2005, Une Première dans le monde de l’édition

Jamais encore la BNF n’avait rendu hommage à une collection d’éditeur.

Chez Plon, Terre humaine s’enorgueillit donc de l’exposition de ses archives organisée dans le Petite Galerie du site Tolbiac, du 15 février au 30 avril. Au frontispice, ce credo : « Louons maintenant les grands hommes. » Tiré de l’Ecclésiaste, le verset sert déjà de titre à l’un des récits les plus poignants de Terre humaine. Sous ces mots, James Agee et Walker Evans avaient détaillé avec un infini respect, par le texte et l’image, le quotidien de trois familles de métayers dans l’Alabama des années 30. William Faulkner n’était pas loin.

Aujourd’hui, c’est toujours la même chose : la phrase invite moins à considérer les auteurs qu’à se passionner pour ceux dont il est question. Ces anonymes, SDF, détenus, parias, hors classe, hors caste, groupes fragiles et anciens, petits peuples foisonnant hors de l’histoire et loin de tout académisme. Car ils sont aussi incompris et méprisés que riches d’expériences et de savoirs autres. Voilà ce que Terre humaine clame depuis maintenant cinquante ans. Un demi-siècle entièrement voué à la défense et à l’illustration des minorités humaines.

Au point qu’il serait vain, à considérer la densité des manuscrits, correspondances, photographies et films présentés, de mentionner tous les univers, toutes les aventures vécues. Voici, à l’entrée, les traces des grands anciens. Les télégrammes de Jean Malaurie expédiés de Thulé, la dernière des terres pour Médée, ce nord-ouest du Groenland inuit où le projet de collection est né. A côté, une première édition de Tristes Tropiques de l’ami Claude Lévi-Strauss, celle des Immémoriaux de Victor Segalen, Afrique ambiguë de Georges Balandier, Aimables sauvages de Francis Huxley traduit par Claude Lévi-Strauss.

Ensuite, on découvrira l’intégralité de la bibliothèque que l’on pourra consulter, ou bien écouter puisque la voix des auteurs sera audible, ou bien encore voir grâce à la diffusion de reportages maison. Plus loin, la visite prendra une forme thématique avec une évocation des grandes orientations de Terre humaine. Peuples premiers, exclus, réprouvés, déportés et enfin sociétés traditionnelles avec un coup de chapeau à Per Jakez Hélias et à ses Bigoudens du Cheval d’orgueil (1,5 million de volumes vendus) … Et puis des engagements, des résistants dont les cris poussés résonnent |encore. Ainsi celui de l’agronome René Dumont dénonçant le vol des peuples africains par la Banque |mondiale. Celui d’Eduardo Galeano chroniqueur précis et implacable des pillages successifs de |l’Amérique latine. Celui de l’ordre des dominicains réfutant l’opposition du Vatican aux prêtres ouvriers et lui rappelant que Jésus est venu parler au nom des pauvres. Des cris, mais jamais de thèse. L’exposition se terminera par le commencement avec la genèse d’un livre, en l’occurrence un de ceux du voluptueux helléniste Jacques Lacarrière. Et l’on sortira par une évocation de l’Allée des baleines haut lieu chamanique découvert par Jean Malaurie en Sibérie. Avec, en conclusion, cette citation de Malraux au mur : « Il se peut que l’une des fonctions les plus hautes de l’art soit de donner conscience aux hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux. »

E. B.-R.

La cigale et la fourmi

Les Auteurs de Terre humaine
Autoportrait par Jacques Lacarrière

Lorsqu’au lycée nous étudions les fables de La Fontaine, et notamment la plus célèbre : la Cigale et la Fourmi, je me souviens qu’une rage folle me prenait devant la morale mesquine de cette fable. Toujours, j’ai eu en haine cette Fourmi, ménagère égoïste et cupide n’ayant d’autre souci que son confort et sa survie et toujours, j’ai détesté le modèle qu’elle représentait — qu’elle représente encore — dans les conseils prodigués aux enfants. Ce modèle a une morale des plus simples : il faut prévoir, travailler, épargner. Chanter, rêver, dire la beauté du monde sans nul souci du lendemain — autrement dit être poète — est une absurdité, voire une activité antisociale, Et, sur ce point, capitalisme et socialisme sont bien d’accord : dans la société qu’ils proposent, la Cigale est une véritable provocation, un défi anarchique, une dissidence musicale, alors que la Fourmi y est la travailleuse industrieuse, silencieuse et obéissante dont ces deux régimes ont besoin. Bref, j’ai toujours rêvé d’être Cigale, et peut-être est-ce pour cela que j’ai choisi la Grèce comme pays d’élection. Pour ces images de terres et de collines brûlées par le soleil, ces airs où l’air lui-même bruisse de chants et ces odeurs de résine et de pin. Depuis mon enfance, il y a en moi un rêveur obstiné, invétéré et irrécupérable qui préfère toujours croire à la beauté du monde, ajouter à son chant plutôt qu’à l’interdire. Mon chant, c’est l’écriture. Mes élytres, ma plume. Car l’important, c’est qu’un chant jaillisse, qui n’est pas nécessairement de plaisir ou d’exaltation, car il peut chanter aussi la misère ou la douleur des autres et, en cela, il l’atténue tout autant qu’il le peut. Et si j’insiste sur cette image des cigales et sur les souvenirs de mon adolescence, c’est parce qu’ils ont orienté ma vie et qu’ils ont même décidé d’elle. Les livres — ces partitions figées du chant natal — doivent être d’abord des poèmes, quel que soit leur sujet ; ils doivent être inscrits dans ma vie. L’exemple en est justement l’Été grec. Ce livre pourrait passer, en apparence, pour répondre d’abord à des exigences extérieures, à des contraintes de circonstance : celles d’une collection, de la tendance actuelle aux autobiographies, aux retours vers les sources enfouies de nos vies. Mais, en réalité, s’il a pu voir ainsi le jour, c’est au contraire parce que jamais, au cours des vingt années de ma vie grecque, je n’ai su que je l’écrirais. Je n’ai pas vécu en Grèce pour écrire l’Été grec. Si j’ai pu le faire, au terme de mes séjours, c’est parce qu’il s’est trouvé au bout d’une expérience, à l’estuaire d’une période cruciale de ma vie. Il en est plutôt le dépôt, le sédiment, impliquant par sa nature même la lente décantation des choses et des rencontres ; il en est la liberté arrêtée aujourd’hui sous la forme de mots. Et je pourrais en dire autant d’autres livres, comme Chemin faisant qui lui non plus, n’a pas occasionné ni dicté mon voyage à travers la France. Quand je suis parti, je n’avais nul projet d’écriture ; je n’avais, devant moi, d’autre objet, d’autre lieu à atteindre que l’horizon. Tout le contraire, donc, dans la relation entre le vécu et l’écrit, de la démarche universitaire où l’intention précède en général l’aboutissement, où l’on apprend avant tout pour dire ensuite qu’on a appris. Moi, si j’ai appris quoi que ce soit en Grèce, c’est comme la Cigale : sans autre but que cet apprentissage et que le chant qui en résulte.

Donc, l’Été grec est plutôt un chant qu’un recueil de savoirs. Il est, dans sa substance, l’apologie de la Cigale. Car la Fourmi n’accumule que pour elle seule, alors que la cigale chante pour tous. Un chant qui est un don, un partage immédiat. Le seul qui demeure d’ailleurs comme la culture, quand tout le reste est oublié.

Jacques Lacarrière.

Récits en terre grecque

Portait par Philippe Matsas Opale
Au printemps 2005, Jacques Lacarrière est l’un des coordinateurs de la conférence internationale que la BNF organise autour de l’exposition dédiée à Terre humaine.

Propos recueillis par Florence Groshens pour Chroniques
Terre Humaine, une aventure éditoriale et scientifique.

Chroniques : Quelles furent les circonstances de la publication de L’Été grec ?

Jacques Lacarrière : Jean Malaurie me contacta en 1969 pour me demander d’écrire sur la Grèce, pour la collection Terre Humaine. Je me souviens lui avoir répondu : « Je suis flatté de cette proposition, mais je ne suis pas du tout ethnologue. » Ce à quoi il répliqua : « Justement ! Je ne cherche pas le travail d’un spécialiste de la Grèce, mais votre vision à vous, celle d’un helléniste, avant tout écrivain, voyageur, poète et aussi militant engagé. » À l’époque, la Grèce était sous la dictature de colonels fascistes qui avaient pris le pouvoir en avril 1967. C’est la raison pour laquelle j’avais regagné la France. Il n’était plus question pour moi de retourner en Grèce : aux côtés des étudiants et des réfugiés grecs en exil, nous avions créé une revue d’information et de résistance à la dictature. J’ai bien sûr accepté la proposition de Jean Malaurie. Une chose me tracassait : la Grèce avait eu, avant moi, des centaines de voyageurs et d’écrivains qui l’avaient décrite en détail ! Il est vrai que J’étais le seul à l’avoir connue lors des années de « l’après-guerre » où elle sortait d’une guerre civile meurtrière. Je fus le premier étranger à débarquer à Corfou en 1950. Jusqu’en 1966, j’ai parcouru le pays en toute liberté, de la Crète au mont Athos, des îles des Cyclades à Olympie ou à Ithaque, séjournant dans certains lieux comme l’île d’Hydra ou celle d’Amorgos. J’écrivais des notes personnelles, des poèmes, des notes « savantes » ou descriptives, sans la moindre idée de publication. Ce qui me permit de rencontrer une Grèce authentique, c’est que…j’étais sans ressources précises.

Chroniques : Vous décrivez un va-et-vient constant entre le passé et le présent, la Grèce d’Homère, la Grèce byzantine et celle d’aujourd’hui. L’un des intérêts de L’Été grec est-il de montrer les liens entre ces différentes « Grèces » ?

Jacques Lacarrière : Il y a en France une sorte de « scannérisation » des travaux sur les civilisations d’autrefois. Pour ceux qu’on nomme hellénistes, la Grèce s’arrête en général au Ve siècle après J.-C., quand l’empereur Justinien ferme définitivement l’académie d’Athènes. Les byzantinologues prennent la relève avec la Grèce chrétienne jusqu’à son effondrement avec la prise de Constantinople par les Ottomans, en 1453. Ensuite, il y a quatre siècles de total effacement jusqu’à ce que la Grèce reprenne vie, en 1830. Vient alors le temps des néo-hellénistes. Je n’ai jamais voulu de ce compartimentage. Si la Grèce existe encore, c’est parce que sa langue n’a cessé d’être parlée depuis quarante siècles avec tous les changements que subit une langue vivante. J’ai traduit aussi bien des textes antiques — Sophocle, Hérodote, les Hymnes orphiques—ainsi que des chroniques byzantines, des chants populaires du temps de la Guerre d’indépendance et des poètes surréalistes modernes. « Il n’y a qu’une seule Grèce puisqu’il n’y a qu’un seul peuple et une seule langue », disait le poète Georges Séféris, que j’ai traduit en 1963, et qui eut alors le prix Nobel. L’Été grec est au fond le récit personnel, aussi précis et poétique que possible, de ce fil ininterrompu et de l’expérience humaine et personnelle que j’en ai eue.

Chroniques : Selon vous, le lien fondamental entre la Grèce antique, byzantine et contemporaine, est la langue grecque.

Jacques Lacarrière : Le poète Odyssea Elytis (Prix Nobel, 1979), que j’ai traduit, a cité au cours de son allocution des mots grecs courants : Ouranos, le ciel ; Thalassa, la mer ; Dromos, le chemin ; Sophia, la sagesse ; Anthropos, l’homme) qui sont les mêmes depuis Homère ! N’oublions pas que les Évangiles sont écrits en grec. La Grèce est le seul pays qui a connu la mutation du christianisme sans avoir à changer de langue. C’est même là l’origine du mot « orthodoxe » qui signifie « croyance droite », mais aussi « ligne droite ». Sans oublier que le grec continue d’alimenter le lexique de toutes les sciences de ce siècle, qu’il s’agisse des sciences humaines (anthropologie, ethnologie) ou des sciences physiques et naturelles comme la zoologie et l’astronomie. L’informatique paie aussi son tribut au grec avec le mot  « cybernétique » emprunté par le savant américain Norbert Wiener au traité d’Aristote Le Politique. La langue reste ce film interrompu qui relie Homère aux poètes grecs d’aujourd’hui.

Chroniques : Qu’en est-il de la Grèce de 2004 ?

Jacques Lacarrière : La Grèce de 2004, celle des Jeux olympiques, a effectué une nouvelle avancée vers l’Europe. J’ai eu l’occasion, au mois de février, de rencontrer les étudiants du nouveau campus universitaire de la banlieue d’Athènes : je n’ai vu chez eux aucune différence avec les étudiants de n’importe quelle université européenne.
J’ai connu un pays dur, exsangue : la Grèce d’après-guerre. J’ai connu ensuite un pays convalescent après la chute des colonels. La Grèce d’aujourd’hui, bien qu’elle se sente plus un pays balkanique que méditerranéen, sait qu’elle appartient pleinement à l’Europe. Notons que ce nom lui aussi est grec, celui d’une princesse phénicienne enlevée par Zeus jusqu’en Crète par la voie des mers !

Voyage en Terre Humaine

Les 50 ans de la collection Terre Humaine

Du 15 février au 30 avril 2005 la Bibliothèque nationale de France fêtera, avec une exposition remarquable et un colloque international, les cinquante ans d’une collection mythique aux trois couleurs – rouge, orange et noir -, la collection Terre humaine, éditée chez Plon.

En 1955, Jean Malaurie, un chercheur aussi passionné et rêveur que rigoureux et exigeant, l’a fait naître. Ce même homme continue, depuis cinquante ans, à la faire exister, à la faire évoluer. Grâce à son formidable et très atypique travail d’éditeur et grâce aussi, bien sûr, à cette grande famille d’auteurs qu’il fait sienne et qui nourrit avec passion et talent une collection de 85 titres et 11 millions d’exemplaires vendus, dessinant une véritable « terre d’accueil » et une « Oasis d’humanité » dans la géographie littéraire de notre pays. La Bibliothèque d’Auxerre a donc voulu elle aussi fêter cet événement en invitant – avec ses partenaires le Ciné-Casino et la librairie « Obliques » – deux grandes figures du livre. Mais surtout en favorisant une double rencontre : celle entre Jean Malaurie et Jacques Lacarrière qu’on ne présente plus ici à Auxerre ; et celle entre le public et deux acteurs d’une extraordinaire aventure éditoriale, scientifique et humaine. L’un, Jean Malaurie, est un éminent chercheur, anthropo-géographe et compagnon des Inuits. Il a consacré cinquante ans de sa vie aux pierres des déserts arctiques et aux peuples premiers du Grand Nord. En 1955, il fonde Terre humaine avec son livre – qu’il qualifie lui-même de « véritable acte de résistance » – Les Derniers rois de Thulé. L’autre, Jacques Lacarrière, signe en 1976 avec L’été grec, une Grèce quotidienne de quatre mille ans, le 28eme titre de Terre humaine. Tout juste après le grand succès de librairie Le cheval d’orgueil de Pierre Jakez Hélias et juste avant Gaston Lucas serrurier d’Adélaïde Blasquez.

Alors, pour participer à une telle collection aux côtés d’auteurs comme Claude Lévi-Strauss, Robert Ballandier ou Jacques Soustelle, notre « jardinier des nuages », Jacques Lacarrière, celui qui lève la carte des rêves, cet arpenteur des territoires buissonniers, ce flâneur impénitent se serait-il métamorphosé en explorateur ou – peut-être bien pire à nos yeux – en anthropologue ou ethnologue ? A répondre oui, on aurait tout faux. Une fausse idée de la collection. Une fausse idée de ceux qui la font. Terre humaine est comme l’a voulue Jean Malaurie : « Ni intello, ni universitaire. Hors de toute idéologie, c’est une famille où écrivains, philosophes, paria, braqueur, ethnologues, mineur de fond, serrurier, voyageurs, détenus, métayers ou poètes s’interpellent en silence. Ce sont tous des compagnons de route, des caractères, avec une recherche intérieure. » En effet, dans Terre humaine, chaque ouvrage est un récit d’aventures. Chaque auteur – ou protagoniste – est l’aventurier de sa vie, qui dit « je », observe et met en récit une histoire. Une histoire singulière et universelle à la fois. Pourquoi ce titre Terre humaine ? Parce que c’est une collection unique où les auteurs appartiennent à la totalité des milieux. La seule collection où s’expriment côte à côte les plus grands comme les plus humbles, les plus célèbres comme les anonymes, les illettrés comme les savants, les ethnologues comme les chasseurs, le bigouden comme l’esquimau déraciné.Au cours de cette rencontre, c’est de cette aventure humaine partagée que nous parlera Jean Malaurie. Pour, en retour, partager avec le public auxerrois un peu « des tableaux infinis de la vie des hommes ».

Françoise Huart.

A l’occasion du cinquantenaire de la collection Terre humaine à la BNF, la bibliothèque municipale d’Auxerre accueille son fondateur et directeur Jean Malaurie pour une soirée exceptionnelle.

Auxerre Magazine 2005

Pour enfants … et pas seulement

Musique traditionnelle grecque 

Compagnie Gradisca
Loukia Chatzianastassiou (chant), Georges Nikolaïdis (flûtes traversière et à bec), Pantelis Terezakis (lyre crétoise, luth, guitare)

Enregistré à Thessalonique en juin 2005 – Produit à Paris par KDG 
Production sous l’égide de l’Unesco, de l’université de Paris IV Sorbonne, avec le concours du Patriarche œcuménique de Constantinople, Barthloméos le 1er, et le concours du Consulat général de Grèce à Paris

Texte de présentation de Jacques Lacarrière :

Parler de tradition en matière de chant et de musique, c’est parler avant tout de mémoire. Mémoire de temps souvent anciens, parfois même de temps premiers, mémoire aussi des lieux, des paysages, des coutumes qui, grâce au pouvoir particulier de la musique, deviennent porteurs d’une émotion souvent plus forte et plus durable que celle des textes écrits de leur temps, j’ai entendu à Rhodes il y a presque cinquante ans l’un des chants traditionnels de ce recueil, Thalassaki – La petite mer -, et en le réécoutant aujourd’hui j’ai ressenti avec la même intensité l’émotion et l’émerveillement éprouvés alors en découvrant que le chanteur – ou la chanteuse – tutoie la mer et lui parle comme à une amie et même à une sœur.
On s’est rarement demandé pour qui ces chants furent composés. Pour les berceuses, qui portent en grec le joli nom de nanourismata – de chants de nourrice – autrement dit, de chants nourriciers! – la réponse va de soi.Pour la plupart des autres, je répondrai : tout simplement pour nous, quelque soit leur lieu d’origine. Je pense plus particulièrement aux chants crétois qui par l’intensité, la virtuosité de leurs rythmes, ont un pouvoir et une portée qui va bien au-delà de la Crête et de ses luttes contre l’occupant ottoman. Il ne s’agit donc pas en succombant aux charmes et aux sirènes de cette anthologie de revenir ou de retomber en enfance mais bien au contraire de ressentir ou découvrir qu’on peut s’émerveiller à tous les moments de sa vie et qu’il n’y a pas d’âge pour tutoyer la mer !

Jacques Lacarrière

Les Milongas d’Antigone

Enregistré à la Comédie des champs-Elysées en juin 1994

Présentation de Jacques Lacarrière

Ici Antigone chante. Elle vient jusqu’à nous avec ses plaintes, ses cris et ses larmes chantées, allant bien au-delà du chant. Les choeurs des tragédies anciennes étaient interprétés à l’unisson ou à l’octave car la musique chorale antique ignorait la polyphonie. Ici, les choeurs d’Antigone sont aussi chantés mais, grande et belle inovation, les citoyens de Thèbes qui les composent, ces Thébains jetés au coeur de drames qui les dépassent, chantent sur des mélodies polyphoniques conçues par le Cuarteto Cedron, venu d’outre atlantique. C’est bien la première fois que deux continents et deux siècles aussi éloignés l’un de l’autre – la Grèce de Sophocle et l’Argentine de Juan Cedron – se retrouvent pour former le choeur d’Antigone. Alliance inattendue mais bénéfique car aux plaintes, aux colères, aux regrets d’Antigone, à ces cris, ces chants du monde ancien, elle insuffle les bouffées d’air du nouveau monde. On se rend compte alors que cette oeuvre Antigone, tout en étant de source purement grecque peut avoir des estuaires infinis et se mêler sans heurt et sans inconvenance aux apports d’une culture tout à fait moderne. Le chant de victoire qui ouvre la tragédie, l’hymne à l’homme qui la continue, l’hymne à l’amour qui le suit, les poignantes lamentations d’Antigone condamnée à mourir sans avoir rien connu de la vie ni de l’amour et le sombre inventaire des victimes de la folie et de la tyrannie des rois, cette ferme, lucide, impitoyable dénonciation de la violence et de la guerre se retrouvent ici, fortement, intensément portés par les voix solidaires du Cuarteto Cedron.

Chants d’Antigone, donc en ce disque et non chansons. Ne confondons pas ce qui vient du coeur et ce qui vient des lèvres. Ce qu’on entend clairement ici, c’est la voix d’une femme, ou plutôt d’une adolescente qui, la première eut le courage de dire non au au sacrilège et à la tyrannie et celles d’interprètes contemporains venus d’un pays où, il n’y a pas si longtemps, d’autres soeurs qu’on nommait «les folles de Mai» – réclamaient elles aussi le corps de leur frère disparu. Etrange et féconde coïncidence de l’Histoire ? En tout cas, de cette rencontre chargée de sens, sont nées ces noces somptueuses et musicales entre deux continents et entre deux époques.

Jacques Lacarrière

Lapidaire pour soprano, ténor, basse et orchestre

Poèmes extraits du recueil Lapidaire de Jacques Lacarrière

Le Lapidaire : « au Moyen-Âge, poésie didactique traitant des propriétés des pierres précieuses. »

La pierre, précieuse ou non, réceptacle d’une mémoire sans âge dans laquelle nous projetons une multitude de sensations, nous renvoie à une conscience d’être dans le rapport entre le temps du monde et celui de l’expérience humaine, succession d’instants éternellement recommencée.

La musique, que je voudrais avant tout émouvante, conjugue ces deux idées du temps. Absence de toute tentative de narration, de tout discours psychologique, de tout regard sur soi, mais prolifération d’incises, de rythmes, d’intervalles porteurs de sens, de modes à modulation continue, de contractions et dilatations de la pulsation, d’agrégations sonores libérées de toute référence à une technique rédactionnelle précise, formant une complexité évoquant celle du monde minéral.

La voix, par ses métamorphoses, creuse des glyphes dans le tissu orchestral, la récitante nous fait, quant à elle, vivre l’immense poésie de ces textes.

Le recueil de poèmes, Lapidaire, de Jacques Lacarrière, a cette faculté extraordinaire de nous donner l’illusion de participer de la nature dans sa globalité, en nous faisant découvrir comment les pierres portent les stigmates d’un temps cosmique, les signes de l’histoire du monde. Lente transformation géologique, avec ses secousses, ses déchirements, ses violences et ses beautés toujours renouvelées, de la gangue au cristal, de l’amorphe à la perfection géométrique, des ténèbres à la lumière, de l’opaque au diaphane, image grandiose, patiente, terrifiante ou réconfortante, d’une téléologie peut-être lumineuse.

Écrite pour la tessiture hors du commun d’une basse-sopraniste, cette œuvre peut aussi être exécutée par un soprano dramatique, un ténor lyrique et une basse, les trois voix se répartissant la partie vocale d’origine.

Michel Sendrez


HERCYNITE
J’aime ton mot de nuit et ton nom
d’avant l’homme quand, infante, la terre
s’apprêta aux sacres des volcans.
Pavane des soleils. Cantates des calcaires.
En toi dort et attend, chrysalide, le temps.

HERTZINITA
Maite dut zure gau hitza
eta gizonaren aitzineko zure izena,
Lurra, infantea, sumendietako
sakreetarako apailatu zenean.
Eguzkien pabana. Kareharrien kantatak.
Krisalida bezala, zure baitan lo eta
aiduru dago, denbora.

TANTALITE
Il te fallait ce nom de nuit, ce nom primal
et ce geste au désir des cristaux.
Ce nom qui dit la faim figée des gemmes.
Et leur soif de lumière absente.
De soleil clos.

TANTALITEA
Gau izen hori behar zenuen, hastapeneko
izen hori
kristalen desioari geldirik doakion jestu
hori.
Harribitxien gose izoztua derasan izena.
Eta haïen argigabearen egarria. Eguzki
hetsiarena.

HEMATITE
Parcelle refroidie du premier monde.
Pupille de l’ancien des siècles.
Détient, retient toujours en elle,
le ciel noir d’avant la création du jour.

HEMATITEA
Lehen munduaren lursail hoztua.
Mendeetako behialakoaren umezurtza.
Edukitzen du, beti bere baitan gordetzen,
Egunsentiaren aitzineko zeru beltza.

RUTILE
Sang séché. Fièvre figée du feu.
Gisant des clairs filons où ton destin s’éploie.
Oui. Gisant aux mains jointes des ères.
Toi, le glas du soleil, le tocsin des calcaires.

ERRUTILOA
Odol lehortua. Suaren sukar hormatua.
Zure halabehatra hedatuz doan
zain gardenetarik datza.
Bai, Aroen esku bilduetaraino datza.
Zu, eguzkiaren hil zeinu, karcharrien
deiadar,

AMIANTE
Vestale des brasiers, amante des fournaises,
tu rafraichis le cœur des plus chaudes étoiles.
Vêture inadurante des âmes
où couvent encore les cendres des voyants.

AMIANTOA
Su bizien Zaindari aratza, labetegien
amorantea
freskatzen duzu izar beroenen bihotza,
arimen bestimendu gar eta su gabekoa
zara,
non igarleen hautsak oraino kaïdan baitira.

AGATE
Sur les yeux clos des ères, les cernes de la terre.
Remords du feu. Pleurs et fleurs des silices
aux calices des laves.
Méandres de la mémoire éteinte des volcans.
Ocelles. Ocelles irisés.
Du temps qui nous regarde.

AGATA
Aroen begi hetsien gainemn, lurraren
betondoak.
Suaren urrikiak, Laben suamuetan
mugerren negar eta loreak.
Garmendien oroitmen itzaliaren
Inguru-minguruak.
Begi-orbanak.
Begi-orban hortzadartuak.
Behatzen gaituen denborarenak

Le jardin des miracles ou la vie sainte de Radegonde

Radegonde, reine de France devenue moniale, fonda à Poitiers un important monastère de femmes. C’est là qu’elle rencontrera le poète Venance Fortunat. En ce 6ème siècle encore à moitié barbare, où Francs et Germains s’affrontaient en permanence et où le sang coulait au sein de chaque famille royale, la vie de Radegonde apparait comme un choix, un chant, un chemin de lumière. Le Jardin des miracles, c’est cet enclos de rêve, de bonté et de dévotion que Radegonde sut édifier au milieu des horreurs de son temps.

Ce concert-spectacle, élaboré sous la conduite de Jacques Lacarrière, fait alterner des chants (hymnes de Venance Fortunat composées pour le monastère de Poitiers et chantées sans interruption du 6e siècle à nos jours, pièces des offices de sainte Radegonde, chants des divers rites chrétiens de cette époque lointaine…) et des textes dits (récit des principaux miracles de Radegonde, extraits des lettres de Fortunat …)

L’ensemble Venance Fortunat
La musique médiévale au présent

Difficile, dans un créneau aussi spécifique que celui de la musique médiévale, de passer à côté du travail fourni depuis plusieurs années par l’ensemble Venance Fortunat. Les nombreux disques et les succès qu’ils obtiennent, ainsi que les tournées qui se succèdent sur les cinq continents, sont là pour en témoigner.
Sous la direction d’Anne-Marie DESCHAMPS, les chanteurs professionnels qui composent cet ensemble, sont devenus de véritables spécialistes de la musique sacrée. Par leur recherche approfondie des sources et grâce aux interprétations qui en découlent, cette partie du patrimoine artistique, représentative de la richesse musicale de toute une époque, témoigne d’une étonnante modernité qui influence encore de nos jours une partie de la création vocale.

Jocaste

Charles CHAYNES

A propos de Jocaste
Plus on réfléchit sur Jocaste et plus s’intensifient les ombres - ou si l’on veut les blancs - que la légende a laissée sur son compte. Pourquoi, dans les œuvres classiques, cette résignation devant un sort immérité ? Pourquoi cet abandon aux forces obscures des oracles ? Avec Euripide, un refus, en partie conscient, en partie inconscient dresse Jocaste contre l’absurdité des décisions divines. Mais Euripide ne pouvait aller au-delà - dans la révolte de Jocaste - sans la faire entrer à son tour dans le sacrilège. Pour ma part, et tout en tenant compte des données de la légende traditionnelle, j’ai voulu aller encore plus loin, déborder le cadre de la Grèce antique et parler, à travers Jocaste, de toutes les femmes humiliées, méprisées, ignorées, victimes de la folie et de l’égoïsme des hommes. C’est pourquoi le chœur - constitué de femmes proches de Jocaste, si proches que mon souhait serait qu’elles en soient autant de doubles, de sosies vivants - retrace la longue lignée des femmes victimes des dieux, des hommes et des oracles, des femmes immolées sur l’autel du pouvoir ou de la richesse. « Ce qui est fascinant, ce n’est pas l’agréable, c’est l’insondable » écrivait Ludovic Janvier, à propos du personnage d’Erzebet. Bien qu’aux antipodes d’Erzebet, Jocaste répond elle aussi à cette image, promise malgré elle à l’inceste par l’arbitraire inhumain des oracles. J'en ai fait le contraire d’une femme résignée, j’en ai fait une femme, une mère, une épouse et une reine lucides et surtout capables de percevoir d’emblée ce que les hommes ne voient jamais, aveuglés qu’ils sont par le vertige du pouvoir. Le texte de cet opéra se veut un affranchissement, une libération de la Jocaste traditionnelle et j’ai tenté, ici, de faire sortir de la nuit sans fin promise par l’oracle une reine lucide qui se voulut d’abord femme et mère.
Jacques Lacarrière.

Opéra en trois Actes sur un livret de Jacques Lacarrière

Jocaste – Hélène Jossoud
Antigone – Monique Krüs
Œdipe – Jean-Marie Frémeau
Polynice – Benoît Boutet
Étéocle – André Cognet
Créon – François Harismendy
Le Messager – Douglas Nasrawi

Chœur du Théâtre des Arts
Orchestre Symphonique de Rouen
Direction Frédéric CHASLIN

Directeur artistique de l’enregistrement : Daniel Zalay
Prise de son : Didier Gervais, assisté de Solène Chevassus
Enregistrement public réalisé par Radio-France au Théâtre des Arts de Rouen les 5 et 7 novembre 1993
Mise en scène : Marc Adam – Décors et costumes : Johannes Leiacker
Photos recto et livret : Daniel Huray – Ville de Rouen

Lawrence Durrell

Des fantaisies jubilatoires. Voilà ce que sont pour moi les peintures d’Oscar Epfs alias Lawrence Durrell. 

Reprenons ses termes. Des fantaisies, oui. Autrement dit, pas d’aspirations proclamées au Grand Œuvre ni de prétentions cosmiques mais des jeux, des joies, des farces même quelquefois et très souvent des fêtes. La main d’Oscar Epfs suit son cœur qui suit son rêve qui suit son rire.

Et puis, des jubilations. Jubilation, mot durrellien par excellence. Jubiler c’est, d’après le dictionnaire, « manifester une joie vive et expansive qui se traduit le plus souvent par des signes extérieurs ». Définition parfaite des peintures d‘Oscar Epfs. Elles manifestent pour la plupart une joie en expansion – comme l’univers – et maints signes extérieurs de liesse. Approchez-vous de certaines d’entre elles et vous y surprendrez des rires étouffés, des sourires en coin, des complicités chuchotantes avec le monde environnant. Au fond, dans leur plus grande part ces peintures sont plutôt d’inspiration païenne, pour ne pas dire panthéiste, et l’on y chercherait en vain la moindre trace de péché originel. Elles ne contiennent ni serpent ni faute mais la raison en est très simple : elles ne dérivent d’aucun modèle ni d’aucune tradition. Elles expriment simplement et crument la joie des mains, et celle des yeux à jouer avec des couleurs. D’où ces hymnes au soleil vivant, à la mer exultante, d’où ces totems heureux, ces fantômes en goguette, d’où cette palette souvent primitive et naïve. Joies et jeux, jeux et joies, nous voici revenus au début de notre chemin : aux fantaisies jubilatoires. C.Q.F.D.

Un jour, Lawrence Durrell nous fit un très précieux cadeau : une œuvre d‘Oscar Epfs. C’était une petite peinture à l’huile représentant un port méditerranéen la nuit. Sur la colline, entre les étendues bleu-sombre de la terre et de la mer, s’étageaient, comme un cortège de lucioles, des rangées de maisons illuminées. Un port en fête, donc, une liesse, une joliesse de mâts, de coques, de fenêtres et de lune. Une nuit enluminée, calme et sage. Une nuit epfsienne.

Lorsqu’un écrivain se met à peindre, on peut toujours se demander si ce n’est pas pour lui une autre façon d’écrire, un moyen de vouloir s‘illustrer lui-même en illustrant le monde. Avec Oscar Epfs, rien de tel. Cette question ne s’est jamais posée. Il ne peint surement pas pour accéder au panthéon des peintres, il ne peint certainement pas par manque ou par névrose mais plutôt par plénose. Comblé par l‘écriture, il ne demande pas aux couleurs de remplacer les mots mais au contraire de les accompagner en lui fournissant des jubilations parallèles et des joies non pareilles.

Alors, peinture d’amateur ? Oui, à condition de prendre ce mot dans son tout premier sens qui est : personne ayant un goût très vif pour quelque chose. Oscar Epfs avait un goût très vif pour les couleurs. Et un besoin plus que vif, un besoin vital et viscéral d’écrire. Vif, voilà le mot qui relie chez lui ces deux activités : écrire et peindre. Et qui relie d’un fil d’Ariane subtil et lumineux, Oscar Epfs à Lawrence Durrell.

Jacques Lacarrière

Pour le catalogue Lawrence Durrel, 3/8/1992

Voir l’œuvre dans le Cahiers Jacques Lacarrière, Méditerranée