Un monument national

Jean Malaurie et Jacques Lacarrière en 2005

Pour résumer ce qu’il a voulu faire avec Terre humaine, Jean Malaurie a trouvé une formule toute en nuances et en contradictions, bien dans sa manière de sage à l’ancienne, frotté aux savoirs chamaniques du Grand Nord. « Une ombre de vérité », dit-il. Quand d’autres proclameraient d’aveuglantes lumières et d’éclatantes certitudes, l’inventeur de la célèbre collection née en 1955 chez l’éditeur Plon avec son propre maître ouvrage, Les Derniers Rois de Thulé, préfère ce clair-obscur où la vérité s’approche comme une ombre hésitante, au mieux entrevue, jamais possédée.

La modestie du propos contraste avec l’ampleur de l’hommage national qui, ces prochaines semaines, sera rendu à Jean Malaurie pour le cinquantenaire de sa collection. Officiellement décrété « célébration nationale », cet anniversaire est l’occasion d’une mobilisation sans précédent dans l’histoire de l’édition française : exposition itinérante, colloque international, films et émissions. Installée jusqu’au 30 avril à la Bibliothèque nationale de France (BNF), l’exposition propose un riche catalogue préfacé par le président de la République en personne. « A l’écart des appareils et des académies, Jean Malaurie, écrit Jacques Chirac, a construit depuis cinquante ans avec foi, patience et ténacité une œuvre unique, qui donne à voir et à comprendre le monde autrement, dans sa profondeur, dans sa grandeur. »

À REBOURS DE L’EXOTISME MARCHAND

Nous voici donc devant un monument national, un monument vivant, Drôle de monument. Un lieu et un homme. Un lieu bizarre et un homme à part. Un lieu qui est une montagne de livres, quatre-vingt-trois exactement, titres-cultes pour la plupart, des deuxième et troisième parutions (Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss, et Les Immémoriaux, de Victor Segalen) à la toute dernière (Rêves en colère, de Barbara Glowczewski), jalonnant le parcours unique d’une collection que l’un de ses auteurs, Jacques Lacarrière, compare à « un fleuve aux mille sources ». Quant à l’homme, c’est un franc-tireur qui en a tous les traits, le caractère et la volonté, l’originalité entêtée et l’adversité endurée. Grand marcheur et amoureux des pierres, il aime dire qu’il pense avec ses pieds. En tout cas, il a su nous faire voyager en pensée, bien au-delà des horizons habituels et, surtout, à rebours de l’exotisme marchand.

Invité à commenter le silence académique qui a longtemps accompagné Terre humaine, tandis que la collection atteignait un public de plus en plus large (120 0000 exemplaires pour le seul Cheval d’orgueil, de Per-Jakez Helias), Malaurie répond avec superbe, citant Teilhard de Chardin : « Tous ceux qui veulent faire triompher une vérité avant son heure risquent de finir hérétiques. » Géographe, explorateur, chercheur au CNRS et à l’École des hautes études en sciences sociales, fondateur de la première « chaire polaire » de l’Université française, il est pourtant du sérail. Mais s’il n’y est pas entré par effraction, il s’est, depuis, tenu aux marges, comme en lisière, hors catégorie et hors concours, entre chemins de traverse et lignes de fuite. Car sa vérité bouscule trop les hiérarchies et les classements ordinaires.

UNE LITTÉRATURE DU PARTAGE

En prenant conscience, au contact des Inuits, qui resteront son peuple premier, de la pluralité des mondes et des cultures, Jean Malaurie a aussi découvert la diversité des savoirs. Terre humaine efface les frontières et brouille les pistes. On y croise lettrés et illettrés, livres savants et livres révoltés, penseurs de tous bords, diplômés et hors-la-loi, reconnus et exclus, bavards et muets, sages et réfractaires, etc. C’est une littérature du partage, souligne Lacarrière, où l’écriture va « de celui qui regarde à celui qu’il regarde, de celui qui raconte ou témoigne à celui qui l’écoute ou l’enregistre, de celui qui relate au lecteur inconnu qui le lit ». La marque de la collection est une prise de risque : l’observateur fait partie de son observation, il ne peut se tenir à distance et prétendre sortir indemne, il doit se compromettre s’il veut atteindre la vérité des faits qu’il recherche. Cette ombre de vérité, fragile et incertaine, où se dissiperont certains savoirs modernes, techniciens et dominateurs, soudain bousculés par d’autres connaissances où Lhomme dialogue avec l’animal, le vent, l’eau, la glace, la pierre, les éléments…

Ce monument national est une leçon de liberté que résume bien une pensée de Malraux, placée en exergue du catalogue de la BNF : « Il se peut que l’une des fonctions les plus hautes de l’art soit de donner conscience aux hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux. » Aussi s’inquiète-t-on : les célébrations peuvent cacher des enterrements, en grande pompe. Jean Malaurie, qui peste contre « notre civilisation “avancée”, vaniteusement auto-satisfaite de ses valeurs et de ses croyances », ce Malaurie qui n’hésite pas à honorer Mai 58, cette mémoire étouffée que redoutent les pouvoirs », est-il de notre temps ? Ne le célèbre-t-on pas d’autant plus qu’il nous fait honte et reproche ? De nos replis, de nos frayeurs et de nos prudences.

Edwy Plenel

Le Monde 2, 2005