sont saisies dans un perpétuel contre-jour qui les rend à la fois précises et intemporelles.

Beaucoup de figures rouges antiques se découpent sur un fond noir uni, sur la nuit immémoriale qui vit jaillir les premières formes humaines. Les figures de Fassianos elles, se découpent le plus souvent sur un fond blanc uni qui vit ou exprime l’éternel présent de leur vie. Car ces figures, je le répète, ne racontent aucune histoire et encore moins une quelconque épopée, elles n’ont ni passé ni futur, elles occupent à plein temps le présent immédiat l’instant pétrifié de leurs gestes, comme les images d’un film brusquement arrêté.

Oui, elles habitent un pays qui pourrait bien être la Grèce, en tout cas un pays lumineux, estival et surtout un pays aéré, aérien, un pays éolien.

Avez-vous remarqué que le vent souffle très souvent dans ces œuvres, ébouriffant la chevelure des personnages et gonflant leurs amples vêtements, un vent venu peut-être du fond des mythes et qui serait le discret et presque invisible rappel de la légende d’Éole, un clin d’œil de la modernité vers l’ancêtre antique. Car si beaucoup de choses, d’éléments ont vieilli entre la Grèce d’autrefois et celle d’aujourd’hui, deux d’entre eux sont restés les mêmes : les odeurs de la terre et le vent.

Le vent n’a jamais d’âge et c’est pourquoi il n’a jamais de forme précise. Donner au vent un visage, c’est lui donner un âge. C’est bien le même vent qui passe dans les pages de l’Odyssée, qui enfle dans les voiles du bateau d’Ulysse lorsqu’il rencontre les Sirènes et qui décoiffe les personnages – si modernes – de Fassianos. Ils n’ont pas d’âge, eux non plus, parce qu’ils habitent un espace anachronique, comme celui des cartes à jouer et des blasons. Je dis “blason” car dans l’ensemble, l’univers de Fassianos se résume à quelques thèmes, objets, matériaux et symboles élémentaires. Quand je dis “élémentaire” je ne veux pas dire pauvre ou naïf, mais des objets, des symboles qui se suffisent à eux-mêmes pour composer, décomposer, recomposer avec ces éléments simples, un nombre infini de figures, de représentations, de moments particuliers. À la facon d’un kaleidoscope.

Ou encore de la même façon qu’Elytis lorsqu’il écrit dans Mes mathématiques supérieures :

“Un olivier.

Une vigne.

Un bateau.

Avec ces éléments, vous pouvez décomposer la Grèce. 

Et donc vous pouvez aussi la recomposer”

C’est ainsi, à mon sens, qu’opère Fassianos : non pas en puisant à des sources chaque fois différentes mais au contraire en assemblant de façon chaque fois différente les pièces, c’est à dire les objets et les personnages – de son damier pictural. Cela pourrait paraître répétitif et fastidieux si Fassianos se contentait de combiner et de recombiner les mêmes éléments de son blason. Mais il se trouve que ces personnages, ces figurants d’un théâtre muet, ces acteurs d’un film arrêté, bref ces ombres suggèrent, malgré leur caractère unidimensionnel, un monde le plus souvent sensuel, langoureux et voluptueux, un monde à l’orée du rêve aussi, où la beauté passe comme au ralenti, sans urgence et sans pesanteur, avec la même fidélité et la même sensualité que le vent à travers les étendues et les langueurs du sommeil. Car ces ombres rêvent quelquefois.

A quoi peut bien rêver une ombre ?

Peut-être à ce pays précieux et très ancien dont parle Platon et où les hommes n’avaient encore que deux dimensions comme les personnages des vases ? Ce pays du bonheur encore sans épaisseur ? Ce sont eux finalement ces fantômes de jadis qui survivent aujourd’hui dans cette œuvre et portent jusqu’à nous, jusqu’à notre brutale, bruyante modernité, la grâce et la légereté des nuages humains de Fassianos.

Jacques Lacarrière

Galerie Rachlin – Lemarié Paris, pour l’exposition « La mythologie au quotidien »  

Une dernière rencontre

Par NANOS VALAORITIS

Pour nous en Grèce, Jacques Lacarrière était le lien qui nous rattachait au monde des lettres françaises et il était le dernier des grands écrivains qui se soit intéressé à notre langue, notre littérature, notre société ; aux gens simples comme aux intellectuels et écrivains. L’Eté grec a marqué son époque. Il initiait les Français d’après-guerre à une Grèce qui émergeait des épreuves douloureuses de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre civile. Il a su donner un ton élevé et gai à un pays blessé, un ton qui caractérise d’ailleurs sa prose la plus lyrique. 

C’était l’époque où trois auteurs grecs venaient d’être reconnus : Kazantzaki, Cavafis et Séféris. Jacques n’était pas un auteur du circuit commercial. Il recherchait toujours les thèmes cachés, inconnus du grand public, comme les Gnostiques, il s’était également intéressé au soufisme dans La Poussière du monde, sans parler de ce livre extraordinaire, Le Pays sous l’écorce, qui n’a pas été traduit en grec. Dans un très beau livre sur les ailes et leur rôle dans l’imaginaire, on trouve la référence à Icare et à sa chute, devenu le titre d’un recueil poétique traduit en grec et qui, d’une certaine façon, annonce sa propre chute inattendue. 

Cette soirée à Tinos, il a lu en grec un poème de ce recueil, et comme je faisais référence au rébétiko, il se mit à en lire quelques petits vers qu’il avait écrits.
Je me souviens aussi d’un moment lointain où il avait pris des photos admirables de Maria, ma femme, avec une colombe sur la tête, un été où nous avions rendu visite à Spatharis, le montreur d’ombres, les Karaghiozis. Son intérêt pour notre culture populaire se retrouve dans toute son œuvre. C’est une chance que nous ayons passé ensemble ces trois jours merveilleux à Tinos, et j’imagine qu’il s’en est particulièrement réjoui. Je le vois voler avec les ailes d’Icare sur le chemin du soleil, et comme dit Rimbaud : « Elle est retrouvée, Quoi ? L’Eternité. C’est la mer allée avec le soleil. 

Le soleil que nous voyons briller, argenté au-dessus de la mer, et qui nous donne le sentiment de l’éternité. L’esprit de Jacques, plus vivant que jamais et tellement unique, demeure parmi nous. 

NANOS VALAORITIS 

(Extrait du témoignage de ce poète et écrivain, paru en 2007 dans la revue Desmos)