Dans quel état reviendrez-vous ?

Selon vous, que se passe-t-il après la mort ?
Rien. Sauf exeption.

La réincarnation vous semble-t-elle possible ? Quel sens a-t-elle pour vous ?
Quand Bouddha connu l’illumination sous l’arbre de Bodhgaya, il vit défiler sous ses yeux tous les mondes passés, présents et à venir. Il ne pu donc manquer de prendre connaissance de l’Origine des espèces de Darwin e d’être impressionné par sa teneur. La réincarnation est à mes yeux la forme asiatique et précoce de la théorie de l’évolution.

Si vous vous réincarniez, quelle forme aimeriez-vous prendre ?
Mâle de Bonelie. Fonction principale : parasite sexuel. Les Bonellies sont de beaux vers marins appartenant (comme chacun sait) au groupe des vers coelomates métamérisés, sous-groupe des échiuriens.
Le mâle (qui mesure 1 0 3 millimètres) vit entièrement dans l’utérus de la femelle (qui, elle, mesure près d’un mètre) et a pour unique fonction de la féconder. Il s’acquitte à merveille de sa tâche, si l’on en juge par les millions de Bonellies femelles qui brillent près des rivages par les nuits sans lune, comme les noctiluques. (Les noctiluques, elles, sont des réincarnations probables de gardiens de phare négligeants.)

Lettre à mon fils

… Quels que soient mes choix personnels et plus tard ceux qui seront les tiens, reste à créer ce que nous devrons vivre, ici et maintenant, sur cette terre et avec les autres. Reste l’essentiel de la vie : devenir pleinement un homme. Accomplir ce que l’on juge inaccompli, en soi et autour de soi. Parfaire ce qui est imparfait, en soi et autour de soi. Bien sûr les voies recommandées, les voies recommandables, sont d’abord celles de l’amour et de la compassion. Mais aussi celles de la vigilance et de la solidarité. Celles de l’élan et de la générosité. Celles de l’éveil et de la lucidité.

S’il faut en croire les astrologues, nous sommes, et pour très longtemps, entrés dans le règne et l’ère d’Uranus, la planète de la violence gratuite et arbitraire, la planète du terrorisme par excellence. C’est là, sache-le bien, le nouveau et terrifiant visage du Dragon. Son feu est celui des bombes, ses ailes celles des missiles et son corps, la carcasse des voitures piégées. Si terrifiant et si rusé soit-il, je crois pourtant qu’on peut le vaincre si l’on croit pleinement et passionnément en ce monde, si on croit à ceux qui nous sont proches comme à ceux qui nous sont lointains, à ceux que l’on connaît par le hasard de la naissance et de l’éducation comme à ceux que l’on a choisis de rencontrer et de connaître. Il faut aimer le monde, si l’on veut le parfaire. Les révolutions ont échoué – j’entends les révolutions politiques – parce que toutes voulaient changer, parfaire le monde alors qu’elles le haïssaient. Méfie-toi aussi du détachement. Détache-toi de l’inessentiel, des mirages que proposera ce monde de gaspillage et d’égoïste enfermement, mais attache-toi au contraire à ses faiblesses et à ses fragilités. Affranchis-toi de ce qui paraît rapporter. Il y a tant de beautés sensibles et secrètes en ce monde et surtout tant d’étonnants mystères qu’il importe de respecter !

Droits et devoirs

Droits et devoirs de l’homme selon Sophocle par Jacques Lacarière
(A propos des 60 ans de la déclaration universelle des droits de l’homme.
Droits de l’homme : expression qui fut novatrice en son temps, mais qui est aujourd’hui devenue insuffisante ou du moins incomplète. Il faudrait la reprendre, la compléter sous la forme d’une « Déclaration des droits et des devoirs de l’homme ». L’un ne va pas sans l’autre ou plutôt l’un ne va plus sans l’autre. Devoirs de l’homme à l’égard d’autrui, c’est à dire devoir de reconnaître le droit de l’autre mais aussi devoir à l’égard de la nature et du monde vivant. Ces deux termes sont indissociables, si indissociables qu’ils apparaissent déjà liés dans un hymne grec écrit il y a vingt-cinq siècles et qui est, à ma connaissance, le premier texte occidental faisant expressément mention des pouvoirs fascinants mais dangereux de l’homme et de leur nécessaire limitation. Il est le premier document où l’Homme, l’Anthopos, surnommé ici l’Ingénieux, l’Inventif, est présenté ayant conjointement des droits et des devoirs à l’égard des autres et de sa cité. Il s’agit là, en somme du premier témoignage, de la première émergence de ce qu’on nommerait justement aujourd’hui les droits et les devoirs de l’homme. Ce texte est extrait d’un stasimon, d’un choeur qui fut joué au festival d’Athènes en 442 avant J.-C. Lorsqu’il monta cette œuvre en 1960, lors du festival d’Avignon, Jean Vilar se réserva le rôle du coryphée dans le seul but et pour le seul plaisir de dire ce premier hymne à l’homme. Hymne à l’homme, à ses inventions, à ses découvertes, mais aussi conscience des limites de ces pouvoirs nouvellement acquis sur la nature et sur les autres. Premier Hymne aux droits et aux devoirs de l’homme, donc, il y a vingt-cinq siècles mais dont chaque mot reste aujourd’hui précieux.

Il m’a paru que, dans le cadre de l’action humanitaire d’Amnesty International, il n’était pas inutile de le relire et de méditer à nouveau ce texte fondateur.

Hymne

De tous les prodiges de ce monde
Le plus grand des prodiges est l’homme.

Sur les abîmes de la mer,
Sur les vagues et dans les tempêtes
Soulevées par le vent du sud,
Il s’aventure et il chemine.

La plus puissante des déesses,
La terre impérissable, infatigable
Il la fatigue chaque année
Du va-et-vient de ses charrues,
Il la brise sous les pas des mulets.

Le peuple étourdi des oiseaux,
L’engeance des fauves voraces,
Les habitants de l’océan, il sait
Les capturer dans les nœuds des filets.

Et dans ses pièges il enveloppe
Les bêtes errantes des montagnes
Et courbe sous le joug la crinière
Du cheval et du taureau.

Paroles, pensées agiles, lois civiques
Tout cela, il a appris à le forger lui-même
A se garder des flèches du gel et de la pluie
Et à prévoir les lendemains imprévisibles.
La mort seule échappe à ses pièges
Bien qu’il ait su se prémunir
Contre les redoutables maladies.

Mais cette ruse et ce savoir
Qui dépassent toute espérance
L’entraînent tour à tour vers le bien et le mal.
Forte sera sa cité
S’il respecte serments et dieux
Mais morte sera sa cité
S’il laisse le crime croître en lui.

Sophocle (5° s. av J.-C.), traduction J.L
Publié dans Amnesty International, « Librement dit », Le Cherche Midi éditeur, 1991.
Repris dans Un rêve éveillé, soixante ans de passion pour le théâtre, Transboréal, 2008.

Humanisme

C’est un mot que je n’emploie pratiquement jamais car je ne sais pas exactement ce qu’il veut dire. Je préfère vous renvoyer à la lecture Des mots et des choses, une archéologie des sciences humaines de Michel Foucault. L’humanisme m’apparaît comme un masque – un fard que l’on utilise pour avoir l’air bien portant. Sans compter qu’il recouvre une réalité historiquement datée (la Renaissance) et géographiquement limitée (le monde gréco-latin). A cette époque, on ignorait tout, par exemple, des traditions de l’Asie centrale. Il nous faudrait un terme qui aille au-delà de l’histoire et du conditionnement.
Pour ma part, je lui préfère le mot « planétarisme » qui donne aux hommes la Terre et ses cultures comme horizon commun, soit l’exact opposé de ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation qui sanctionne le règne d’une seule culture et glorifie le choix unique. Un planétarisme qui engloberait l’ensemble des cultures sans jamais en privilégier aucune.

A quoi peut bien servir un livre ?

A l’inverse de la musique qui nous inonde quotidiennement dans la rue, les magasins, les gares, les trains, les avions et même les répondeurs téléphoniques des maisons d’édition, la littérature ne vient jamais spontanément à nous. Il faut aller vers elle.
A quoi peut bien servir un livre, si ce n’est à permettre de réfléchir et de rêver. Pour moi, les deux sont indissociables. Ce qu’on nomme la littérature n’est pas un genre ou une activité extérieure à la société, au contraire elle en est le miroir, le témoin, le complice. Je n’ai évidemment aucune solution toute faite à proposer pour que les jeunes d’aujourd’hui cessent de s’en détourner et prennent goût à la lecture mais il est évident que l’école est le meilleur moyen pour la promouvoir et la soutenir.
Ce lien entre un livre et un lecteur restera toujours une affaire personnelle car le livre est un espace de liberté où chacun peut et doit inventer sa lecture. Alors que beaucoup de média nous enferment et nous conditionnent, le livre nous ouvre les portes de l’imaginaire. La littérature n’est ni d’hier ni d’avant-hier, elle n’a pas d’âge et nous est donc contemporaine. C’est elle, ce sont eux, les auteurs, qui sont les valeurs sûres de notre vie, pas les cours de la Bourse de New-York ou de celle de Tokyo. Et puis, rien n’interdit d’associer la littérature à l’enseignement scientifique. Il n’y a entre elle et la science aucune hostilité ni aucune incompatibilité. L’une et l’autre sont deux voies parallèles pour tenter de comprendre le monde. Il y a quatre outils essentiels à tout homme curieux de ce (et de ceux) qui l’entoure(nt) : le microscope, le télescope, le livre et la poésie. C’est finalement tout cela que contient le mot littérature. Avec, c’est vrai, cette écharde en lui qu’est le mot nature. Mais cela est une autre histoire !

Roseau communicant

De roseau pensant, l’homme d’aujourd’hui est devenu roseau communicant.
Pour un roseau, communiquer c’est transmettre ce qui vient d’ailleurs dans le hasard des vents.
Pour un homme, c’est émettre ce qui sourd de soi vers les autres, écouter ce qui sourd des autres jusqu’à soi. C’est changer en faisant échange.
C’est mettre aussi en ordre les bruits confus qui nous entourent. Les bruits disparates, dirais-je.
Pour faire du monde la ruche réciproque des hommes.

Ne lâchons pas la proie du soleil et des mers pour l’ombre de l’ordinateur

 …En matière de voyage, je préfèrerai toujours les ondes naturelles aux ondes électroniques ; je préfèrerai toujours le vent, fut-il violent,avec ses bouffées d’iode et ses paquets d’embruns, aux tempêtes sur écran ; oui, je préfèrerai toujours l’odeur des vrais voyages ou l’odeur vraie des voyages.
Il n’y a, aucune moralité apparente ou impérieuse à en tirer. Si ce n’est peut-être ces souhaits, voire ces résolutions, émises en ce début de siècle : ne lâchons pas la proie des routes et des rivages, la proie des mers et des montagnes, la proie du soleil et des sables pour l’ombre de l’écran et de l’ordinateur. J’ai eu beau regarder récemment les bords de mon écran très attentivement, juste après un voyage mouvementé aux îles de l’Atlantique, en images réelles celles-là, oui, j’ai eu beau le regarder attentivement, je n’y ai décelé ni trace de sel ni débris d’algues. Ne lâchons pas la proie du réel – fut-il dur et rugueux à étreindre – pour l’ombre – fut-elle séduisante – du virtuel. Ou, du moins ne la lâchons pas tout entière. Réel et virtuel ne s’opposent pas à la façon du réel et de l’imaginaire – car des deux nous avons besoin – mais à la façon du réel et de l’illusion. Nuance. Que le siècle à venir ne soit pas au moins celui des voyages illusoires.

La Tunisie

Plusieurs fois, je suis venu en ce pays de Tunisie.
Pays parfois comme un lin bleu qui recouvrirait ciel et mer, parfois comme la robe pierreuse d’une maison du sud, élimée par le désert proche. On y trouve un grand choix de siècles, l’hospitalité fervente du présent, des odeurs qui persistent jusque dans les mots qui en parlent. On y trouve aussi des amitiés réelles et toujours confirmées. On y trouve ce qui manque tant ailleurs aux rapports entre un pays moderne, son passé et ses habitants : la fidélité. Fidélité des aqueducs à la campagne aride, des oliviers à la terre rouge, des ksars du sud aux falaises qu’ils prolongent. Fidélité: C’est pour moi le mot qui définit le mieux ma mémoire de la Tunisie, qui dit le mieux mon désir d’elle. A ce pays, jamais je ne pourrai être infidèle.

Extrait de Cahiers Jacques Lacarrière Méditerranées.
Photographie de Jacques Lacarrière.

Démêler l’écriture

Je n’arrive pas à démêler distinctement où commence et où finit dans l’écriture ce qu’on adresse aux autres, ce qu’on écrit pour soi. Et j’erre, hésite, tâtonne tout au long de ces fragiles fontanelles par lesquelles le réel adhère à nous-mêmes et qui si souvent disloquent. De toute façon, je n’aime guère les autobiographies, les mémoires ni les auto-dialogues. Je n’arrive pas à croire qu’on peut être soi-même source d’entière création. Pour moi, il n’est d’écriture que de partage et de savoir que fraternel. C’est à dire découvert, éprouvé et vécu en commun. L’écrivain d’aujourd’hui ne peut plus être ce Narcisse penché sur un miroir qui ne reflète que lui-même. Pas plus d’ailleurs qu’un héliotrope ou un tournesol perpétuellement dressé vers les étoiles – et donc aussi loin des hommes.
N’existe-t-il pas quelque part, sur cette planète ou sur une autre, une fleur qui ne regarde ni la terre ni le ciel mais soit tournée vers ses compagnes ? Une fleur qui vive à « hauteur de fleur » eut dit Marx s’il avait été botaniste ?
Si elle existe, cette fleur, alors, elle sera mon modèle, ma compagne, ma sœur. Si elle existe, celle-là sera d’emblée mon emblème et mon mythe. Si elle existe. Il ne nous reste plus qu’à la chercher.

Sourate du Caire

FOULE. Foules. Des foules. Des foules sans fin, des foules depuis toujours, depuis le premier camp de Fustat, la première mosquée d’Amr, depuis le premier conquérant et le premier zynaste. Chaque jour plus dense, cette foule, chaque jour plus foule, plus flâneuse, plus pressée, plus rêveuse, plus harassée. Foules du Caire.
Foule. Foules. Des foules. Mouvement brownien des particules d’hommes dans la chaleur et la sueur, odeurs, rumeurs, couleurs en foule, âges, races, vêtures en foule, vieux Cairotes à l’œil bleu sur le seuil de leur magasin, paysans enturbannés et boucanés de Haute Egypte, Nubiennes sveltes et droites, aussi noires, aussi élancées que l’ombre d’un minaret au crépuscule, enfants en grappes agripés à vos bras ou entassés sur des chariots, folâtres, insolents, insouciants, implorants, inventifs. Enfants du Caire.
La ville n’est pas surpeuplée, elle est congestionnée, thrombosée par cette foule pléthorique, pourtant paisible, presque placide malgré l’urgence de vivre. Il n’y a pas de ville plus légère malgré sa densité de misère, plus humaine malgré l’inhumanité du soleil, plus accueillante en son fourmillement. Une fourmilière tranquille, une poussière d’hommes savoureuse, une cohue débonnaire. Les rues du Caire.
Al Qahira. Mosquées du Caire où l’on flâne, où l’on rêve des heures entre les ruminations du Coran et les roucoulements des pigeons. Mosquées qui disent aussi le chapelet des noms vainqueurs. Ici, chaque conquérant fut aussi constructeur, chaque batailleur se mua en bâtisseur. Mosquées, madrassa, minarets, bâtisseurs de soleils et d’ombres, ces ombres qui disent les midis nocturnes de l’Égypte depuis les falaises de Deir al Bahari jusqu’au plateau du Muqattam, bâtisseurs des mosquées d’Amr, d’Ibn Touloun, d’al Azhar, d’al Guyushi, d’al Hakim, d’al Muayyad, bâtisseurs de clairières en la cohue des fourmilières/havres et haltes de pierres, de briques, de marbres, avec .ici et là, miroir ou défi, la sourate bleue des faïences. Ombres des portiques, encombrés de silhouettes allongées, endormies ou en méditation, dormant, pensant, rêvant, priant à même le sol, clairières d’hommes, repos du Temps, enclos coranique des mots. Mosquées du Caire.
Des jours et des jours j’ai marché, le visage contre la foule, mon regard contre les regards… Femmes du Caire, mêlées de désert, d’odeurs de maisons en pisé, coptes au regard insistant des portraits du Fayoum, Bédouines aux yeux brillants, juste dévoilés et si noirs qu’ils nous disent l’intouchable lisière de la nuit, voiles noirs brodés de sequins, ornés d’aubes incarnates, gallabeya blanches rayées de vert, de bleu, de jaune, vêtures d’insectes polychromes. Femmes du Caire.
La rue que je préférais pour marcher est celle qu’on nomme familièrement la rue des Fâtimides et qui va de Bab Zuweila jusqu’à la place al Azhar. En cette rue, partout bariolages d’odeurs, tissus géométriques, tentures battant au vent, ampoules multicolores d’une façade à l’autre, magasins, réduits minuscules comme les alvéoles d’une ruche toujours en train de bourdonner, ânes tirant une longue plate-forme surchargée de grumeaux humains, damiers intermittents des voiles noirs et turbans blancs, avec le rire zébré des gallabeya et partout l’odeur de cumin du Temps. Etre au cœur de la foule comme un poisson dans l’eau, se laisser porter, déporter par les rumeurs ou les appels ou les haltes imprévues pour déguster un verre de thé. Et partout, aux devantures des boutiques, entre les façades, au fond des cours que l’on devine à l’extrémité d’un couloir peuplé de fantômes assis, une débauche de polychromies, des palettes en plein vent. Besoin, comme autrefois sur les fresques des tombeaux antiques, de couleurs exubérantes, des eaux vives de l’arc-en-ciel. Besoin de parer la misère, la lèpre des murs, les déchets du temps. Besoin de ces tentures qui battent au vent, oriflammes exaltés de la mémoire fâtimide.
Et dès que l’on franchit le seuil du grand musée, sur la place al Tahrir, de nouveau foules, moins bruyantes, moins empressées, foules de bronze, de bois, de céramique, foule peinte ou sculptée, foule de statues, de colosses et de figurines, foules géantes de granit, foules minuscules d’onyx et d’albâtre, foules de défunts au corps usé, de chanteuses, de danseuses, de pleureuses funéraires pleurant leur propre mort, foule oushebti d’esclaves et de serviteurs brossant, lavant, nettoyant, récurant les terres de l’éternité, foule des morts entassés, pressés et compressés dans les tombeaux et les vitrines, foules, toujours foules depuis l’origine du Nil, âmes en foule attendant le jugement d’Osiris, foule des démons, des dragons, des monstres de l’Au-delà, foules à jamais figées dans les cortèges, les processions, les attentes, les queues sans fin dans les salles de Vérité. Foules mourant en foule, épidémie d’éternités.
Et dehors, le bruissement des papyrus de la place al Tahrir, le braiment des ânes sur la place Ramsès, pépiement des oiseaux, pépiements du Coran, dans le blanc insoutenable de midi. Foules ivres d’être, foules allant, venant, flânant, courant, bavardant, discutant, criant, hurlant, rêvant. Et méditant. Paisibles, presque placides malgré l’urgence de vivre.