La responsabilité de l’écrivain

À un âge que je ne me hasarderai pas à fixer avec précision mais qui devait coïncider avec le début de mon adolescence, je me souviens que j’eus un jour une sorte de révélation en écrivant mon nom sur la copie que je devais rendre le lendemain au lycée à mon professeur. Ce nom, je l’avais écrit maintes fois, comme tous les autres élèves, mais ce jour-là je me mis à le répéter, machinalement, à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il perde tout sens et surtout toute familiarité: LA-CAR-RIERE. Ces trois syllabes m’apparurent soudain ridicules et absurdes. Ce qui, pour moi, sans que jamais je n’y réfléchisse, avait été une identité et une reconnaissance, la part familiale et publique de moi-même, devenait soudain un son, un écho, un vide. Du coup, je me mis à réfléchir sur tout ce qui, en fait, ne m’appartenait pas, ne venait pas de moi, mais des autres, sur tout ce qui m’avait paru jusqu’alors évident, naturel, presque fatal et qui en fait n’était que le fruit du hasard: ma naissance, mon sexe, mon enfance, la couleur de mes yeux, ma langue maternelle, ma famille, ma religion… Ce jardin lui-même qui, pendant des années, m’avait paru aussi naturel, aussi fatidique que la terre et le ciel, ce jardin lui-même m’apparut alors comme un décor analogue à ceux du théâtre: on les aime ou on ne les aime pas, mais on ne les a pas choisis.
Ainsi, la quasi-totalité de ce qui m’entourait, de ce qui m’avait fait (et de ceux qui m’avaient fait), aussi de ce qui me constituait, moi, par rapport aux autres, avait été imposé par le hasard : nom, lieu, langue, siècle, milieu social. Ni même la couleur de mes yeux ne m’appartenait pas. Alors, que me restait-il à choisir en ce monde? Je me demande si ce n’est pas à partir de ce jour que je décidai de choisir au moins ce qui demeurait encore vierge et libre: l’avenir. Mon passé était décidé, mon présent gravement compromis. Restait l’avenir. Je serai écrivain. Je compris vite que cela, au moins, était une décision personnelle et libre à la réaction de mon père. Lui, avec qui je ne m’étais jamais disputé, me dit la seule chose blessante, ou du moins non complice, quand, vers l’âge de 16 ans, le bac étant passé, je lui appris que j’allais partir à Paris faire des études de Lettres (et non travailler avec lui) : « Je ne t’empêcherai pas, me dit-il, bien que je puisse le faire car tu n’es pas majeur et je suis responsable de toi. Va vivre ta vie mais ne viens pas me chercher si tu es dans le pétrin. Tu n’auras qu’à t’en prendre à toi-même » !
Je ne peux pas ici rentrer dans le détail des années qui suivirent mais où se forgea nettement le sentiment précis de la responsabilité. Je m’aperçus assez vite que les contraintes du hasard que je résume par naître à Limoges au XX » siècle, grandir dans un jardin à Orléans, avoir les yeux bleus, m’appeler Lacarrière, laissaient tout de même en moi une part de liberté. Ma langue de naissance, par exemple, le français, je pouvais me contenter d’en faire usage comme tous les Français, de la refuser en vivant à l’étranger ou, au contraire, de l’intensifier en l’utilisant comme l’instrument même de ma vie et de mon métier. De ces choix-là, j’étais entièrement responsable et le tableau, finalement, n’était pas aussi sombre qu’il apparaissait. Même la couleur de mes yeux, sur laquelle je n’avais pas prise (et que de toute façon j’appréciais) me laissait une certaine liberté de manœuvre et constituait même quelquefois un atout dans mes entreprises (nombreuses) de séduction. Et puis enfin, bleus, ocres, ou noirs, les yeux sont là surtout pour voir le monde qui vous entoure et il n’appartenait qu’à moi d’augmenter ou d’amoindrir leur pouvoir visuel.
Et la réflexion que je peux aujourd’hui tirer de cet exemple (et que je tirais déjà alors) était quant aux yeux: je suis irresponsable de leur couleur mais je suis responsable de leur regard. Je suis irresponsable de mon sexe (n’ayant choisi ni de naître ni d’être mâle) mais je suis responsable de l’usage que j’en fais. Ainsi chacune des contraintes des champs d’irresponsabilité qui m’avaient tant marqué dans mon adolescence se doubla par la suite d’une frange de liberté possible qui en limitait la fatalité. Je n’avais pas choisi mon sexe mais je savais – j’ai su très tôt – qu’il y avait une façon responsable et irresponsable de s’en servir.
Et pour le reste, ce qui n’est pas physique ni génétique, dirions-nous aujourd’hui? L’écriture par exemple. Ecrire n’est pas en soi un acte responsable. Si on se contente de noircir des feuillets pour raconter sa vie intime et de les enfermer dans un tiroir, on se contente d’être un narcisse déguisé en scribe. Ce qui est responsable, c’est de publier. Dire publication c’est dire : rendre public. Dès l’instant où le texte – né dans l’intimité de l’ombre et de la solitude – arrive à la lumière de la publication (et de sa sœur siamoise, la publicité), il cesse d’être un acte secret, il appartient à ses lecteurs. A ce propos, une réflexion annexe qui clarifiera peut-être cette question de la responsabilité. Pour les Grecs anciens, la notion de responsabilité ne commençait qu’avec un acte, un écrit ou une parole publics, c’est-à-dire entendus ou connus par tous. On pouvait penser pis que pendre de son voisin, du chef de l’Etat, de ses supérieurs à l’armée, rien n’avait d’importance tant que, comme le pense très souvent Homère (et cette métaphore me paraît lumineuse) : « la pensée ne devient mot que si elle franchit la barrière des dents ». Seule la profération – et la profération publique – relève de la responsabilité. Nul n’est responsable de ses pensées cachées ni de ses actes non commis. A l’inverse, tout-à-fait à l’inverse de ce qui arrivera plus tard avec la morale chrétienne ou comme le dit Jésus, grosso modo : il suffit de désirer en pensée la femme que l’on voit passer pour être en état de péché. Pour les Grecs, être responsable c’était savoir ce que l’on devait garder pour soi ou extérioriser devant les autres. Avec le christianisme, on est responsable – et donc – coupable – dès le for intérieur, comme on dit.
Et l’écriture? Dans un pays comme le nôtre où la liberté d’expression est quasiment presque totale, cette liberté implique justement une responsabilité égale en dimension et en portée. Mais en même temps elle a fatalement ses limites. Essayons de les définir à la façon dont les anciens Egyptiens, dans le Livre des Morts, imaginaient la plaidoirie du défunt devant le dieu Osiris, qui présidait le tribunal des juges infernaux. Le défunt devait énumérer 42 actes qu’il avait commis ou non commis, selon les coutumes de la société égyptienne. Je n’irai pas jusque-là mais j’essaierai moi-même d’être aussi précis, sincère et responsable que possible :
Dans aucun de mes livres, je n’ai cherché, même dans des romans à caractère fatalement suggestif, à influencer la lecture du lecteur éventuel mais à respecter sa vision personnelle et même à l’entraîner. Un écrivain n’est ni un mage ni un gourou. Une écriture responsable doit éveiller, enrichir la lucidité du lecteur.
Dans aucun de mes livres, je n’ai cherché à persuader ni à convaincre mais à témoigner. Témoigner de ce que j’ai vu, témoigner de ce que j’ai imaginé. Témoigner du visible et de l’invisible, ou, si l’on préfère, du réel et de l’imaginaire. Un écrivain responsable doit être le témoin de ses doutes autant que de ses certitudes. Il est là non pour impressionner mais pour accompagner le lecteur.
La liberté de l’expression, de l’écriture implique aussi celle du lecteur. Faisons bien attention à cela : un écrivain responsable ne doit être ni un flatteur ni un courtisan. Il n’y a pas d’obséquiosité possible avec les idées. Autrement dit, un écrivain responsable est aussi quelqu’un qui est là pour dire aux gens ce qu’ils se refusent à entendre. Un écrivain responsable doit être. s’il en est capable, un enchanteur. mais plus encore un éveilleur.
Avril 1997

Lettre à mon fils

… Quels que soient mes choix personnels et plus tard ceux qui seront les tiens, reste à créer ce que nous devrons vivre, ici et maintenant, sur cette terre et avec les autres. Reste l’essentiel de la vie : devenir pleinement un homme. Accomplir ce que l’on juge inaccompli, en soi et autour de soi. Parfaire ce qui est imparfait, en soi et autour de soi. Bien sûr les voies recommandées, les voies recommandables, sont d’abord celles de l’amour et de la compassion. Mais aussi celles de la vigilance et de la solidarité. Celles de l’élan et de la générosité. Celles de l’éveil et de la lucidité.

S’il faut en croire les astrologues, nous sommes, et pour très longtemps, entrés dans le règne et l’ère d’Uranus, la planète de la violence gratuite et arbitraire, la planète du terrorisme par excellence. C’est là, sache-le bien, le nouveau et terrifiant visage du Dragon. Son feu est celui des bombes, ses ailes celles des missiles et son corps, la carcasse des voitures piégées. Si terrifiant et si rusé soit-il, je crois pourtant qu’on peut le vaincre si l’on croit pleinement et passionnément en ce monde, si on croit à ceux qui nous sont proches comme à ceux qui nous sont lointains, à ceux que l’on connaît par le hasard de la naissance et de l’éducation comme à ceux que l’on a choisis de rencontrer et de connaître. Il faut aimer le monde, si l’on veut le parfaire. Les révolutions ont échoué – j’entends les révolutions politiques – parce que toutes voulaient changer, parfaire le monde alors qu’elles le haïssaient. Méfie-toi aussi du détachement. Détache-toi de l’inessentiel, des mirages que proposera ce monde de gaspillage et d’égoïste enfermement, mais attache-toi au contraire à ses faiblesses et à ses fragilités. Affranchis-toi de ce qui paraît rapporter. Il y a tant de beautés sensibles et secrètes en ce monde et surtout tant d’étonnants mystères qu’il importe de respecter !

Dans quel état reviendrez-vous ?

Selon vous, que se passe-t-il après la mort ?
Rien. Sauf exeption.

La réincarnation vous semble-t-elle possible ? Quel sens a-t-elle pour vous ?
Quand Bouddha connu l’illumination sous l’arbre de Bodhgaya, il vit défiler sous ses yeux tous les mondes passés, présents et à venir. Il ne pu donc manquer de prendre connaissance de l’Origine des espèces de Darwin e d’être impressionné par sa teneur. La réincarnation est à mes yeux la forme asiatique et précoce de la théorie de l’évolution.

Si vous vous réincarniez, quelle forme aimeriez-vous prendre ?
Mâle de Bonelie. Fonction principale : parasite sexuel. Les Bonellies sont de beaux vers marins appartenant (comme chacun sait) au groupe des vers coelomates métamérisés, sous-groupe des échiuriens.
Le mâle (qui mesure 1 0 3 millimètres) vit entièrement dans l’utérus de la femelle (qui, elle, mesure près d’un mètre) et a pour unique fonction de la féconder. Il s’acquitte à merveille de sa tâche, si l’on en juge par les millions de Bonellies femelles qui brillent près des rivages par les nuits sans lune, comme les noctiluques. (Les noctiluques, elles, sont des réincarnations probables de gardiens de phare négligeants.)

Colline

… Sacy n’est évidemment ni Vézelay, ni Tolède, ni Jérusalem. L’histoire n’y a fait que d’anonymes apparitions, lieux-dits en place de hauts lieux. Ce qui est l’essentiel réside moins dans le passé ou les croyances que dans cette frange qui va du sol au ciel immédiat, des cultures à l’espace habité par le dieu fantasque du temps. Ce dieu-là est le seul auquel on croit ici, celui qui commande aux orages, aux nuages, aux giboulées et aux rosées, à l’arc-en-ciel et aux halos, ce dieu qui a nom
Météo. Entre ces durées complémentaires, le temps qu’il fait, le temps qui passe, y a-t-il place pour une éternité ?
N’ayant pas devant moi les pentes de I’Himalaya ni les hauts plateaux du Tibet, je dois donc me contenter pour mes méditations de ces collines peu mystiques, de ces courbes plutôt terre à terre. Et puis, on n’a que rarement dans un village I’occasion de converser sur la méditation transcendantale, la notion de dhârma ou le rappel de soi. Au XVIIIe siècle, nous dit Rétif de la Bretonne qui est natif de Sacy, le maître de maison lisait chaque soir des pages de la Bible devant le feu pour l’édification des enfants et des domestiques. Aujourd’hui, on regarde plutôt la télévision, on feuillette le journal local, mais on ne lit guère, on ne lit pas du tout le Shiva Purâna ou le Tao-te-King. Ainsi, tout en participant familièrement, familialement, à la vie du village, me retrouvé-je toujours seul devant l’essentiel. Mais qu’importe le lieu, le temps, les circonstances où l’éveil peut se faire. J’ai choisi de vivre ici, j’ai choisi d’y écrire.
… Mon rocher, ma maison ancrée dans la terre de Bourgogne, je sais que je peux la quitter à tout moment, n’étant pas un mollusque ni un homme à coquille. Car elle n’est pas pour moi un lieu d’enfouissement, de repli ou d’hibernation. Elle n’est pas un enclos qui exclurait l’ailleurs mais une évasion immobile, une halte dans mes errances et aussi un voyage dans une durée autre.
… Besoin de me rassembler avant de repartir. De
réapprendre l’immobile avant l’errance. De me
réajuster à l’impassible. A quoi donc servirait de parcourir le monde si j’ignore tout de la colline qui jouxte ma maison ? Enfant, je voulais déjà inventorier toutes les fleurs, toutes les plantes de mon jardin. En surveiller les moindres insectes. Dénombrer l’infini en somme, le grouillement, énumérer la multitude, apurer la profusion des choses. Il m’est resté de cette époque un goût microscopique pour le monde, la passion de l’infime, le désir de devenir un jour le géographe des brindilles.

… Et aujourd’hui je ressens devant la colline le même besoin d’imprégnation. Le même besoin de la connaître, de l’assimiler, de me l’incorporer totalement avant de rencontrer des collines étrangères – et qui sait, indifférentes, voire agressives. Sans elle, sans ce poids d’herbes qu’elle donnera à mes images, j’aurais l’impression d’être plus vulnérable. Ce sont là mes bagages, mes vrais bagages quand je voyage : ce jardin – espace zen de mon arrière-mémoire – et cette colline qu’en moi je porterai pour me défendre des platitudes du voyage. Ainsi assuré en mon être, je peux partir ou repartir nanti désormais d’un signe et d’un sceau dans ma vie. D’ailleurs, pourquoi cette colline ne serait-elle pas mon « tertre d’Héliopolis », mon « éminence de Karnak », le centre et l’émergence de mon univers provisoire, surgie au cœur de la Bourgogne de quelque Nil imaginaire, cette colline, banale, anonyme, émergée et bientôt immergée en moi, cette Atlantide d’herbes et de senteurs ?

Jacques Lacarrière (Sourates parues aux éditions Fayard, extraits de la « sourate du village » et de la « sourate de la colline »

Je suis un chercheur de vérité

Je suis un chercheur de vérité… Comme Hérodote, quand il découvre les Perses et les Indiens, je suis curieux et j’aime prendre mon temps. Mais je n’ai jamais voyagé pour écrire. Mes voyages consistent à m’inclure dans les gens que je rencontre, à être à l’écoute. Ce sont des voyages désorganisés. Je ne me laisse pas non plus conditionner par mon éducation et ma naissance. Cela me permet de me sentir crétois ou égyptien. Ensuite, j’ai parfois envie de raconter ce que j’ai vu. Mes livres me représentent. Je suis dans le partage, en prenant mes chemins. Mais je dis aux autres : ne prenez pas les mêmes. Prenez les vôtres. Il faut s’inventer, il faut se multiplier et ne pas se laisser conditionner par sa naissance. Aujourd’hui, il est essentiel de connaître d’autres langues, d’autres cultures. Le système a tendance à nous enfermer dans notre identité. Il faut, d’une certaine façon, se « désidentifier ». »
Au cours d’une conversation peu après la parution de son recueil Axion Esti, le poète Elytis m’avouait que la raison profonde qui l’avait poussé à écrire ce poème était un sentiment « de non récompense » à l’égard de la Grèce. Il ne parlait pas évidemment de la Grèce antique mais de celle qui, depuis plus d’un siècle, mène un combat méconnu pour continuer d’être la Grèce et se construire un avenir. Et pour renouer le fil d’une mémoire interrompue sans que ce fil oblitère pour autant l’invention et les créations du présent. Non-récompense. Non-reconnaissance. Elytis avait parfaitement raison. Aujourd’hui encore, du moins jusqu’à ces toutes dernières années, la Grèce moderne continue d’être occultée par l’ombre de la Grèce antique, aux yeux des
étrangers. Sans doute, Elytis faisait-il allusion aux combats plus récents menés pendant la dernière guerre contre les Italiens et les Allemands et à ceux de la guerre civile, combats dont le pays émergea meurtri, mutilé, dans |’indifférence et même souvent dans l’ignorance totale de l’Europe.

Je sais bien qu’un poème, si génial soit-il, ne saurait à lui seul pallier cette méconnaissance qui a tant marqué l’histoire culturelle récente de la Grèce. Disons alors qu’il représenta, dans ce qu’on croyait à tort être un désert culturel, une des plus belles résurgences du génie grec. Désert, génie : sans doute ces mots sont-ils excessifs, l’un et l’autre, pour dire ou définir une littérature qui était surtout convalescente. Mais j’en fus témoin, directement témoin en France, dans les années de l’immédiate après-guerre : la littérature grecque était au sens propre lettres mortes aux yeux du public cultivé. Un seul nom s’imposa, dans ces années-là, faisant exception à cette loi du silence : Kazantzaki. Mais la littérature d’un pays ne peut se résumer à un seul auteur et il fallut attendre des années pour que d’autres noms, peu à peu s’y adjoi- gnent – certains d’ailleurs à la faveur d’événements politiques imprévus comme le coup d’Etat des colonels en avril 1967. Je pense ici aux poètes Séféris et Ritsos et pour les romanciers à Tsirkas, Taktsis et Vassilikos.
Aujourd’hui, le ciel s’est éclairci, grâce aux efforts des éditeurs et des institutions. ( – je pense notamment aux éditions Hatier et Actes Sud et au Centre de traduction littéraire de l’Institut français d’Athènes.). (Près d’une trentaine d’auteurs,) contemporains pour la plupart, sont désormais accessibles en traduction française, auteurs dont la diversité témoigne justement de la richesse des courants littéraires. La littérature grecque d’aujourd’hui n’a rien qui la désignerait comme exceptionnelle ou unique en regard des autres littératures de l’Europe. Simplement, elle est là, elle existe depuis au moins deux décennies et nul, en France, ne semblait le savoir. Elle commence à trouver – je dirais même à retrouver – sa place parmi les autres, révélant ainsi les multiples visages de la Grèce, ce pays minuscule, ce promontoire rocheux qui, disait Séféris, « n’a pour lui que l’effort de son peuple, que la mer et que la lumière du soleil mais dont la tradition est immense ». Puisque la langue grecque – il n’est jamais inutile ele le répéter – n’ayant jamais cessé d’être parlée, s’est transmise jusqu’à nos jours sans faille aucune.
Ainsi, l’injustice a cessé. La Grèce fait entendre sa voix. Mais les oeuvres, si originales ou novatrices qu’elles puissent être, ne suffisent pas à nous éclairer pleinement. Chacune d’elle est un affluent, un apport spécifiques mais, par là même, parcellaires. Une littérature ne se résume ni à ses auteurs ni à leurs oeuvres, ni à ses différents courants littéraire, mais s’étend à tout ce qui les englobe,les dépasse: un concert, une rumeur d’ensemble qui l’oriente et parfois même la signifie…
Ecritures d’un petit pays dont la langue jamais interrompue et la littérature plus que jamais vivante disent l,étonnante et toujours active pérennité.

Jacques Lacarrière

Le patrimoine littéraire

Un patrimoine littéraire, ce ne sont pas des mots embaumés dans des pages ni des images momifiées en des nécropoles livresques mais le contraire : une source toujours vivante qui continue de couler jusqu’à nous, de refléter nos besoins et nos rêves, qui continue en somme d’alimenter notre présent. Car nous appartenons au même fleuve que ceux qui nous ont précédé sur ses rives et ce sont leurs voix, leurs mots, leurs idées, leurs images que nous surprenons en son cours. Un patrimoine, c’est ce qui sourd de la terre pour ensuite traverser les siècles comme une mémoire qui murmure. Un vrai livre ne meurt jamais. Tout au plus hiberne-t-il dans le temps et il ne dépend que de nous de lui redonner souffle et voix par la lecture vivifiante que nous pouvons en faire. Tel est le miracle des livres : resserrer ou abolir le temps en restituant intacte la parole du plus ancien passé. Depuis Homère, nous le savons, les livres, les vrais livres ont tous été écrits hier.

Passage de millénaire

Des cauchemars ou des rêves, j’en ai et ils ne vont pas se manifester davantage à cause d’un symbolique passage de millénaire.

Dans la série des craintes, disons que je crois moins aujourd’hui à un danger atomique qu’à un danger génétique. Les vraies menaces me semblent être venues de ce pouvoir exorbitant que nous nous sommes octroyé de modifier la structure interne des êtres. C’est un pouvoir faustien par excellence : si le diable, si Satan existait, il ferait des clones aujourd’hui. Ce serait vraiment la dérision de la création, si l’on veut se placer d’un point de vue théologique, puisque c’est la reproduction à l’infini, de façon répétitive et industrielle, d’un être qui, par définition ne devrait pas être. Chaque être humain est, doit être, unique ­ du moins sur ce plan de la création ­ et le clone est sa négation absolue : le clonage s’avère en cela satanique. On va m’objecter des raisons scientifiques : je dirais qu’à ce niveau-là on fait encore une de ces expériences dont on ne sait strictement rien de ce qu’elle va donner sur l’homme, ce qui s’avère d’autant plus grave que l’on touche les fondements mêmes de la vie. Voilà donc ce qui me semble mettre le plus en question le sens même de notre existence. Dans la nature, seuls les organismes unicellulaires se reproduisent à répétition : alors, faut-il qu’au terme d’une évolution millénaire on redevienne un bourgeon pensant ? Tout le système social et familial va se trouver remis en question. C’est peut-être la seule invention qui rassemble toutes les terreurs de la science fiction de ce siècle, Orwell et Huxley en tête.

Ma vision positive inverse ce postulat et pose la question de l’utilisation de nos formidables moyens : on a en effet tous les moyens pour agir de façon plus intelligente pour le bien de l’humanité. Pourquoi ne le fait-on pas ?

Mon rêve essentiel et qui n’a rien de secret, puisque je le répète sans cesse aux collégiens et lycéens que je rencontre dans des classes où j’interviens en conférence, c’est que l’être humain prenne conscience que la Terre est un être vivant à qui nous faisons subir des dommages de plus en plus irrémédiables. Il faut faire sentir notre appartenance vitale et viscérale à la Terre.

Les lieux sources :

Il y a ceux qu’on découvre et ceux qu’on construit. Pendant longtemps, la forêt a été mon lieu idéal de ressourcement. Puis je me suis construit un lieu de méditation dans mon grenier où je me retire tout en me sentant relié à l’univers. Mais je trouve que les choses prennent plus de sens encore dans les méditations collectives : dans le silence ensemble, qui augmente la concentration intérieure. On multiplie ses sens, et l’essence, avec les autres.

Mon icône :

Cette miniature du Sanctae hildegardis Revelartiones de Hildegarde de Bingen avec ce commentaire :  » L’homme a de la terre, la chair ; de l’eau, le sang ; de l’air, le souffle ; du feu, la chaleur. Sa tête est ronde à la manière de la sphère céleste. Ses yeux brillent comme les deux luminaires du ciel. Sept orifices le décorent, harmonieux comme les sept ciels. La poitrine, où se situent le souffle et la toux, ressemble à l’air où se forment les vents et les tempêtes. Le ventre reçoit tous les liquides, comme la mer tous les fleuves. Les pieds portent le poids du corps, comme la terre. L’homme tient la vue du feu céleste, l’ouïe de l’air supérieur, l’odorat de l’air inférieur, de l’eau le goût, de la terre le toucher. Il participe à la dureté de la pierre par ses os, à la force des arbres par ses ongles, à la beauté des plantes par ses cheveux  » (Honorius d’Autun, Elucidarium).

Livres :

Le seul livre que j’avais emporté lorsque j’étais parti tout seul à pied, quatre, cinq mois durant, à travers la France, était La Divine Comédie de Dante dans la collection  » La Pléiade « , parce qu’elle ne tenait pas de place. Je l’ai abandonnée au bout de huit jours parce que tout ce que je voyais était dix fois plus important que n’importe quel livre. Les livres, on les retrouve toujours, mais les gens que je rencontrais chaque soir dans un village, je ne les reverrai jamais.

Musiques :

Celle des anges.

La Marche

PAROLES POUR UN ETE – LA MARCHE

Le départ :
Demandez à quelqu’un de fermer les yeux et de dire spontanément, sans aucune réflexion, ce qu’évoque pour lui le mot “marche”. Le plus souvent, il répondra : sentier, soleil, vent, ciel, horizon, espace. Je me suis amusé à cette expérience et j’ai été surpris par ces réponses. Car “marche” pourrait évoquer aussi bien : pluie, tempête, sueur, fatigue, ampoule, cor aux pieds, entorse, chute, enlisement, engloutissement. Mais il semble que ces dernières associations — qui eussent été courantes aux siècles précédents — ne viennent plus à l’esprit aujourd’hui. Comme si le seul mot de marche libérait des rêves inexprimés ou non vécus, des besoins d’espace et d’horizon, et surtout des désirs de liberté, d’imprévu, d’aventure?

L’errance :
??Ce monde de l’errance n’est jamais mort, ni en nous, ni autour de nous. Qu’il ait ou non un but et des repères précis — dans les pèlerinages ou les déplacements des compagnons — ou des repères imprécis — chez les missionnaires, les frères prêcheurs, les métiers ambulants d’autrefois — il n’a cessé au cours des siècles de fasciner ou d’horrifier, d’inspirer la crainte ou l’admiration. L’histoire fondamentale des rapports très complexes entretenus entre les sédentaires et les nomades, cette histoire reste encore à faire. On l’a entreprise pour des époques ou des lieux limités, mais jamais dans une perspective d’ensemble qui en dégagerait les axes, les courants, les jalons. Car tour à tour chassé, repoussé, excommunié ou, au contraire, fêté, recherché, imploré, l’errant apportait avec lui, selon les mentalités, les besoins des différentes communautés, un monde de damnation ou un monde de salut. Les routes, les chemins, les sentiers parcourant la France ont ouvert les portes de l’enfer ou celles du paradis. Ils furent sur notre terre comme les infrastructures de l’amour ou de la haine, les voies qui amenaient le frère ou l’ennemi. Et aujourd’hui rien de cela n’est mort. Notre société hyperurbanisée semble consacrer à jamais la victoire des sédentaires. Elle recèle pourtant, plus que jamais, ces ferments qui nous portent à bouger, à partir. Peu importe les motivations. On ne part plus sur les routes pour prêcher ou faire son salut, pour conquérir quelque graal au cœur des châteaux forts. Mais l’image n’est pas morte — bien qu’elle soit caricaturale aujourd’hui — des paradis promis et trouvés par le départ et par l’errance… On n’accepte moins le vagabond, le solitaire marchant pour son plaisir en dehors des sentiers battus. Le plus révélateur pour moi, dans ce voyage de quelques mois, fut justement l’étonnement, l’incertitude, et surtout la méfiance que je lisais sur maints visages. Ne fût-ce qu’à l’égard de soi-même, une telle entreprise est donc édifiante et même nécessaire. Affronter l’imprévu quotidien des rencontres, c’est rechercher une autre image de soi chez les autres, briser les cadres et les routines des mondes familiers, c’est se faire autre et, d’une certaine façon, renaître. La lassitude, le découragement, le sentiment d’absurdité ou d’inutilité de l’entreprise, qui vous prennent quelquefois aux heures difficiles ou mornes de la marche, deviennent autant d’épreuves, qui n’ont d’ailleurs rien de tragique. De plus en plus, ceux qui réclament autre chose que le visage artificiel des villes, les rapports routiniers, conventionnels de nos cités, iront cherché sur les routes ce qui leur manque ailleurs. Et en ce jour plein de soleil, où j’aborde le Gévaudan, je me dis qu’en marchant ainsi, on ne recherche pas que des joies archaïques ou des heures privilégiées, on ne fait pas qu’errer dans le labyrinthe des chemins embrouillés qui nous ramèneraient à nous-même, mais qu’au contraire on découvre les autres et, avec eux, cette Ariane invisible qui vous attend au terme du chemin. Marcher ainsi de nos jours — et surtout de nos jours — ce n’est pas revenir aux temps néolithiques, mais bien plutôt être prophète. Le temps :??Ce que j’ai redécouvert en marchant, ce ne sont pas seulement ces rencontres chaque jour différentes, ces visages inconnus qui deviennent si vite familiers, ces réponses de plus en plus sensibles à mon attente, ce sont les heures du jour, vécues tout autrement qu’à Paris. Levé de bonne heure avec le soleil, disons même dès potron minet, couché tôt le soir, dans le hasard des crépuscules, je vis au rythme des saisons. Chaque aube est nouvelle pour moi, puisque je sais que le jour sera fait de nouvelles rencontres. Et chaque heure est changeante qui me révèle de nouveaux paysages, de nouvelles lumières et, sur la bouche de ceux qui me parlent, des mots nouveaux et souvent insolites. Marcher ainsi engendre peu à peu, dans les rapports humains, dans le regard qu’on porte aux moindres choses et surtout à l’égard du temps, un affranchissement, une disponibilité singulière qu’on ne peut soupçonner sans la vivre soi-même. Il m’a fallu des semaines et des semaines, une fois de retour à Paris, pour me faire à un autre temps, un autre rythme, pour me réhabituer à ne plus rencontrer les autres — amis ou inconnus — que par des rendez-vous. Le mot, je m’en avise, a tout d’un ultimatum. J’ai toujours eu une résistance viscérale aux rendez-vous (n’aimant que les rencontres inopinées, les arrivées à l’improviste) et ce voyage en France n’a rien fait pour arranger les choses. Car à tout ce qu’il m’a donné, à ce qu’il a fait sourdre par lui-même — les itinéraires choisis librement sur la carte, l’errance improvisée sur le grand portulan des chemins, le miracle de tous les imprévus — il faut ajouter cette libération de temps comme si les heures, échappées du morne sablier des rendez-vous et des calendriers, prenaient une substance, une épaisseur qui leur soient propres.?

La marche intérieure :??
Pendant des centaines de kilomètres, on est contraint de suivre le fil d’un seul chemin.Peut-être si j’avais, à tel moment, pris tel chemin et non tel autre, aurais-je croisé un vagabond sympathique, longé une église historique, traversé un village accueillant. Mais on ne vit pas sur les chemins avec ce qu’on aurait pu faire. Faute de pouvoir se dédoubler, il faut se contenter de suivre une seule voie et se dire que c’est elle — elle seule — qui vous livrera les clefs de vos rencontres. On choisit un chemin et non les choses à voir, puisque c’est lui qui vous mène (ou ne vous mène pas) vers l’insipide ou le merveilleux. Ce faisant, on éprouve malgré tout le sentiment non d’un désir perpétuellement inassouvi (celui de toutes les choses qu’on pourrait voir sur les autres chemins) mais au contraire d’une sorte de plénitude, d’une nécessité à la fois inéluctable et nourricière, puisqu’elle seule constitue pendant des jours, des semaines ou des mois, au fil de votre route, le fil même de votre vie.??

Le Voyage

Je le nommerai : voyage au ralenti, flânerie, musardise. Il consiste à visiter le plus lentement possible êtres et choses, fréquenter patiemment leur histoire, s’immiscer posément dans leur vie intime. »
Il permet de « se vider, se dénuder et, une fois vide et nu, s’emplir de saveurs et de savoirs nouveaux…
Se sentir chez soi dans la coquille des autres. Comme un bernard-l’hermite. Mais un bernard-l’hermite planétaire.

Sourate du Caire

FOULE. Foules. Des foules. Des foules sans fin, des foules depuis toujours, depuis le premier camp de Fustat, la première mosquée d’Amr, depuis le premier conquérant et le premier zynaste. Chaque jour plus dense, cette foule, chaque jour plus foule, plus flâneuse, plus pressée, plus rêveuse, plus harassée. Foules du Caire.
Foule. Foules. Des foules. Mouvement brownien des particules d’hommes dans la chaleur et la sueur, odeurs, rumeurs, couleurs en foule, âges, races, vêtures en foule, vieux Cairotes à l’œil bleu sur le seuil de leur magasin, paysans enturbannés et boucanés de Haute Egypte, Nubiennes sveltes et droites, aussi noires, aussi élancées que l’ombre d’un minaret au crépuscule, enfants en grappes agripés à vos bras ou entassés sur des chariots, folâtres, insolents, insouciants, implorants, inventifs. Enfants du Caire.
La ville n’est pas surpeuplée, elle est congestionnée, thrombosée par cette foule pléthorique, pourtant paisible, presque placide malgré l’urgence de vivre. Il n’y a pas de ville plus légère malgré sa densité de misère, plus humaine malgré l’inhumanité du soleil, plus accueillante en son fourmillement. Une fourmilière tranquille, une poussière d’hommes savoureuse, une cohue débonnaire. Les rues du Caire.
Al Qahira. Mosquées du Caire où l’on flâne, où l’on rêve des heures entre les ruminations du Coran et les roucoulements des pigeons. Mosquées qui disent aussi le chapelet des noms vainqueurs. Ici, chaque conquérant fut aussi constructeur, chaque batailleur se mua en bâtisseur. Mosquées, madrassa, minarets, bâtisseurs de soleils et d’ombres, ces ombres qui disent les midis nocturnes de l’Égypte depuis les falaises de Deir al Bahari jusqu’au plateau du Muqattam, bâtisseurs des mosquées d’Amr, d’Ibn Touloun, d’al Azhar, d’al Guyushi, d’al Hakim, d’al Muayyad, bâtisseurs de clairières en la cohue des fourmilières/havres et haltes de pierres, de briques, de marbres, avec .ici et là, miroir ou défi, la sourate bleue des faïences. Ombres des portiques, encombrés de silhouettes allongées, endormies ou en méditation, dormant, pensant, rêvant, priant à même le sol, clairières d’hommes, repos du Temps, enclos coranique des mots. Mosquées du Caire.
Des jours et des jours j’ai marché, le visage contre la foule, mon regard contre les regards… Femmes du Caire, mêlées de désert, d’odeurs de maisons en pisé, coptes au regard insistant des portraits du Fayoum, Bédouines aux yeux brillants, juste dévoilés et si noirs qu’ils nous disent l’intouchable lisière de la nuit, voiles noirs brodés de sequins, ornés d’aubes incarnates, gallabeya blanches rayées de vert, de bleu, de jaune, vêtures d’insectes polychromes. Femmes du Caire.
La rue que je préférais pour marcher est celle qu’on nomme familièrement la rue des Fâtimides et qui va de Bab Zuweila jusqu’à la place al Azhar. En cette rue, partout bariolages d’odeurs, tissus géométriques, tentures battant au vent, ampoules multicolores d’une façade à l’autre, magasins, réduits minuscules comme les alvéoles d’une ruche toujours en train de bourdonner, ânes tirant une longue plate-forme surchargée de grumeaux humains, damiers intermittents des voiles noirs et turbans blancs, avec le rire zébré des gallabeya et partout l’odeur de cumin du Temps. Etre au cœur de la foule comme un poisson dans l’eau, se laisser porter, déporter par les rumeurs ou les appels ou les haltes imprévues pour déguster un verre de thé. Et partout, aux devantures des boutiques, entre les façades, au fond des cours que l’on devine à l’extrémité d’un couloir peuplé de fantômes assis, une débauche de polychromies, des palettes en plein vent. Besoin, comme autrefois sur les fresques des tombeaux antiques, de couleurs exubérantes, des eaux vives de l’arc-en-ciel. Besoin de parer la misère, la lèpre des murs, les déchets du temps. Besoin de ces tentures qui battent au vent, oriflammes exaltés de la mémoire fâtimide.
Et dès que l’on franchit le seuil du grand musée, sur la place al Tahrir, de nouveau foules, moins bruyantes, moins empressées, foules de bronze, de bois, de céramique, foule peinte ou sculptée, foule de statues, de colosses et de figurines, foules géantes de granit, foules minuscules d’onyx et d’albâtre, foules de défunts au corps usé, de chanteuses, de danseuses, de pleureuses funéraires pleurant leur propre mort, foule oushebti d’esclaves et de serviteurs brossant, lavant, nettoyant, récurant les terres de l’éternité, foule des morts entassés, pressés et compressés dans les tombeaux et les vitrines, foules, toujours foules depuis l’origine du Nil, âmes en foule attendant le jugement d’Osiris, foule des démons, des dragons, des monstres de l’Au-delà, foules à jamais figées dans les cortèges, les processions, les attentes, les queues sans fin dans les salles de Vérité. Foules mourant en foule, épidémie d’éternités.
Et dehors, le bruissement des papyrus de la place al Tahrir, le braiment des ânes sur la place Ramsès, pépiement des oiseaux, pépiements du Coran, dans le blanc insoutenable de midi. Foules ivres d’être, foules allant, venant, flânant, courant, bavardant, discutant, criant, hurlant, rêvant. Et méditant. Paisibles, presque placides malgré l’urgence de vivre.