Le Bernard-l’hermite ou le Troisième Voyage

Il existe tant de façons de voyager – plus en tout cas que de couleurs dans l’arc-en-ciel, que pour les dénombrer, mes doigts suffisent à peine. Eliminons d’emblée un certain nombre de voyages : le voyage d’affaire (celui du représentant), le voyage d’amour (limité à deux et le plus souvent à Venise), le voyage civil forcé (l’exilé, le déplacé, le déporté), le voyage militaire forcé (guerre), le voyage d’aventure (l’explorateur), le voyage d’agrément (tourisme), le voyage clandestin (espionnage), le voyage scientifique (archéologue, géologue, ethnologue), le voyage militant (tournées électorales à l’île de la Réunion par exemple), le voyage missionnaire (prêtres et pèlerinages. A quoi il convient d’ajouter le voyage du diplomate et celui de l’enseignant ou technicien en poste à l’étranger qui tiennent, selon des portions variables pour chacun, du voyage d’affaire, du voyage officiel ou du voyage missionnaire.
Lequel ai-je pratiqué de ces voyages ? Aucun. Il y a longtemps que j’ai opté pour le seul qui vaille, le treizième voyage. En quoi consiste-t-il ? Il se situe exactement à l’opposé du voyage éclair. Mais comme il n’existe pas en français un terme unique pour désigner un « déplacement de longue durée à caractère non orageux », je le nommerai : voyage au ralenti, flânerie, musardise. Il consiste à visiter le plus lentement possible êtres et choses, à fréquenter patiemment leur histoire, s’immiscer posément dans leur vie intime. Voyage d’apprentissage, donc, philosophique en somme : devenir apprenti d’Ailleurs, compagnon du Lointain, au sens où l’on entendait compagnon au siècle dernier, celui qui parcourait chemins et villes pour connaître un pays et acquérir en même temps une formation professionnelle. Ainsi ai-je fait pour ma part des années durant pour apprendre l’Ailleurs et me rapprocher du Lointain : j’ai parcouru la Grèce, l’Egypte, le Proche-Orient, la Tunisie et le Maroc avec pour compagnon et pour Mère, la Méditerranée.
Le but alors d’un tel voyage ? Aucun si ce n’est de perdre son temps le plus féeriquement, le plus substantiellement possible. Se vider, se dénuder et une fois vide et nu s’emplir de saveurs et de savoirs nouveaux. Se sentir proche des Lointains et consanguins des Différents. Se sentir chez soi dans la coquille des autres. Comme un Bernard-l’hermite. Mais un Bernard-l’hermite planétaire. Ainsi pourrait-on définir l’écrivain-voyageur : « crustacé parlant dont l’esprit, dépourvu de carapace identitaire, se sent spontanément chez soi dans la coquille des autres ». Oui, pensons bien au Bernard-l’hermite. A ce symbole de liberté dans la jungle du fond des mers. A son indifférence à toute carapace originelle et à tout habitat permanent. A sa façon d’être chez lui dans la première coquille venue. De s’approprier en somme le squelette de l’histoire des autres.
L’écrivain voyageur, lui, ne s’approprie rien, si ce n’est éventuellement le langage des autres, en comprenant et apprenant leur langue. Pour pouvoir dire à lui seul et à deux voix le grand poème du monde.

Où sommes-nous nés ?

Dans le cerveau et sous la main des commerçants et des comptables phéniciens inventant l’alphabet qui par la suite devint le nôtre. Nous avons grandi dans leurs signes et leurs comptes, et sur les bancs de leurs navires, inventoriant la mer jusqu’en Sicile. Nous sommes nés aussi sur le sein de la déesse Isis, dans les marais du delta du Nil, quand elle cachait et allaitait son fils Horus, poursuivi par son oncle Seth qui cherchait à le tuer pour régner à sa place. Toute la tendresse du monde est née dans cette heure, ce lieu, ce refuge et ce sein où la déesse se penche sur son enfant pour le nourrir et le sauver. De cette heure, de ce lieu, de ce geste naîtront toutes les mères à l’Enfant – et plus tard toutes les vierges à l’Enfant – de la sculpture et de la peinture occidentales. Et nous sommes nés aussi, un peu plus tard, en Grèce, sur la colline de la Pnyx, en face de l’Acropole, quand Périclès, le maître absolu d’Athènes, déclare aux Athéniens assemblés sur les gradins que l’homme doit devenir un citoyen conscient et responsable devant lui et devant les autres, et jamais plus un simple sujet obéissant aveuglement à des tyrans.

Il est des paroles qui enfantent tout autant que des ventres, des mots gravides comme celui même qu’inventèrent les Grecs : le mot démocratie. Ou comme dans l’hymne de Sophocle où le chœur chante : « De tous les prodiges de ce monde, le plus grand des prodiges est l’homme. » Je pense et crois aussi que nous sommes nés, plus tard encore, sur les rivages de Palestine, et tout particulièrement en un matin – lumineux comme celui de la première plage phénicienne – ou une certaine Marie-Madeleine, se rendant au tombeau où elle pensait voir le corps de Jésus, le trouva vide et aperçu Jésus, ressuscité, déjà entre deux mondes, et qui, la voyant approcher, lui murmure : « Min mou aptou. » « Ne me touche pas. » Ajoutant : « Je ne suis pas encore monté vers mon père. » A vrai dire, nous sommes nés encore et sûrement en d’autres lieux, dans les bras d’autres femmes, sur les seins d’autres mères ou sur les lèvres ou dans les paroles d’autres hommes…

Extrait d’un texte pour « Géo »

Je est un hôte

Ecrire, c’est se pencher sur soi, dit-on souvent. Se pencher, soit, mais à condition de ne pas se perdre en soi ou s’y engloutir. Tout écrivain est amené tôt ou tard à affronter narcisse, à déterminer en son écriture où commence et où finit la contemplation de soi-même. Pour s’être trop penché sur son propre reflet et l’avoir confondu avec son vrai visage. Narcisse fut condamné à disparaître en tant qu’humain puisqu’il fut transformé en fleur. La leçon est bonne à retenir : l’écrivain narcissique doit savoir qu’il risque de finir dans un manuel de botanique au lieu d’une anthologie littéraire.

L’histoire de Narcisse enseigne donc qu’il ne faut pas confondre se contempler et se connaître et que le but de l’écriture n’est pas de se livrer à une série d’auto-portraits. S’il est naturel d’aller puiser au fond de soi, dans les nappes phréatiques de l’enfance et de la mémoire, la source de son œuvre, force est d’aller chercher aussi hors de soi une matière qui, elle, est du domaine de la surface et des turbulences de la terre. L’écriture ne prend son vrai sens et son vrai relief que lorsque les milliers d’images et de visages proposés par l’expérience intense du réel s’ajoutent à ceux que l’on porte en soi. Alors, riche de ce que les hasards ou les nécessités de l’expérience lui ont donné, l’écrivain peut enfin « s’ajouter au monde » selon la belle expression de Giono 1.

C’est cela, sans nul doute, cette faculté de s’ajouter sans heurt au monde, qui distingue radicalement l’écrivain du savant. L’astronome qui va chercher dans l’infini du ciel les lois et les figures des galaxies ne le fait pas pour s’ajouter aux myriades d’étoiles étudiées. L’écrivain, lui, phrase après phrase, image après image, ajoute une phrase neuve, une image nouvelle, à celles qui existent déjà. L’astronome comptabilise ce qui existe même si ses chiffres se heurtent à l’infini. L’écrivain apporte, nouvelles nées, des images et des émotions qui n’existaient pas avant lui ou qui existaient autrement. En somme, il opère plutôt comme ces sédiments qui se déposent au fond des mers pour en former îles et continents ou comme ces coraux qui édifient peu à peu leurs récifs au cœur des océans. L’écriture procède plus, à mon sens, de la vie secrète des mers et des grands fonds que du « silence infini des étoiles ». C’est pourquoi, même s’il n’a rien en lui de mystérieux, le processus de l’écriture reste difficile à saisir. La croissance d’une œuvre ressemble à celle, invisible, des coraux et des herbes qui poussent sans que jamais on ne les voie pousser !

Butineur de mondes, l’écrivain est aussi un butineur de mots. L’un ne va pas sans l’autre. Sa tâche, alors, comme celle de l’abeille, sera de rapporter en ses pages non seulement le pollen du monde (sous forme d’observations, notes, journaux, images et émotions) mais de conserver en ses mots, ses phrases, en ses récits la saveur d’origine de ce qui l’inspira. Une réalité décrite, transcrite, transmuée, transmutée en miel par l’alchimie de l’écriture. De même que l’on peut retrouver dans un miel la saveur des fleurs butinées, la sensualité de l’écriture doit pouvoir faire reconnaître dans un texte la saveur du réel qui l’a inspiré… Loin de moi, ici, de réduire le travail du romancier ou du poète à celle d’un apiculteur. Je trouve pourtant qu’il y a, entre ces deux activités, une même alchimie : récolter, pour les rendre lisibles, les rendre comestibles, toutes les saveurs du monde !

Il y a donc dans le fait d’écrire de l’ingurgitation et de la régurgitation. De la rumination aussi. Travail d’élaboration mentale à partir des matériaux réels ou imaginaires qui fait du cerveau écrivant une ruche où bourdonnent images, mots et concepts. A cela près que l’écrivain est à la fois reine, ouvrière, butineur, pondeur et… bourdon.

Conservons cette image de la ruche. Elle est en nous, bruissant de tous les mots appris depuis l’enfance, de toutes les images surgies de nos avents intimes ou des espaces du monde, mais elle est aussi hors du nous dans les prairies qui nous entourent et qu’il faut explorer une à une si l’on veut rentrer à la ruche avec, entre les mains, entre les lèvres, entre les rêves, un riche butin de métaphores. Bien sûr, on peut écrire en faisant uniquement appel à la fiction, au fantastique ou à la féerie. Mais dans ce cas, le monde extérieur subsiste dilué ou diffracté, déformé ou dissimulé par l’écran de l’imaginaire, masqué donc mais toujours présent. Et que l’on puise ici ou là, dans l’avent ou dans le zénith, n’empêche qu’il reste ensuite à ordonner les mots, à structurer les phrases, à y sertir les métaphores, sans parler du dépoussiérage et polissage des sentiments !

Ecrire, ce n’est jamais, sous la houle émotive, qu’ordonner mots et phrases en un ordre qui vous soit propre et qui, si la chance vous sourit, s’impose aux autres. A-t-on jamais réfléchi au fait qu’à l’inverse de la peinture, de la sculpture, de la musique, qui impliquent toujours une certaine technique et le recours à des matériaux spécifiques, l’écriture, elle, utilise le matériau le plus commun, le plus banal, le plus répandu depuis l’âge des cavernes : la langue, telle que chacun l’acquiert depuis sa naissance ? Chacun de nous, par exemple, possède en lui, naturellement dirais-je, la totalité des mots utilisés par Proust dans A la recherche du temps perdu. Il est même probable que chacun de nous les a dits plusieurs fois ces mots, tous ces mots, dans le cours de sa vie.. Mais voilà : ils ne sont pas dits dans le même ordre !

Ainsi il y a une ruche qui bruit sans cesse au fond de nous et c’est cela, entre autres, qui nous distingue de Narcisse, lui qui, devant son miroir aquatique, ne percevait que le silence des eaux dormantes. Et pour peu que l’écrivain – baptisé dans ce cas auteur – ait un zeste d’imagination, il doit sentir bouger, remuer, se déplacer en lui cette foule – silencieuse et bruyante, discrète ou insolente – d’hôtes intimes venus du vaste monde. Le problème est alors d’organiser cette cohabitation en bonnet duforme – comme je disais étant enfant –, de faire de ces hôtes à la fois intimes et intrus des compagnons ou des complices plutôt que des trouble-fêtes. Tout philosophe, même non diplômé, vous dira que le plus difficile est de cohabiter sereinement avec soi-même. Mais que dire alors de la cohabitation singulière qui est celle d’un romancier avec ses personnages ? En quelle école, quelle université vous apprend-on les règles élémentaires de bonne entente et de civilité à l’égard des hôtes – anges ou démons – qui vous habitent et qui vous hantent ? Car ces gens – appelons-les ainsi pour leur conserver quelque humanité – font corps et font âme avec vous, ils ne vous quittent jamais, même et surtout la nuit, ils font rêve avec vous, et réveil avec vous, ils font repas, ils font repos avec vous-mêmes, sans fin, sans trêve et il n’est pas toujours possible, même pour un romancier adroit, de s’en débarrasser en les abandonnant dans les méandres d’un roman ou en les enlisant dans un récit sans fin.

Voilà donc en fin de compte ce qu’un auteur risque également de devenir : le majordome ou le maître d’hôtel de son intendance intérieure, chargé de réceptionner, de trier les intrus venus squatterriser vos entrailles et vos sentiments. L’avouerai-je ? Lorsqu’il m’arrive de descendre à l’hôtel au cours de mes voyages et que l’employé me demande, alors que je suis seul : « Une chambre pour une ou deux personnes ? », j’ai souvent envie de répondre : « Pour une dizaine, au moins ! » Je ne l’ai jamais fait. Pourtant, ce n’eut été qu’en partie une boutade. Rimbaud avait raison d’écrire : Je est un autre. Mais comme il était jeune, très jeune quand il écrivit cette phrase et qu’ensuite il cessa d’écrire, il manqua du temps nécessaire pour parfaire sa formule que je complèterai aujourd’hui, en toute modestie, instruit par tant de visites et de visiteurs en moi-même : Je est un hôte.

(1) – A un journaliste qui lui disait : « En somme, monsieur Giono, vous peignez le monde tel qu’il est », Giono répondit : « Non, monsieur, je peins le monde tel qu’il est quand je m’y ajoute ».

Faisons la paix avec Aristophane

Rien ne ressemble moins à l’Athènes du V° siècle que le Paris du XX°siècle et rien ne ressemble moins au Parthénon que Notre-Dame. Ce n’est d’ailleurs pas tellement, comme on pourrait le penser, une question d’architecture. La grande différence entre le premier et la seconde, c’est que les cryptes de Notre-dame n’abritent pas les réserves d’or de la Banque de France alors que le Parthénon contenait le trésor d’Athéna, autrement dit l’argent de l’Etat. Dieux et hommes, à cette époque, faisaient caisse et cause communes contre l’adversité. A propos de chaque domaine de la vie politique, économique, religieuse, culturelle, on pourrait multiplier les exemples. Rien ne ressemble moins, finalement, à une démocratie qu’une autre démocratie, surtout quand vingt-cinq siècles les séparent. Leur seul point commun, c’est leurs défauts, leurs vices fondamentaux contre lesquels s’est exercée la verve d’Aristophane et, de nos jours, celle des auteurs satiriques, du chansonnier à l’auteur comique. Là, même si les régimes en cause sont assez différents, il y a un terrain d’entente à travers les frontières et les âges : la démocratie, à Athènes ou à Paris, c’est ce qu’on peut critiquer sans risquer (en principe) « l’atteinte au moral de l’armée » ou l’outrage à magistrat ». Je dis en principe car, à Athènes comme à Paris — et surtout à Paris — il y eut et il y a des exceptions pour confirmer la règle.

Entre l’est et l’ouest

Amusons-nous, un instant, au jeu (discutable) des correspondances historiques. Quand Aristophane écrit La Paix, Athènes est menacée sur deux fronts : à l’est par la «  pression » d’un grand Etat totalitaire et impérialiste qui, pour les Grecs, se confond avec l’Asie (je veux dire l’Empire perse dont les armées innombrables ont, deux fois de suite, envahi la Grèce) et à l’ouest par la pression plus inquiétante d’un ancien allié devenu insolent, exigeant, belliciste (je veux parler de Sparte). Ajoutons qu’en même temps, Athènes a des difficultés avec les cités « alliées » sur lesquelles elle règne (nous dirions aujourd’hui ses colonies). Ces cités du Nord et ces îles de l’Egée réclament leur indépendance ou leur autonomie et, à l’occasion, se révoltent. Prise entre un Est toujours inquiétant et un Ouest revanchard, en proie à une « décolonisation » difficile, qu’elle fait d’ailleurs tout pour empêcher, Athènes est contrainte de faire sans cesse la guerre. Mais cette politique de défense et d’improvisations continuelles n’en est pas une. Quand Aristophane écrit ses principales comédies, Périclès est mort depuis quelques années, Athènes se cherche un homme ou des hommes d’Etat, une voie, une politique. Quant au peuple, enjeu et jouet de tous les démagogues, tantôt il est pris de fureurs bellicistes (au point de vouloir faire massacrer tous les habitants mâles de l’île de Mytilène qui s’est révoltée contre Athènes) tantôt il réclame avec autant d’impatience la paix immédiate.
Dans cette Athènes versatile et passionnée, Aristophane est sans doute le seul citoyen à n’avoir jamais changé d’avis. A trente ans d’écart , des Babyloniens (écrit à vingt ans en 426) à L’assemblée des femmes (écrit à cinquante ans en 392) il ne cesse de prôner la paix, selon des formes et des formules évidemment différentes.
Verve, bouffonnerie, burlesque, humour, calembours, fantaisie, fantastique, poésie, féerie, il y a de tout dans les comédies d’Aristophane. Mais ce tout, et cet enchantement des êtres, des situations, des jeux de mots, ne doivent pas faire oublier, chez lui, cette constance dans la critique de la guerre (ou si l’on veut du bellicisme), de la démagogie, de la malhonnêteté, de la bêtise. Pour Aristophane, le grand dieu de son temps, celui que le peuple adore sans le savoir, ce n’est ni Zeus ni Dionysos, c’est la Bêtise et son œuvre est un combat continuel contre toutes les formes de Bêtise. Ce combat, jusqu’à La Paix, a pris des formes plus virulentes que dans les dernières œuvres où la fantaisie et l’absurde prédominent.
Virulentes ? Voyons Les Babyloniens (dont on ne possède que le sujet car la pièce est perdue). Aristophane y dénonce les exactions exercées par Athènes contre les cités « alliées » révoltées. Les alliés d’Athènes sont représentés comme des esclaves babyloniens couverts de chaînes et marqués au fer rouge et les fonctionnaires athéniens comme des rapaces capables des pires sévices pour récupérer les impôts de ces alliés. Au point qu’après la représentation, Aristophane fut accusé de « diffamation contre la république » et « d’outrage à magistrat » et traîné devant un tribunal. Il y fut d’ailleurs acquitté ce qui montre que les magistrats grecs étaient en avance sur ceux de notre temps. Alors, il revient à la charge, l’année suivante, avec Les Acharniens. Devant un public populaire particulièrement « monté » en faveur de la guerre contre Sparte, il ose plaider la cause de la paix, ridiculiser l’armée — ou plutôt ses cadres — en la personne de Lamachos, général vantard et grotesque, et faire triompher la cause d’un simple paysan d’Afrique, Dicéopolis, décidé à faire la paix pour son compte. De nos jours, en tenant compte des similitudes historiques, une telle représentation serait impensable. Comme l’écrit G. Murray, « Il eut été impossible, en tout pays d’Europe, pendant la dernière guerre, à un écrivain, si brillant fut-il, de prononcer un discours favorable à l’ennemi devant un auditoire populaire moyen. Il aurait pu écrire un pamphlet ou s’adresser à une assistance restreinte de gens acquis à son opinion. Mais il n’aurait jamais pu se permettre une apologie de l’ennemi ou une attaque contre la politique nationale au cours d’une représentation sur un théâtre national… ». C’est là un des points où Athènes a atteint incontestablement un plus haut degré de tolérance que n’importe quelle autre société connue. Car Aristophane, après Les Acharniens, ne fut pas traîné en justice mais couronné par le premier prix du festival !

Pain, paix et poésie

Lorsqu’on a la chance d’être né en Attique, de vivre dans une démocratie, d’aimer les femmes, le vin, la paix, la justice, de détester la guerre, la démagogie, la bêtise et la vilainie, et lorsqu’on a assez de talent pour pouvoir le dire, bref, lorsqu’on s’appelle Aristophane, on arrive vite, vers l’âge de vingt-cinq ans, et pour peu qu’on ait l’œil ouvert sur les gens et les choses, aux conclusions suivantes :
il n’y a rien à attendre des hommes en place ni des dieux. Les hommes en place n’ont qu’un seul but : garder leur place en dupant le peuple. Ce sont des démagogues ou des sophistes. Pire, ce sont des généraux ou des marchands d’armes : inutile de compter sur eux pour obtenir la paix puisqu’ils vivent de la guerre.
quant aux dieux, ils sont plus impuissants encore que les hommes. Ou ils jouent les indifférents et se retirent au fond du ciel et ce sont des lâches. Ou ils s’intéressent aux hommes mais pour les pires raisons : leur ravir leurs femmes ou leurs biens (sous forme de sacrifices). Dans tous les cas, ils leur prennent tous leurs défauts et deviennent couards, hypocrites, vénaux… Bref, le peuple, s’il veut la paix, la justice et la fin de la démagogie ne doit compter que sur lui-même.
C’est en gros le thème de La Paix, mais à la différence des œuvres précédentes, Aristophane adopte, pour l’exprimer, un ton moins virulent, plus poétique, plus fantaisiste que dans Les Acharniens, Les Cavaliers ou Les Babyloniens. La Paix, avec Les Oiseaux, sont deux œuvres féeriques, on pourrait même dire, deux œuvres utopiques d’Aristophane. Les êtres y évoluent entre ciel et terre sans contraintes : Trygée, le vigneron de La Paix, monte au ciel sur un bousier volant pour en redescendre… à pied ; les personnages des Oiseaux s’installent, entre ciel et terre, dans une cité de nuages : Coucouville-sur-Nuées. Là-haut, le monde laid, banal, quotidien, a disparu : dans la cité peuplée d’oiseaux, plus de guerre, d’impôts, de tribunaux et, surtout, plus de généraux, de magistrats, de faux prophètes, de prêtres, de marchands, de mauvais poètes… Cette dernière engeance semble avoir particulièrement agacé Aristophane qui montre que les meilleurs poètes lyriques sont encore… les oiseaux ! Bref, Trygée, le vigneron de La Päix, dans sa maison devenue un havre d’abondance et de plaisirs, ou les personnages des Oiseaux dans leur cité de nuages , ont trouvé la Paix, grâce à un subterfuge sur lequel personne ne pouvait s’abuser mais dont le symbole était clair : la paix ne s’obtient que par l’union de tous et l’effort de quelques uns pour entraîner les autres.
Ni les dieux ni les chefs ni aucun de ceux dont c’était le devoir de le faire n’ont mis la main à la pâte : l’impulsion, la réflexion, l’effort sont venus de l’homme seul, du simple citoyen, du vigneron Trygée. Oui, le peuple, s’il veut la paix, ne doit compter que sur lui-même et n’est-ce pas un miracle, de la part d’Aristophane, d’avoir su, sur un mode merveilleux et féerique qui rappelle l’univers enchanté des premiers films de Méliès, faire contenir des vérités assez brutales pour aujourd’hui encore, réveiller les éternels, les sempiternels endormis ? S’ils se réveillent, et s’ils ouvrent les yeux, ils verront que de la paix découle l’abondance, et que de l’abondance naissent les chants et les jeux.
Telle est la devise d’Aristophane : paix, pain et… poésie.

Jacques Lacarrière

Bref, février 62 ?

Je suis un chercheur de vérité

Je suis un chercheur de vérité… Comme Hérodote, quand il découvre les Perses et les Indiens, je suis curieux et j’aime prendre mon temps. Mais je n’ai jamais voyagé pour écrire. Mes voyages consistent à m’inclure dans les gens que je rencontre, à être à l’écoute. Ce sont des voyages désorganisés. Je ne me laisse pas non plus conditionner par mon éducation et ma naissance. Cela me permet de me sentir crétois ou égyptien. Ensuite, j’ai parfois envie de raconter ce que j’ai vu. Mes livres me représentent. Je suis dans le partage, en prenant mes chemins. Mais je dis aux autres : ne prenez pas les mêmes. Prenez les vôtres. Il faut s’inventer, il faut se multiplier et ne pas se laisser conditionner par sa naissance. Aujourd’hui, il est essentiel de connaître d’autres langues, d’autres cultures. Le système a tendance à nous enfermer dans notre identité. Il faut, d’une certaine façon, se « désidentifier ». »
Au cours d’une conversation peu après la parution de son recueil Axion Esti, le poète Elytis m’avouait que la raison profonde qui l’avait poussé à écrire ce poème était un sentiment « de non récompense » à l’égard de la Grèce. Il ne parlait pas évidemment de la Grèce antique mais de celle qui, depuis plus d’un siècle, mène un combat méconnu pour continuer d’être la Grèce et se construire un avenir. Et pour renouer le fil d’une mémoire interrompue sans que ce fil oblitère pour autant l’invention et les créations du présent. Non-récompense. Non-reconnaissance. Elytis avait parfaitement raison. Aujourd’hui encore, du moins jusqu’à ces toutes dernières années, la Grèce moderne continue d’être occultée par l’ombre de la Grèce antique, aux yeux des
étrangers. Sans doute, Elytis faisait-il allusion aux combats plus récents menés pendant la dernière guerre contre les Italiens et les Allemands et à ceux de la guerre civile, combats dont le pays émergea meurtri, mutilé, dans |’indifférence et même souvent dans l’ignorance totale de l’Europe.

Je sais bien qu’un poème, si génial soit-il, ne saurait à lui seul pallier cette méconnaissance qui a tant marqué l’histoire culturelle récente de la Grèce. Disons alors qu’il représenta, dans ce qu’on croyait à tort être un désert culturel, une des plus belles résurgences du génie grec. Désert, génie : sans doute ces mots sont-ils excessifs, l’un et l’autre, pour dire ou définir une littérature qui était surtout convalescente. Mais j’en fus témoin, directement témoin en France, dans les années de l’immédiate après-guerre : la littérature grecque était au sens propre lettres mortes aux yeux du public cultivé. Un seul nom s’imposa, dans ces années-là, faisant exception à cette loi du silence : Kazantzaki. Mais la littérature d’un pays ne peut se résumer à un seul auteur et il fallut attendre des années pour que d’autres noms, peu à peu s’y adjoi- gnent – certains d’ailleurs à la faveur d’événements politiques imprévus comme le coup d’Etat des colonels en avril 1967. Je pense ici aux poètes Séféris et Ritsos et pour les romanciers à Tsirkas, Taktsis et Vassilikos.
Aujourd’hui, le ciel s’est éclairci, grâce aux efforts des éditeurs et des institutions. ( – je pense notamment aux éditions Hatier et Actes Sud et au Centre de traduction littéraire de l’Institut français d’Athènes.). (Près d’une trentaine d’auteurs,) contemporains pour la plupart, sont désormais accessibles en traduction française, auteurs dont la diversité témoigne justement de la richesse des courants littéraires. La littérature grecque d’aujourd’hui n’a rien qui la désignerait comme exceptionnelle ou unique en regard des autres littératures de l’Europe. Simplement, elle est là, elle existe depuis au moins deux décennies et nul, en France, ne semblait le savoir. Elle commence à trouver – je dirais même à retrouver – sa place parmi les autres, révélant ainsi les multiples visages de la Grèce, ce pays minuscule, ce promontoire rocheux qui, disait Séféris, « n’a pour lui que l’effort de son peuple, que la mer et que la lumière du soleil mais dont la tradition est immense ». Puisque la langue grecque – il n’est jamais inutile ele le répéter – n’ayant jamais cessé d’être parlée, s’est transmise jusqu’à nos jours sans faille aucune.
Ainsi, l’injustice a cessé. La Grèce fait entendre sa voix. Mais les oeuvres, si originales ou novatrices qu’elles puissent être, ne suffisent pas à nous éclairer pleinement. Chacune d’elle est un affluent, un apport spécifiques mais, par là même, parcellaires. Une littérature ne se résume ni à ses auteurs ni à leurs oeuvres, ni à ses différents courants littéraire, mais s’étend à tout ce qui les englobe,les dépasse: un concert, une rumeur d’ensemble qui l’oriente et parfois même la signifie…
Ecritures d’un petit pays dont la langue jamais interrompue et la littérature plus que jamais vivante disent l,étonnante et toujours active pérennité.

Jacques Lacarrière

Colline

… Sacy n’est évidemment ni Vézelay, ni Tolède, ni Jérusalem. L’histoire n’y a fait que d’anonymes apparitions, lieux-dits en place de hauts lieux. Ce qui est l’essentiel réside moins dans le passé ou les croyances que dans cette frange qui va du sol au ciel immédiat, des cultures à l’espace habité par le dieu fantasque du temps. Ce dieu-là est le seul auquel on croit ici, celui qui commande aux orages, aux nuages, aux giboulées et aux rosées, à l’arc-en-ciel et aux halos, ce dieu qui a nom
Météo. Entre ces durées complémentaires, le temps qu’il fait, le temps qui passe, y a-t-il place pour une éternité ?
N’ayant pas devant moi les pentes de I’Himalaya ni les hauts plateaux du Tibet, je dois donc me contenter pour mes méditations de ces collines peu mystiques, de ces courbes plutôt terre à terre. Et puis, on n’a que rarement dans un village I’occasion de converser sur la méditation transcendantale, la notion de dhârma ou le rappel de soi. Au XVIIIe siècle, nous dit Rétif de la Bretonne qui est natif de Sacy, le maître de maison lisait chaque soir des pages de la Bible devant le feu pour l’édification des enfants et des domestiques. Aujourd’hui, on regarde plutôt la télévision, on feuillette le journal local, mais on ne lit guère, on ne lit pas du tout le Shiva Purâna ou le Tao-te-King. Ainsi, tout en participant familièrement, familialement, à la vie du village, me retrouvé-je toujours seul devant l’essentiel. Mais qu’importe le lieu, le temps, les circonstances où l’éveil peut se faire. J’ai choisi de vivre ici, j’ai choisi d’y écrire.
… Mon rocher, ma maison ancrée dans la terre de Bourgogne, je sais que je peux la quitter à tout moment, n’étant pas un mollusque ni un homme à coquille. Car elle n’est pas pour moi un lieu d’enfouissement, de repli ou d’hibernation. Elle n’est pas un enclos qui exclurait l’ailleurs mais une évasion immobile, une halte dans mes errances et aussi un voyage dans une durée autre.
… Besoin de me rassembler avant de repartir. De
réapprendre l’immobile avant l’errance. De me
réajuster à l’impassible. A quoi donc servirait de parcourir le monde si j’ignore tout de la colline qui jouxte ma maison ? Enfant, je voulais déjà inventorier toutes les fleurs, toutes les plantes de mon jardin. En surveiller les moindres insectes. Dénombrer l’infini en somme, le grouillement, énumérer la multitude, apurer la profusion des choses. Il m’est resté de cette époque un goût microscopique pour le monde, la passion de l’infime, le désir de devenir un jour le géographe des brindilles.

… Et aujourd’hui je ressens devant la colline le même besoin d’imprégnation. Le même besoin de la connaître, de l’assimiler, de me l’incorporer totalement avant de rencontrer des collines étrangères – et qui sait, indifférentes, voire agressives. Sans elle, sans ce poids d’herbes qu’elle donnera à mes images, j’aurais l’impression d’être plus vulnérable. Ce sont là mes bagages, mes vrais bagages quand je voyage : ce jardin – espace zen de mon arrière-mémoire – et cette colline qu’en moi je porterai pour me défendre des platitudes du voyage. Ainsi assuré en mon être, je peux partir ou repartir nanti désormais d’un signe et d’un sceau dans ma vie. D’ailleurs, pourquoi cette colline ne serait-elle pas mon « tertre d’Héliopolis », mon « éminence de Karnak », le centre et l’émergence de mon univers provisoire, surgie au cœur de la Bourgogne de quelque Nil imaginaire, cette colline, banale, anonyme, émergée et bientôt immergée en moi, cette Atlantide d’herbes et de senteurs ?

Jacques Lacarrière (Sourates parues aux éditions Fayard, extraits de la « sourate du village » et de la « sourate de la colline »

Dans quel état reviendrez-vous ?

Selon vous, que se passe-t-il après la mort ?
Rien. Sauf exeption.

La réincarnation vous semble-t-elle possible ? Quel sens a-t-elle pour vous ?
Quand Bouddha connu l’illumination sous l’arbre de Bodhgaya, il vit défiler sous ses yeux tous les mondes passés, présents et à venir. Il ne pu donc manquer de prendre connaissance de l’Origine des espèces de Darwin e d’être impressionné par sa teneur. La réincarnation est à mes yeux la forme asiatique et précoce de la théorie de l’évolution.

Si vous vous réincarniez, quelle forme aimeriez-vous prendre ?
Mâle de Bonelie. Fonction principale : parasite sexuel. Les Bonellies sont de beaux vers marins appartenant (comme chacun sait) au groupe des vers coelomates métamérisés, sous-groupe des échiuriens.
Le mâle (qui mesure 1 0 3 millimètres) vit entièrement dans l’utérus de la femelle (qui, elle, mesure près d’un mètre) et a pour unique fonction de la féconder. Il s’acquitte à merveille de sa tâche, si l’on en juge par les millions de Bonellies femelles qui brillent près des rivages par les nuits sans lune, comme les noctiluques. (Les noctiluques, elles, sont des réincarnations probables de gardiens de phare négligeants.)

Lettre à mon fils

… Quels que soient mes choix personnels et plus tard ceux qui seront les tiens, reste à créer ce que nous devrons vivre, ici et maintenant, sur cette terre et avec les autres. Reste l’essentiel de la vie : devenir pleinement un homme. Accomplir ce que l’on juge inaccompli, en soi et autour de soi. Parfaire ce qui est imparfait, en soi et autour de soi. Bien sûr les voies recommandées, les voies recommandables, sont d’abord celles de l’amour et de la compassion. Mais aussi celles de la vigilance et de la solidarité. Celles de l’élan et de la générosité. Celles de l’éveil et de la lucidité.

S’il faut en croire les astrologues, nous sommes, et pour très longtemps, entrés dans le règne et l’ère d’Uranus, la planète de la violence gratuite et arbitraire, la planète du terrorisme par excellence. C’est là, sache-le bien, le nouveau et terrifiant visage du Dragon. Son feu est celui des bombes, ses ailes celles des missiles et son corps, la carcasse des voitures piégées. Si terrifiant et si rusé soit-il, je crois pourtant qu’on peut le vaincre si l’on croit pleinement et passionnément en ce monde, si on croit à ceux qui nous sont proches comme à ceux qui nous sont lointains, à ceux que l’on connaît par le hasard de la naissance et de l’éducation comme à ceux que l’on a choisis de rencontrer et de connaître. Il faut aimer le monde, si l’on veut le parfaire. Les révolutions ont échoué – j’entends les révolutions politiques – parce que toutes voulaient changer, parfaire le monde alors qu’elles le haïssaient. Méfie-toi aussi du détachement. Détache-toi de l’inessentiel, des mirages que proposera ce monde de gaspillage et d’égoïste enfermement, mais attache-toi au contraire à ses faiblesses et à ses fragilités. Affranchis-toi de ce qui paraît rapporter. Il y a tant de beautés sensibles et secrètes en ce monde et surtout tant d’étonnants mystères qu’il importe de respecter !

La responsabilité de l’écrivain

À un âge que je ne me hasarderai pas à fixer avec précision mais qui devait coïncider avec le début de mon adolescence, je me souviens que j’eus un jour une sorte de révélation en écrivant mon nom sur la copie que je devais rendre le lendemain au lycée à mon professeur. Ce nom, je l’avais écrit maintes fois, comme tous les autres élèves, mais ce jour-là je me mis à le répéter, machinalement, à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il perde tout sens et surtout toute familiarité: LA-CAR-RIERE. Ces trois syllabes m’apparurent soudain ridicules et absurdes. Ce qui, pour moi, sans que jamais je n’y réfléchisse, avait été une identité et une reconnaissance, la part familiale et publique de moi-même, devenait soudain un son, un écho, un vide. Du coup, je me mis à réfléchir sur tout ce qui, en fait, ne m’appartenait pas, ne venait pas de moi, mais des autres, sur tout ce qui m’avait paru jusqu’alors évident, naturel, presque fatal et qui en fait n’était que le fruit du hasard: ma naissance, mon sexe, mon enfance, la couleur de mes yeux, ma langue maternelle, ma famille, ma religion… Ce jardin lui-même qui, pendant des années, m’avait paru aussi naturel, aussi fatidique que la terre et le ciel, ce jardin lui-même m’apparut alors comme un décor analogue à ceux du théâtre: on les aime ou on ne les aime pas, mais on ne les a pas choisis.
Ainsi, la quasi-totalité de ce qui m’entourait, de ce qui m’avait fait (et de ceux qui m’avaient fait), aussi de ce qui me constituait, moi, par rapport aux autres, avait été imposé par le hasard : nom, lieu, langue, siècle, milieu social. Ni même la couleur de mes yeux ne m’appartenait pas. Alors, que me restait-il à choisir en ce monde? Je me demande si ce n’est pas à partir de ce jour que je décidai de choisir au moins ce qui demeurait encore vierge et libre: l’avenir. Mon passé était décidé, mon présent gravement compromis. Restait l’avenir. Je serai écrivain. Je compris vite que cela, au moins, était une décision personnelle et libre à la réaction de mon père. Lui, avec qui je ne m’étais jamais disputé, me dit la seule chose blessante, ou du moins non complice, quand, vers l’âge de 16 ans, le bac étant passé, je lui appris que j’allais partir à Paris faire des études de Lettres (et non travailler avec lui) : « Je ne t’empêcherai pas, me dit-il, bien que je puisse le faire car tu n’es pas majeur et je suis responsable de toi. Va vivre ta vie mais ne viens pas me chercher si tu es dans le pétrin. Tu n’auras qu’à t’en prendre à toi-même » !
Je ne peux pas ici rentrer dans le détail des années qui suivirent mais où se forgea nettement le sentiment précis de la responsabilité. Je m’aperçus assez vite que les contraintes du hasard que je résume par naître à Limoges au XX » siècle, grandir dans un jardin à Orléans, avoir les yeux bleus, m’appeler Lacarrière, laissaient tout de même en moi une part de liberté. Ma langue de naissance, par exemple, le français, je pouvais me contenter d’en faire usage comme tous les Français, de la refuser en vivant à l’étranger ou, au contraire, de l’intensifier en l’utilisant comme l’instrument même de ma vie et de mon métier. De ces choix-là, j’étais entièrement responsable et le tableau, finalement, n’était pas aussi sombre qu’il apparaissait. Même la couleur de mes yeux, sur laquelle je n’avais pas prise (et que de toute façon j’appréciais) me laissait une certaine liberté de manœuvre et constituait même quelquefois un atout dans mes entreprises (nombreuses) de séduction. Et puis enfin, bleus, ocres, ou noirs, les yeux sont là surtout pour voir le monde qui vous entoure et il n’appartenait qu’à moi d’augmenter ou d’amoindrir leur pouvoir visuel.
Et la réflexion que je peux aujourd’hui tirer de cet exemple (et que je tirais déjà alors) était quant aux yeux: je suis irresponsable de leur couleur mais je suis responsable de leur regard. Je suis irresponsable de mon sexe (n’ayant choisi ni de naître ni d’être mâle) mais je suis responsable de l’usage que j’en fais. Ainsi chacune des contraintes des champs d’irresponsabilité qui m’avaient tant marqué dans mon adolescence se doubla par la suite d’une frange de liberté possible qui en limitait la fatalité. Je n’avais pas choisi mon sexe mais je savais – j’ai su très tôt – qu’il y avait une façon responsable et irresponsable de s’en servir.
Et pour le reste, ce qui n’est pas physique ni génétique, dirions-nous aujourd’hui? L’écriture par exemple. Ecrire n’est pas en soi un acte responsable. Si on se contente de noircir des feuillets pour raconter sa vie intime et de les enfermer dans un tiroir, on se contente d’être un narcisse déguisé en scribe. Ce qui est responsable, c’est de publier. Dire publication c’est dire : rendre public. Dès l’instant où le texte – né dans l’intimité de l’ombre et de la solitude – arrive à la lumière de la publication (et de sa sœur siamoise, la publicité), il cesse d’être un acte secret, il appartient à ses lecteurs. A ce propos, une réflexion annexe qui clarifiera peut-être cette question de la responsabilité. Pour les Grecs anciens, la notion de responsabilité ne commençait qu’avec un acte, un écrit ou une parole publics, c’est-à-dire entendus ou connus par tous. On pouvait penser pis que pendre de son voisin, du chef de l’Etat, de ses supérieurs à l’armée, rien n’avait d’importance tant que, comme le pense très souvent Homère (et cette métaphore me paraît lumineuse) : « la pensée ne devient mot que si elle franchit la barrière des dents ». Seule la profération – et la profération publique – relève de la responsabilité. Nul n’est responsable de ses pensées cachées ni de ses actes non commis. A l’inverse, tout-à-fait à l’inverse de ce qui arrivera plus tard avec la morale chrétienne ou comme le dit Jésus, grosso modo : il suffit de désirer en pensée la femme que l’on voit passer pour être en état de péché. Pour les Grecs, être responsable c’était savoir ce que l’on devait garder pour soi ou extérioriser devant les autres. Avec le christianisme, on est responsable – et donc – coupable – dès le for intérieur, comme on dit.
Et l’écriture? Dans un pays comme le nôtre où la liberté d’expression est quasiment presque totale, cette liberté implique justement une responsabilité égale en dimension et en portée. Mais en même temps elle a fatalement ses limites. Essayons de les définir à la façon dont les anciens Egyptiens, dans le Livre des Morts, imaginaient la plaidoirie du défunt devant le dieu Osiris, qui présidait le tribunal des juges infernaux. Le défunt devait énumérer 42 actes qu’il avait commis ou non commis, selon les coutumes de la société égyptienne. Je n’irai pas jusque-là mais j’essaierai moi-même d’être aussi précis, sincère et responsable que possible :
Dans aucun de mes livres, je n’ai cherché, même dans des romans à caractère fatalement suggestif, à influencer la lecture du lecteur éventuel mais à respecter sa vision personnelle et même à l’entraîner. Un écrivain n’est ni un mage ni un gourou. Une écriture responsable doit éveiller, enrichir la lucidité du lecteur.
Dans aucun de mes livres, je n’ai cherché à persuader ni à convaincre mais à témoigner. Témoigner de ce que j’ai vu, témoigner de ce que j’ai imaginé. Témoigner du visible et de l’invisible, ou, si l’on préfère, du réel et de l’imaginaire. Un écrivain responsable doit être le témoin de ses doutes autant que de ses certitudes. Il est là non pour impressionner mais pour accompagner le lecteur.
La liberté de l’expression, de l’écriture implique aussi celle du lecteur. Faisons bien attention à cela : un écrivain responsable ne doit être ni un flatteur ni un courtisan. Il n’y a pas d’obséquiosité possible avec les idées. Autrement dit, un écrivain responsable est aussi quelqu’un qui est là pour dire aux gens ce qu’ils se refusent à entendre. Un écrivain responsable doit être. s’il en est capable, un enchanteur. mais plus encore un éveilleur.
Avril 1997

Le Bâton d’Euclide

Au cœur d’une ville, quoi de plus naturel, de plus indispensable même, qu’un bâtiment nommé bibliothèque ? Cette évidence mit pourtant très longtemps à s’imposer puisqu’il fallut attendre la fondation d’Alexandrie pour qu’apparaisse le premier édifice destiné à recueillir, conserver et cataloguer les œuvres écrites des siècles antérieurs. Pour que soit, en somme, édifié le premier monument conçu pour engranger toute la mémoire du monde. C’est à Ptolémée Sôtêr, premier souverain grec d’Alexandrie, que l’on doit cette fondation essentielle, car c’est bien de fondation qu’il s’agit. La Bibliothèque offrait à un certain nombre de poètes, philosophes et savants la possibilité de travailler et de résider sur les lieux en utilisant le fonds mis ainsi à leur disposition. Les savants furent les plus nombreux à profiter de ce lieu unique – géomètres, mathématiciens, astronomes – qui tous firent la gloire de la ville. Ce sont eux, surtout, que l’on rencontre dans le livre de Jean-Pierre Luminet, lui-même astrophysicien, auteur d’ouvrages sur les trous noirs et, plus récemment, sur « l’Univers chiffonné », ce sont eux que l’on croise tout au long des salles et des couloirs dans le roman qu’il consacre à la Bibliothèque. Il en présente l’histoire à cette heure cruciale où les armées arabes, menées par le général Amrou, campent aux portes de la ville et s’apprêtent à la piller et à en brûler tous les livres. Les derniers responsables des lieux en évoquent alors – pour tenter d’éluder ou retarder l’inéluctable – les moments essentiels et les savants célèbres.

C’est ainsi que l’on rencontre, à mesure que les siècles passent, tous ceux qui ont donné à la géométrie et à l’astronomie leurs lettres de noblesse : Eudoxe de Cnide, Aratos, Euclide, Aristarque, Archimède et surtout Ératosthène, qui réussit à calculer, à un iota près, le diamètre exact de la Terre, et Hipparque, ce génial visionnaire qui découvrit la précession des équinoxes. Surgissent alors, au long des pages et des évocations, les images d’un ciel et d’un monde nouveaux, restitués à la mesure de l’homme parce que dépouillés en partie de leur mystère divin, l’image d’une Terre qui a perdu sa platitude pour devenir une sphère dans l’espace, d’une voûte où les astres dessinent des figures lumineuses et surtout prévisibles.

Bref, les prestiges d’un regard auroral sur la réalité du monde. Avec, au terme de ce cortège d’ombres illustres, la silhouette de la belle, de l’incomparable Hypatie, cette mathématicienne du IVe siècle après J.-C., auteur de très savants ouvrages sur les nombres et les figures, qui mourut lapidée par des moines chrétiens fanatiques. Car cela fait aussi partie, hélas, de l’histoire d’Alexandrie, de sa Bibliothèque extraordinaire, de cette ville qui disparut pillée, dévastée, incendiée par tous ceux – chrétiens et plus tard musulmans – pour qui les mots science et culture étaient intolérables. En ce sens, Le Bâton d’Euclide est le plus bel hommage que puisse rendre un astronome, et un poète d’aujourd’hui, à ses prédécesseurs alexandrins, à qui nous devons la première image d’un ciel qui est toujours le nôtre, celle d’un univers infini et pourtant mesurable.

Le Bâton d’Euclide
Images du ciel
Jacques Lacarrière, Le Monde des livres, 13.06.02