Le Bâton d’Euclide

Au cœur d’une ville, quoi de plus naturel, de plus indispensable même, qu’un bâtiment nommé bibliothèque ? Cette évidence mit pourtant très longtemps à s’imposer puisqu’il fallut attendre la fondation d’Alexandrie pour qu’apparaisse le premier édifice destiné à recueillir, conserver et cataloguer les œuvres écrites des siècles antérieurs. Pour que soit, en somme, édifié le premier monument conçu pour engranger toute la mémoire du monde. C’est à Ptolémée Sôtêr, premier souverain grec d’Alexandrie, que l’on doit cette fondation essentielle, car c’est bien de fondation qu’il s’agit. La Bibliothèque offrait à un certain nombre de poètes, philosophes et savants la possibilité de travailler et de résider sur les lieux en utilisant le fonds mis ainsi à leur disposition. Les savants furent les plus nombreux à profiter de ce lieu unique – géomètres, mathématiciens, astronomes – qui tous firent la gloire de la ville. Ce sont eux, surtout, que l’on rencontre dans le livre de Jean-Pierre Luminet, lui-même astrophysicien, auteur d’ouvrages sur les trous noirs et, plus récemment, sur « l’Univers chiffonné », ce sont eux que l’on croise tout au long des salles et des couloirs dans le roman qu’il consacre à la Bibliothèque. Il en présente l’histoire à cette heure cruciale où les armées arabes, menées par le général Amrou, campent aux portes de la ville et s’apprêtent à la piller et à en brûler tous les livres. Les derniers responsables des lieux en évoquent alors – pour tenter d’éluder ou retarder l’inéluctable – les moments essentiels et les savants célèbres.

C’est ainsi que l’on rencontre, à mesure que les siècles passent, tous ceux qui ont donné à la géométrie et à l’astronomie leurs lettres de noblesse : Eudoxe de Cnide, Aratos, Euclide, Aristarque, Archimède et surtout Ératosthène, qui réussit à calculer, à un iota près, le diamètre exact de la Terre, et Hipparque, ce génial visionnaire qui découvrit la précession des équinoxes. Surgissent alors, au long des pages et des évocations, les images d’un ciel et d’un monde nouveaux, restitués à la mesure de l’homme parce que dépouillés en partie de leur mystère divin, l’image d’une Terre qui a perdu sa platitude pour devenir une sphère dans l’espace, d’une voûte où les astres dessinent des figures lumineuses et surtout prévisibles.

Bref, les prestiges d’un regard auroral sur la réalité du monde. Avec, au terme de ce cortège d’ombres illustres, la silhouette de la belle, de l’incomparable Hypatie, cette mathématicienne du IVe siècle après J.-C., auteur de très savants ouvrages sur les nombres et les figures, qui mourut lapidée par des moines chrétiens fanatiques. Car cela fait aussi partie, hélas, de l’histoire d’Alexandrie, de sa Bibliothèque extraordinaire, de cette ville qui disparut pillée, dévastée, incendiée par tous ceux – chrétiens et plus tard musulmans – pour qui les mots science et culture étaient intolérables. En ce sens, Le Bâton d’Euclide est le plus bel hommage que puisse rendre un astronome, et un poète d’aujourd’hui, à ses prédécesseurs alexandrins, à qui nous devons la première image d’un ciel qui est toujours le nôtre, celle d’un univers infini et pourtant mesurable.

Le Bâton d’Euclide
Images du ciel
Jacques Lacarrière, Le Monde des livres, 13.06.02

Voix du monde

Notre temps s’est réduit à un présent perpétuel, notre espace s’est rétracté jusqu’à devenir cette voix d’homme, neutre, proche ou lointaine, annonçant les crimes et les exécutions commis. Cette voix intervient dans ma vie comme celle d’un récitant antique qui narre l’horreur sans y participer et nous maintient par force, par essence, dans notre condition d’auditeur, de spectateur passif de l’horreur. Aujourd’hui c’est l’ailleurs qui vient visiter notre ici.

Solidaire-solitaire, jamais cette opposition n’est devenu aussi forte ni aussi évidente et tragique par la pseudo–présence de cet ailleurs en notre vie. Les télécommunications remplissent notre existence de milliers d’informations, elles peuplent notre cœur de milliers de frères inaccessibles (toutes les victimes de l’ailleurs), de milliers de voix et de cris tout proches en apparence mais aussi éloignés de nous, en réalité, que les dieux bleus des cieux indiens. Et cela est d’autant plus intolérable qu’à l’inverse des dieux indiens, ces voix nous crient de là-bas : au secours !

J.L., 1982

Les voix du monde

Lorsque les premières fouilles archéologiques débutèrent en lraq à la fin du siècle dernier sur l’emplacement de Babylone pour se poursuivre par la suite sur les sites d’Ur, Uruk, Lagash et Nippur, nul certainement ne s’attendait à retrouver au coeur de ces sables oubliés le pays même de la Genèse. Nul non plus ne s’attendait à découvrir dans les ruines des principaux palais des milliers de tablettes en écriture cunéiforme narrant la création du monde et la vie de l’homme antédiluvien.

S’il est un pays et un peuple dont l’histoire remonte au Déluge et même au-delà, c’est bien l’lraq et le peuple iraquien ! Nous autres Européens pensions, jusqu’au seuil de ce siècle, devoir ce que nous sommes aux Grecs et aux Latins et aussi, par l’entremise du christianisme, aux textes et aux enseignements de la Bible. Notre généalogie spirituelle remontait ainsi jusqu’aux patriarches bibliques, jusqu’à Noé et Abraham mais elle s’arrêtait là. Au-delà, commençait l’ère quasi mythique de la première humanité, du Déluge, d’Adam et de l’Eden. Et voici que les fouilles, les découvertes, voire les révélations faites en pays d’lraq font remonter nos vrais ancêtres jusqu’à ceux de Noé lui-même, ses ayeux akkadiens et sumériens du nom de Ziusudra et d’Oum Napisthim et leurs héros contemporains du nom de Gilgamesh et Enkidou. Car c’est d’eux que d’une certaine façon nous procédons, ce sont eux les premiers et véritables fondateurs d’un monde qui est encore le nôtre’ Cette généalogie, cette aventure menées aux confins de nous-mêmes, on peut la lire dans le plus vieux et le plus passionnant des récits mésopotamiens qu’est L’Épopée de Gilgamesh relatant le règne, les conquêtes, les aventures de ce roi fabuleux et aussi, et surtout, celles de son vieil ami Enkidou. Pourquoi cet engouement pour Gilgamesh et Enkidou ? Parce qu’avec ce dernier, nous assistons à la naissance d’un autre ou d’un nouvel Adam, même s’il n’est pas donné dans ce récit pour l’ancêtre de l’humanité tout entière, disons d’un nouvel ancêtre de l’homme, ou plutôt de l’Homme, en tant qu’habitant conscient et responsable de cette terre et non en tant que simple créature de Dieu. Qui est donc Enkidou ? Un être de boue façonné par les dieux (comment s’y prendre autrement pour modeler un homme dans un pays d’argile, de sable et de potiers ?) afin de s’opposer à Gilgamesh, roi brutal et jouisseur, qui tue et viole sans scrupules. Lorsque naît Enkidou, il se trouve livré à lui-même, dans une nature sauvage avec les animaux pour compagnons. Comme eux, il broute l’herbe et vit à quatre pattes. Les dieux décident alors qu’il est temps de l’humaniser. Et pour ce fait, qu’imaginent-ils? De lui procurer une femme pour le séduire et l’éduquer. lls lui dépêchent une courtisane qui aura tôt fait de lui faire quitter ses amies les gazelles pour les délices de l’amour humain. Puis elle l’emmènera vers la ville où il Continuera et perfectionnera son apprentissage. C’est ainsi qu’il deviendra l’ami de Gilgamesh qui l’entraînera dans ses combats, ses luttes et ses orgies. Mais parce qu’il sent déjà en lui la naissance d’un homme accompli, c’est-à-dire d’un homme exigeant, Enkidou se lassera très vite de la guerre et des fêtes. ll sait ou sent que la vie ne consiste pas en cela et s’interroge sur son sens. ll devine même l’existence -qu’on lui a cachée- de la mort dont il pressent la venue prochaine. Ainsi, dans le cours de sa courte vie, Enkidou aura connu l’aventure fabuleuse d’une créature de Dieu en l’exacte et troublante pose du Penseur de Rodin, oui, un Enkidou pensif, ébloui mais sans doute aussi terrorisé par l’aventure inattendue d’être né homme !
Tout cela, dira-t-on, c’est de l’histoire ancienne, une histoire qui n’intéresse plus que les esthètes ou les archéologues. Voire. L’lraq, c’est vrai, a connu depuis tant de conquêtes et tant de guerres, tant de victoires et de défaites, tant de peuples et d,ethnies nouvelles, aussi tant d’horizons et de frontières changeantes, que la coupure due être radicale avec les splendeurs et les fastes d’Ur, de Nippur ou de Babylone. Beaucoup de conquérants et d’occupants ont en effet laissé des empreintes durables sur le sol et dans la mémoire, et certains, des descendants toujours vivants t Mais c’est cela qui fait un pays véritable, ce tissage, sinon métissage, de peuples, de langues, de religions et de coutumes, cette mosaïque humaine qui se dessine du sud au nord, du golfe persique à la frontière syrienne, des mandéens aux yazidis, en passant par les Turcomans, les Kurdes, les Arméniens et bien sur les Arabes, qu’ils soient sunnites, chiites ou même chrétiens. C’est tout cela qui aujourd’hui constitue l’lraq. Mais comment devant certaines images ne pas penser à d’autres très anciennes, parfois figurées dans les temples ou sur les stèles, des images qui disent, avec la même force et la même émotion, les horreurs de la guerre, la détresse des populations?
Un texte magnifique, écrit il y a plus de quarante siècles, nous parle déjà de cela, du malheur fondant du ciel sur les villes et leurs habitants, des vaines supplications de ceux qui souffrent, des efforts impuissants pour arrêter en marche la malédiction du ciel et des dieux. Ce texte saisissant, qui me paraît plus que jamais actuel, s’appelle Les Lamentations sur la ville d’Ur que les dieux ont décidé d’anéantir. La déesse protectrice de la ville, nommée ici la Souveraine, essaie de les en dissuader mais en vain. Alors, elle s’écrie :

Quand l’orage viendra frapper la ville,
Quand l’orage viendra ruiner la ville,
Quand il brûlera et ruinera ma ville,
Quand il brûlera et ruinera la cité d’Ur,
Quand il sera dit que mon peuple devra succomber,
Ce jour-là, je resterai à ses côtés.
Devant le dieu du ciel, je répandrai mes larmes,
Devant le dieu Enlil, je me ferai sa suppliante,
Je lui dirai : « Enlil, ne ruine pas ma ville ! »
Je lui dirai : « Enlil, ne ruine pas la cité d’Ur! »
Je lui dirai : « Enlil, ne détruis pas mon peuple ! »

Enlil n’écoutera pas sa prière et la ville sera anéantie. Paroles, mots, cris anciens sans nul doute mais aussi paroles et mots de maintenant. Quarante siècles plus tard, un poète lraquien d’aujourd’hui, né dans le sud du pays, tout près des ruines de la ville d’Ur, fait écho aux cris de la déesse en reprenant presque ses mots, ses images et surtout sa déploration. En sa courte vie, aussi courte que celle d’Enkidou (il est mort au Koweit en 1964 à l’âge de trente-sept ans), il n’aura cessé d’écrire sur son village de Djaykour dont le nom revient comme une litanie, comme la double et tragique image du paradis et de l’enfer. Retenez son nom, aussi beau et aussi nécessaire que celui d’Enkidou pour comprendre l’Iraq, celui d’il y a quarante siècles comme celui d’aujourd’hui car le poète se refuse à déchirer son coeur et à scinder son âme entre les deux : il se nomme Badr Chaker Es-Sayyab. Et qu’écrit-il sur Djaykour ?

Djaykour qui verdoie
l’après-midi caresse la cime de ses palmes
d’un soleil de chagrin.
Le sommeil me trace vers Djaykour une route
partant du coeur à travers souterrains, ténèbres et forteresses,
tandis qu’à Babylone dorment les danseurs
avec le fer des armes acérées
et qu’aux deux jardins la buée de l’or, haletante,
brouille dans les yeux des avares la récolte des faims.

Djaykour qui verdoie,
l’après-midi caresse
la cime des Palmes
d’un soleil de chagrin.
Et mon chemin vers elle est pareil à l’éclair
apparu disparu puis revenu intense illuminer la ville,
mon bras par lui déshabillé de pansements,
ses plaies semblent brûlures.

Poème de l’exil, de l’espérance assassinée. Es-Sayyab a porté l’Iraq en lui-même dans tous les lieux de ses exils. C’est là le privilège, si l’on peut dire, de ceux qui par leurs paroles et leurs chants, deviennent porteurs du pays lui-même, quand ils sont contraints de le quitter, pour des raisons le plus souvent économiques ou politiques. On sait bien qu’un pays est souvent plus vivant, plus présent par la voix des poètes exilés ou emprisonnés. Parce que dans l’exil cette parole devient libre, porteuse de toute l’intensité que confère l’absence et la liberté aussi d’écrire sans contrainte.

Lorsqu’on a vu les palmeraies de Bassorah ravagées par la guerre, on ne peut là encore s’empêcher de penser à Es-Sayyab et à Djaykour. Lui qui savait et espérait que ce village, si près du paradis originel, aurait pu devenir le foyer de tous ceux qui se retrouvent, se reconnaissent dans le rêve d’Enkidou, quand il songe que l’homme n’est fait ni pour violer les femmes, ni violenter les autres, ni faire violence au monde. Palmeraies – celles du moins qui sont encore intactes -, boues fécondes et lourdes des marécages en l’estuaire des deux fleuves, obstination du Tigre et de l’Euphrate à tracer sur le sable le cadastre et l’épure du paradis perdu, larmes aussi de la Souveraine implorant le dieu du ciel Enlil pour protéger la population de sa ville de l’apocalypse à venir (colère divine ou missiles humains). Quelle parole trouverait-elle aujourd’hui pour implorer les Grands de cette terre (car s’adresser directement au ciel me semble suranné) ? Je crains que les hommes de pouvoir, ces Grands qui sont les nouveaux -mais éphémères- dieux du présent ne soient, comme Enlil, des ombres brutales et cyniques. Et que, comme celle du dieu, leur réponse sera – et fut – : pas de pitié !

Toujours tu pleureras l’Iraq
tu n’as rien d’autre que tes larmes
que ton attente – vaine – des voiles et des vents.

Derniers vers d’un poème d’Es-Sayyab qu’il a intitulé Étranger sur Ie Golfe. C’est bien en lraq que tout est né, non seulement Enkidou, le premier humain à contenir en lui l’histolre tout entière de l’homme mais aussi – et hélas ! – la mort. Ce sont les dieux de Sumer qui inventèrent la mort, dans des circonstances que narre avec mille détails le Poème d’Atrahasis ou Poème du Supersage. Car on doit cela aussi à l’Iraq. Notre naissance. Et notre mort.

Le Bernard-l’hermite ou le Troisième Voyage

Il existe tant de façons de voyager – plus en tout cas que de couleurs dans l’arc-en-ciel, que pour les dénombrer, mes doigts suffisent à peine. Eliminons d’emblée un certain nombre de voyages : le voyage d’affaire (celui du représentant), le voyage d’amour (limité à deux et le plus souvent à Venise), le voyage civil forcé (l’exilé, le déplacé, le déporté), le voyage militaire forcé (guerre), le voyage d’aventure (l’explorateur), le voyage d’agrément (tourisme), le voyage clandestin (espionnage), le voyage scientifique (archéologue, géologue, ethnologue), le voyage militant (tournées électorales à l’île de la Réunion par exemple), le voyage missionnaire (prêtres et pèlerinages. A quoi il convient d’ajouter le voyage du diplomate et celui de l’enseignant ou technicien en poste à l’étranger qui tiennent, selon des portions variables pour chacun, du voyage d’affaire, du voyage officiel ou du voyage missionnaire.
Lequel ai-je pratiqué de ces voyages ? Aucun. Il y a longtemps que j’ai opté pour le seul qui vaille, le treizième voyage. En quoi consiste-t-il ? Il se situe exactement à l’opposé du voyage éclair. Mais comme il n’existe pas en français un terme unique pour désigner un « déplacement de longue durée à caractère non orageux », je le nommerai : voyage au ralenti, flânerie, musardise. Il consiste à visiter le plus lentement possible êtres et choses, à fréquenter patiemment leur histoire, s’immiscer posément dans leur vie intime. Voyage d’apprentissage, donc, philosophique en somme : devenir apprenti d’Ailleurs, compagnon du Lointain, au sens où l’on entendait compagnon au siècle dernier, celui qui parcourait chemins et villes pour connaître un pays et acquérir en même temps une formation professionnelle. Ainsi ai-je fait pour ma part des années durant pour apprendre l’Ailleurs et me rapprocher du Lointain : j’ai parcouru la Grèce, l’Egypte, le Proche-Orient, la Tunisie et le Maroc avec pour compagnon et pour Mère, la Méditerranée.
Le but alors d’un tel voyage ? Aucun si ce n’est de perdre son temps le plus féeriquement, le plus substantiellement possible. Se vider, se dénuder et une fois vide et nu s’emplir de saveurs et de savoirs nouveaux. Se sentir proche des Lointains et consanguins des Différents. Se sentir chez soi dans la coquille des autres. Comme un Bernard-l’hermite. Mais un Bernard-l’hermite planétaire. Ainsi pourrait-on définir l’écrivain-voyageur : « crustacé parlant dont l’esprit, dépourvu de carapace identitaire, se sent spontanément chez soi dans la coquille des autres ». Oui, pensons bien au Bernard-l’hermite. A ce symbole de liberté dans la jungle du fond des mers. A son indifférence à toute carapace originelle et à tout habitat permanent. A sa façon d’être chez lui dans la première coquille venue. De s’approprier en somme le squelette de l’histoire des autres.
L’écrivain voyageur, lui, ne s’approprie rien, si ce n’est éventuellement le langage des autres, en comprenant et apprenant leur langue. Pour pouvoir dire à lui seul et à deux voix le grand poème du monde.

Où sommes-nous nés ?

Dans le cerveau et sous la main des commerçants et des comptables phéniciens inventant l’alphabet qui par la suite devint le nôtre. Nous avons grandi dans leurs signes et leurs comptes, et sur les bancs de leurs navires, inventoriant la mer jusqu’en Sicile. Nous sommes nés aussi sur le sein de la déesse Isis, dans les marais du delta du Nil, quand elle cachait et allaitait son fils Horus, poursuivi par son oncle Seth qui cherchait à le tuer pour régner à sa place. Toute la tendresse du monde est née dans cette heure, ce lieu, ce refuge et ce sein où la déesse se penche sur son enfant pour le nourrir et le sauver. De cette heure, de ce lieu, de ce geste naîtront toutes les mères à l’Enfant – et plus tard toutes les vierges à l’Enfant – de la sculpture et de la peinture occidentales. Et nous sommes nés aussi, un peu plus tard, en Grèce, sur la colline de la Pnyx, en face de l’Acropole, quand Périclès, le maître absolu d’Athènes, déclare aux Athéniens assemblés sur les gradins que l’homme doit devenir un citoyen conscient et responsable devant lui et devant les autres, et jamais plus un simple sujet obéissant aveuglement à des tyrans.

Il est des paroles qui enfantent tout autant que des ventres, des mots gravides comme celui même qu’inventèrent les Grecs : le mot démocratie. Ou comme dans l’hymne de Sophocle où le chœur chante : « De tous les prodiges de ce monde, le plus grand des prodiges est l’homme. » Je pense et crois aussi que nous sommes nés, plus tard encore, sur les rivages de Palestine, et tout particulièrement en un matin – lumineux comme celui de la première plage phénicienne – ou une certaine Marie-Madeleine, se rendant au tombeau où elle pensait voir le corps de Jésus, le trouva vide et aperçu Jésus, ressuscité, déjà entre deux mondes, et qui, la voyant approcher, lui murmure : « Min mou aptou. » « Ne me touche pas. » Ajoutant : « Je ne suis pas encore monté vers mon père. » A vrai dire, nous sommes nés encore et sûrement en d’autres lieux, dans les bras d’autres femmes, sur les seins d’autres mères ou sur les lèvres ou dans les paroles d’autres hommes…

Extrait d’un texte pour « Géo »

Faisons la paix avec Aristophane

Rien ne ressemble moins à l’Athènes du V° siècle que le Paris du XX°siècle et rien ne ressemble moins au Parthénon que Notre-Dame. Ce n’est d’ailleurs pas tellement, comme on pourrait le penser, une question d’architecture. La grande différence entre le premier et la seconde, c’est que les cryptes de Notre-dame n’abritent pas les réserves d’or de la Banque de France alors que le Parthénon contenait le trésor d’Athéna, autrement dit l’argent de l’Etat. Dieux et hommes, à cette époque, faisaient caisse et cause communes contre l’adversité. A propos de chaque domaine de la vie politique, économique, religieuse, culturelle, on pourrait multiplier les exemples. Rien ne ressemble moins, finalement, à une démocratie qu’une autre démocratie, surtout quand vingt-cinq siècles les séparent. Leur seul point commun, c’est leurs défauts, leurs vices fondamentaux contre lesquels s’est exercée la verve d’Aristophane et, de nos jours, celle des auteurs satiriques, du chansonnier à l’auteur comique. Là, même si les régimes en cause sont assez différents, il y a un terrain d’entente à travers les frontières et les âges : la démocratie, à Athènes ou à Paris, c’est ce qu’on peut critiquer sans risquer (en principe) « l’atteinte au moral de l’armée » ou l’outrage à magistrat ». Je dis en principe car, à Athènes comme à Paris — et surtout à Paris — il y eut et il y a des exceptions pour confirmer la règle.

Entre l’est et l’ouest

Amusons-nous, un instant, au jeu (discutable) des correspondances historiques. Quand Aristophane écrit La Paix, Athènes est menacée sur deux fronts : à l’est par la «  pression » d’un grand Etat totalitaire et impérialiste qui, pour les Grecs, se confond avec l’Asie (je veux dire l’Empire perse dont les armées innombrables ont, deux fois de suite, envahi la Grèce) et à l’ouest par la pression plus inquiétante d’un ancien allié devenu insolent, exigeant, belliciste (je veux parler de Sparte). Ajoutons qu’en même temps, Athènes a des difficultés avec les cités « alliées » sur lesquelles elle règne (nous dirions aujourd’hui ses colonies). Ces cités du Nord et ces îles de l’Egée réclament leur indépendance ou leur autonomie et, à l’occasion, se révoltent. Prise entre un Est toujours inquiétant et un Ouest revanchard, en proie à une « décolonisation » difficile, qu’elle fait d’ailleurs tout pour empêcher, Athènes est contrainte de faire sans cesse la guerre. Mais cette politique de défense et d’improvisations continuelles n’en est pas une. Quand Aristophane écrit ses principales comédies, Périclès est mort depuis quelques années, Athènes se cherche un homme ou des hommes d’Etat, une voie, une politique. Quant au peuple, enjeu et jouet de tous les démagogues, tantôt il est pris de fureurs bellicistes (au point de vouloir faire massacrer tous les habitants mâles de l’île de Mytilène qui s’est révoltée contre Athènes) tantôt il réclame avec autant d’impatience la paix immédiate.
Dans cette Athènes versatile et passionnée, Aristophane est sans doute le seul citoyen à n’avoir jamais changé d’avis. A trente ans d’écart , des Babyloniens (écrit à vingt ans en 426) à L’assemblée des femmes (écrit à cinquante ans en 392) il ne cesse de prôner la paix, selon des formes et des formules évidemment différentes.
Verve, bouffonnerie, burlesque, humour, calembours, fantaisie, fantastique, poésie, féerie, il y a de tout dans les comédies d’Aristophane. Mais ce tout, et cet enchantement des êtres, des situations, des jeux de mots, ne doivent pas faire oublier, chez lui, cette constance dans la critique de la guerre (ou si l’on veut du bellicisme), de la démagogie, de la malhonnêteté, de la bêtise. Pour Aristophane, le grand dieu de son temps, celui que le peuple adore sans le savoir, ce n’est ni Zeus ni Dionysos, c’est la Bêtise et son œuvre est un combat continuel contre toutes les formes de Bêtise. Ce combat, jusqu’à La Paix, a pris des formes plus virulentes que dans les dernières œuvres où la fantaisie et l’absurde prédominent.
Virulentes ? Voyons Les Babyloniens (dont on ne possède que le sujet car la pièce est perdue). Aristophane y dénonce les exactions exercées par Athènes contre les cités « alliées » révoltées. Les alliés d’Athènes sont représentés comme des esclaves babyloniens couverts de chaînes et marqués au fer rouge et les fonctionnaires athéniens comme des rapaces capables des pires sévices pour récupérer les impôts de ces alliés. Au point qu’après la représentation, Aristophane fut accusé de « diffamation contre la république » et « d’outrage à magistrat » et traîné devant un tribunal. Il y fut d’ailleurs acquitté ce qui montre que les magistrats grecs étaient en avance sur ceux de notre temps. Alors, il revient à la charge, l’année suivante, avec Les Acharniens. Devant un public populaire particulièrement « monté » en faveur de la guerre contre Sparte, il ose plaider la cause de la paix, ridiculiser l’armée — ou plutôt ses cadres — en la personne de Lamachos, général vantard et grotesque, et faire triompher la cause d’un simple paysan d’Afrique, Dicéopolis, décidé à faire la paix pour son compte. De nos jours, en tenant compte des similitudes historiques, une telle représentation serait impensable. Comme l’écrit G. Murray, « Il eut été impossible, en tout pays d’Europe, pendant la dernière guerre, à un écrivain, si brillant fut-il, de prononcer un discours favorable à l’ennemi devant un auditoire populaire moyen. Il aurait pu écrire un pamphlet ou s’adresser à une assistance restreinte de gens acquis à son opinion. Mais il n’aurait jamais pu se permettre une apologie de l’ennemi ou une attaque contre la politique nationale au cours d’une représentation sur un théâtre national… ». C’est là un des points où Athènes a atteint incontestablement un plus haut degré de tolérance que n’importe quelle autre société connue. Car Aristophane, après Les Acharniens, ne fut pas traîné en justice mais couronné par le premier prix du festival !

Pain, paix et poésie

Lorsqu’on a la chance d’être né en Attique, de vivre dans une démocratie, d’aimer les femmes, le vin, la paix, la justice, de détester la guerre, la démagogie, la bêtise et la vilainie, et lorsqu’on a assez de talent pour pouvoir le dire, bref, lorsqu’on s’appelle Aristophane, on arrive vite, vers l’âge de vingt-cinq ans, et pour peu qu’on ait l’œil ouvert sur les gens et les choses, aux conclusions suivantes :
il n’y a rien à attendre des hommes en place ni des dieux. Les hommes en place n’ont qu’un seul but : garder leur place en dupant le peuple. Ce sont des démagogues ou des sophistes. Pire, ce sont des généraux ou des marchands d’armes : inutile de compter sur eux pour obtenir la paix puisqu’ils vivent de la guerre.
quant aux dieux, ils sont plus impuissants encore que les hommes. Ou ils jouent les indifférents et se retirent au fond du ciel et ce sont des lâches. Ou ils s’intéressent aux hommes mais pour les pires raisons : leur ravir leurs femmes ou leurs biens (sous forme de sacrifices). Dans tous les cas, ils leur prennent tous leurs défauts et deviennent couards, hypocrites, vénaux… Bref, le peuple, s’il veut la paix, la justice et la fin de la démagogie ne doit compter que sur lui-même.
C’est en gros le thème de La Paix, mais à la différence des œuvres précédentes, Aristophane adopte, pour l’exprimer, un ton moins virulent, plus poétique, plus fantaisiste que dans Les Acharniens, Les Cavaliers ou Les Babyloniens. La Paix, avec Les Oiseaux, sont deux œuvres féeriques, on pourrait même dire, deux œuvres utopiques d’Aristophane. Les êtres y évoluent entre ciel et terre sans contraintes : Trygée, le vigneron de La Paix, monte au ciel sur un bousier volant pour en redescendre… à pied ; les personnages des Oiseaux s’installent, entre ciel et terre, dans une cité de nuages : Coucouville-sur-Nuées. Là-haut, le monde laid, banal, quotidien, a disparu : dans la cité peuplée d’oiseaux, plus de guerre, d’impôts, de tribunaux et, surtout, plus de généraux, de magistrats, de faux prophètes, de prêtres, de marchands, de mauvais poètes… Cette dernière engeance semble avoir particulièrement agacé Aristophane qui montre que les meilleurs poètes lyriques sont encore… les oiseaux ! Bref, Trygée, le vigneron de La Päix, dans sa maison devenue un havre d’abondance et de plaisirs, ou les personnages des Oiseaux dans leur cité de nuages , ont trouvé la Paix, grâce à un subterfuge sur lequel personne ne pouvait s’abuser mais dont le symbole était clair : la paix ne s’obtient que par l’union de tous et l’effort de quelques uns pour entraîner les autres.
Ni les dieux ni les chefs ni aucun de ceux dont c’était le devoir de le faire n’ont mis la main à la pâte : l’impulsion, la réflexion, l’effort sont venus de l’homme seul, du simple citoyen, du vigneron Trygée. Oui, le peuple, s’il veut la paix, ne doit compter que sur lui-même et n’est-ce pas un miracle, de la part d’Aristophane, d’avoir su, sur un mode merveilleux et féerique qui rappelle l’univers enchanté des premiers films de Méliès, faire contenir des vérités assez brutales pour aujourd’hui encore, réveiller les éternels, les sempiternels endormis ? S’ils se réveillent, et s’ils ouvrent les yeux, ils verront que de la paix découle l’abondance, et que de l’abondance naissent les chants et les jeux.
Telle est la devise d’Aristophane : paix, pain et… poésie.

Jacques Lacarrière

Bref, février 62 ?

Modernité

La modernité appartient à un cycle, alors que la mode n’en n’est qu’un moment. La vision réelle de la vie, c’est la totalité du cycle. La modernité c’est le long terme, qui a commencé avec le siècle, c’est un ensemble. La mode, qu’elle soit littéraire ou vestimentaire ne dure parfois qu’une saison. Dans notre société rien ne nous distingue, au contraire, tout porte à nous confondre parce que c’est une société du paraître et de l’apparence, et il n’y a rien de tel que la mode pour confondre le superficiel et le profond.

Le Voyage

Je le nommerai : voyage au ralenti, flânerie, musardise. Il consiste à visiter le plus lentement possible êtres et choses, fréquenter patiemment leur histoire, s’immiscer posément dans leur vie intime. »
Il permet de « se vider, se dénuder et, une fois vide et nu, s’emplir de saveurs et de savoirs nouveaux…
Se sentir chez soi dans la coquille des autres. Comme un bernard-l’hermite. Mais un bernard-l’hermite planétaire.

Démocratie

Nous sommes saturés de démocratie et pour cette raison même, on est en train de la tuer, ou tout au moins de l’affaiblir. C’est une source la démocratie, elle doit naître des gens qui sont concernés, donc se renouveler à chaque génération, évoluer sans cesse selon les conditions sociales. On emploie ce mot un peu comme on emploie le mot communion quand on est dans une église, or c’est souvent très factice. Je pense qu’il faut réinventer une façon de vivre la politique, non pas de la faire mais de la vivre, parce que la politique appartient à tout le monde, elle n’appartient pas uniquement aux politiciens. Notre santé aussi nous appartient, les médecins sont là pour la contrôler mais elle dépend tout autant de nous. La démocratie c’est pareil, c’est une santé collective qui dépend de chacun de nous.

La Marche

PAROLES POUR UN ETE – LA MARCHE

Le départ :
Demandez à quelqu’un de fermer les yeux et de dire spontanément, sans aucune réflexion, ce qu’évoque pour lui le mot “marche”. Le plus souvent, il répondra : sentier, soleil, vent, ciel, horizon, espace. Je me suis amusé à cette expérience et j’ai été surpris par ces réponses. Car “marche” pourrait évoquer aussi bien : pluie, tempête, sueur, fatigue, ampoule, cor aux pieds, entorse, chute, enlisement, engloutissement. Mais il semble que ces dernières associations — qui eussent été courantes aux siècles précédents — ne viennent plus à l’esprit aujourd’hui. Comme si le seul mot de marche libérait des rêves inexprimés ou non vécus, des besoins d’espace et d’horizon, et surtout des désirs de liberté, d’imprévu, d’aventure?

L’errance :
??Ce monde de l’errance n’est jamais mort, ni en nous, ni autour de nous. Qu’il ait ou non un but et des repères précis — dans les pèlerinages ou les déplacements des compagnons — ou des repères imprécis — chez les missionnaires, les frères prêcheurs, les métiers ambulants d’autrefois — il n’a cessé au cours des siècles de fasciner ou d’horrifier, d’inspirer la crainte ou l’admiration. L’histoire fondamentale des rapports très complexes entretenus entre les sédentaires et les nomades, cette histoire reste encore à faire. On l’a entreprise pour des époques ou des lieux limités, mais jamais dans une perspective d’ensemble qui en dégagerait les axes, les courants, les jalons. Car tour à tour chassé, repoussé, excommunié ou, au contraire, fêté, recherché, imploré, l’errant apportait avec lui, selon les mentalités, les besoins des différentes communautés, un monde de damnation ou un monde de salut. Les routes, les chemins, les sentiers parcourant la France ont ouvert les portes de l’enfer ou celles du paradis. Ils furent sur notre terre comme les infrastructures de l’amour ou de la haine, les voies qui amenaient le frère ou l’ennemi. Et aujourd’hui rien de cela n’est mort. Notre société hyperurbanisée semble consacrer à jamais la victoire des sédentaires. Elle recèle pourtant, plus que jamais, ces ferments qui nous portent à bouger, à partir. Peu importe les motivations. On ne part plus sur les routes pour prêcher ou faire son salut, pour conquérir quelque graal au cœur des châteaux forts. Mais l’image n’est pas morte — bien qu’elle soit caricaturale aujourd’hui — des paradis promis et trouvés par le départ et par l’errance… On n’accepte moins le vagabond, le solitaire marchant pour son plaisir en dehors des sentiers battus. Le plus révélateur pour moi, dans ce voyage de quelques mois, fut justement l’étonnement, l’incertitude, et surtout la méfiance que je lisais sur maints visages. Ne fût-ce qu’à l’égard de soi-même, une telle entreprise est donc édifiante et même nécessaire. Affronter l’imprévu quotidien des rencontres, c’est rechercher une autre image de soi chez les autres, briser les cadres et les routines des mondes familiers, c’est se faire autre et, d’une certaine façon, renaître. La lassitude, le découragement, le sentiment d’absurdité ou d’inutilité de l’entreprise, qui vous prennent quelquefois aux heures difficiles ou mornes de la marche, deviennent autant d’épreuves, qui n’ont d’ailleurs rien de tragique. De plus en plus, ceux qui réclament autre chose que le visage artificiel des villes, les rapports routiniers, conventionnels de nos cités, iront cherché sur les routes ce qui leur manque ailleurs. Et en ce jour plein de soleil, où j’aborde le Gévaudan, je me dis qu’en marchant ainsi, on ne recherche pas que des joies archaïques ou des heures privilégiées, on ne fait pas qu’errer dans le labyrinthe des chemins embrouillés qui nous ramèneraient à nous-même, mais qu’au contraire on découvre les autres et, avec eux, cette Ariane invisible qui vous attend au terme du chemin. Marcher ainsi de nos jours — et surtout de nos jours — ce n’est pas revenir aux temps néolithiques, mais bien plutôt être prophète. Le temps :??Ce que j’ai redécouvert en marchant, ce ne sont pas seulement ces rencontres chaque jour différentes, ces visages inconnus qui deviennent si vite familiers, ces réponses de plus en plus sensibles à mon attente, ce sont les heures du jour, vécues tout autrement qu’à Paris. Levé de bonne heure avec le soleil, disons même dès potron minet, couché tôt le soir, dans le hasard des crépuscules, je vis au rythme des saisons. Chaque aube est nouvelle pour moi, puisque je sais que le jour sera fait de nouvelles rencontres. Et chaque heure est changeante qui me révèle de nouveaux paysages, de nouvelles lumières et, sur la bouche de ceux qui me parlent, des mots nouveaux et souvent insolites. Marcher ainsi engendre peu à peu, dans les rapports humains, dans le regard qu’on porte aux moindres choses et surtout à l’égard du temps, un affranchissement, une disponibilité singulière qu’on ne peut soupçonner sans la vivre soi-même. Il m’a fallu des semaines et des semaines, une fois de retour à Paris, pour me faire à un autre temps, un autre rythme, pour me réhabituer à ne plus rencontrer les autres — amis ou inconnus — que par des rendez-vous. Le mot, je m’en avise, a tout d’un ultimatum. J’ai toujours eu une résistance viscérale aux rendez-vous (n’aimant que les rencontres inopinées, les arrivées à l’improviste) et ce voyage en France n’a rien fait pour arranger les choses. Car à tout ce qu’il m’a donné, à ce qu’il a fait sourdre par lui-même — les itinéraires choisis librement sur la carte, l’errance improvisée sur le grand portulan des chemins, le miracle de tous les imprévus — il faut ajouter cette libération de temps comme si les heures, échappées du morne sablier des rendez-vous et des calendriers, prenaient une substance, une épaisseur qui leur soient propres.?

La marche intérieure :??
Pendant des centaines de kilomètres, on est contraint de suivre le fil d’un seul chemin.Peut-être si j’avais, à tel moment, pris tel chemin et non tel autre, aurais-je croisé un vagabond sympathique, longé une église historique, traversé un village accueillant. Mais on ne vit pas sur les chemins avec ce qu’on aurait pu faire. Faute de pouvoir se dédoubler, il faut se contenter de suivre une seule voie et se dire que c’est elle — elle seule — qui vous livrera les clefs de vos rencontres. On choisit un chemin et non les choses à voir, puisque c’est lui qui vous mène (ou ne vous mène pas) vers l’insipide ou le merveilleux. Ce faisant, on éprouve malgré tout le sentiment non d’un désir perpétuellement inassouvi (celui de toutes les choses qu’on pourrait voir sur les autres chemins) mais au contraire d’une sorte de plénitude, d’une nécessité à la fois inéluctable et nourricière, puisqu’elle seule constitue pendant des jours, des semaines ou des mois, au fil de votre route, le fil même de votre vie.??