Les vrais livres

Quelques pensées de Jacques Lacarrière oiseleur du temps

par ARTO, Atelier de Recherches Théâtrales Ouvert
Guilène Ferré
en compagnie de
Nathalie Charvy et Fanny Buttafoghi
à 20 heures, le mercredi 2 avril 2008

Foyer du Théâtre
Place des Reines de Pologne
Nevers

les vrais livres, version imprimable

Salon du Livre 2008

Retrouvez Jacques Lacarrière au Salon du Livre

Réédition du livre Le pays sous l’écorce au Seuil

« J’ai passé tout un été, tout un automne, tout un hiver sous une écorce. Avec le Loir, j’ai douté du réel et j’ai douté du rêve. Aux côtés de la Grue, j’ai connu l’énigme des vents, les émois de l’amour zénithal. J’ai appris avec le Criquet les frissons et les stridences du désert, rencontré en son antre la Reine des termites, tenu entre mes bras le corps de l’Éphémère. J’ai affronté le Ver et sa vaine immortalité, hululé avec le Hibou les phases et phrases de la nuit, congédié à l’exemple de l’Écrevisse la peau morte de mon passé, accompagné l’Anguille dans le cœur des Sargasses. Puis j’ai gagné le fond des mers et là, j’ai entrevu les gemmes de la Princesse diadémée, partagé l’ombelle commensale de la Méduse, habité l’antre orangé de l’Anémone. Et j’ai vu, j’ai surpris le coït lacustre des Tortues, joué avec le Poulpe aux jeux de l’Illusion, approché le destin des larves en compagnie de l’Axolotl, appris le mimétisme près du Caméléon, écouté les éructations du Boa. Et surtout, dans le pré de la mort imminente, j’ai perçu avec le Grillon l’espoir d’une vie sans parents, vécu devant la Mante l’horreur des noces consommées, connu l’amour enluminé du Ver luisant, épelé avec les Abeilles les verbes du soleil; Après quoi, j’ai tenté sans succès de vaincre l’amnésie des Mouches et subi, sur la toile de l’Épeire, les affres de la proie promise au sacrifice. Bref, j’ai vécu. Qui pourrait en disconvenir ? Et pourtant tout cela fut balayé, oublié en un instant quand, au soir qui suivit ma fuite de la toile, je perçus une odeur indicible et aperçus sur une fleur la splendeur d’Auréiia. Car c’est le nom qu’immédiatement je Lui donnai, le seul nom qui soit digne d’Elle, le seul aussi qui dise — et puisse me rappeler à jamais — l’image et l’imago de son corps merveilleux. Je dis bien imago, car Aurélia était la plus belle femelle du plus beau, du plus grand, du plus chatoyant papillon, le majestueux Paon de nuit. Mais tout cela eut un début curieux, bien différent de ce qui allait suivre, un début presque insignifiant et, au sens propre, terre à terre… »

Dans la forêt des songes chez Nil

La forêt d’Orient. Elle frémit déjà là-bas sous les friselis d’un vent ludique et tempéré, elle frissonne et moutonne car on ne saurait dire qu’elle s’élève, encore moins qu’elle s’élance. S’élancer, s’élever, culminer, surplomber, c’est le fait des forêts exotiques, tropicales ou sauvages, non celui des forêts crétacées et de leurs modestes feuillus. Vue de loin, avec ses rangées d’arbres sagement alignés, elle apparaît paisible et débonnaire. Oui, une forêt quiète, accueillante aux flâneurs, promise aux promeneurs mais, il faut bien le dire, sans aucun mystère apparent. Bien sûr, en choisissant cette forêt au cœur de la Champagne crayeuse, il se doutait qu’il n’y rencontrerait pas de sarigue allaitant ses petits dans les ramures d’un jacaranda, encore moins quelque tamanoir fouissant le sol sous le couvert des grands anacardiers. Ce n’était pas l’Amazonie et le croassement des corneilles à l’entour n’avait que peu à voir avec le cri des singes hurleurs quand le soleil se couche sur le Mato Grosso. Nul besoin de venir jusqu’ici pour s’en assurer ! Mais il pensait, peut-être à tort, que le mystère peut se cacher quelquefois au cœur de l’ordinaire, au sein des paysages les moins fantasques ou les moins exotiques. C’est pour cela — et aussi à la suite de rumeurs insistantes — qu’il avait choisi cette région et la forêt d’Orient Mais voilà : il ne l’imaginait pas si conforme à l’idée qu’on pouvait se faire d’une forêt tranquille et parfaite, d’une forêt modèle. Aussi hésita-t-il un temps au seuil de ses ombrages, se demandant s’il n’allait pas revenir sur ses pas, lorsqu’un splendide, énorme et rutilant ara vint se poser sur son épaule.

Les aras ne sont pas légion dans la forêt d’Orient, pas plus d’ailleurs que les autres espèces de perroquets amazoniens. Surprise, donc, et même stupéfaction que l’arrivée soudaine de ce volatile étranger et peut-être même apatride ! Il ne voyait à cette apparition que deux explications possibles : ou l’oiseau venait de s’échapper de quelque cage ou quelque enclos des environs et trouvant sur sa route une épaule vacante s’y était posé tout de go ou il ne pouvait s’agir que d’un céleste messager, envoyé ici-bas — mais par qui ou par Qui ? — à seule fin de l’épauler — et ce dans tous les sens de ce mot — sur les chemins qui l’attendaient. Un ange, en somme, mais un ange qui, pour des raisons de lui seul connues, aurait adopté vêture, parure et chamarrure amazoniennes. Pour l’heure, l’ange se trémoussait tant et plus sur l’épaule de son perchoir improvisé afin de s’y installer à son aise en veillant soigneusement à ne pas y implanter ses serres.
Après quoi, ouvrant tout grand son bec, il demanda :

— Vous avez un nom, je suppose ?

Paroles soufies

Dans son ouvrage intitulé Paroles soufies des derviches anatoliens, paru dans la collection ‘Carnets de sagesse’ chez Albin Michel, Sylvia Lipa Lacarrière nous trace un raccourci de la poésie des derviches anatoliens.

Ceux-ci, apparus au XIIIème siècle, introduisirent selon l’auteur un «chant porteur d’une spiritualité et d’une parole nouvelle» qui se greffa sur «ce rameau mystique de l’Islam qu’est le soufisme» et qui porta la marque d’un «doute fécond».

Dans son ouvrage intitulé Paroles soufies des derviches anatoliens, paru dans la collection ‘Carnets de sagesse’ chez Albin Michel, Sylvia Lipa Lacarrière nous trace un raccourci de la poésie des derviches anatoliens.

Ceux-ci, apparus au XIIIème siècle, introduisirent selon l’auteur un «chant porteur d’une spiritualité et d’une parole nouvelle» qui se greffa sur «ce rameau mystique de l’Islam qu’est le soufisme» et qui porta la marque d’un «doute fécond».

Yunus Emré fut le premier d’une longue lignée de moines et chanteurs derviches. Djalâl-ud-Dîn Rûmi, contemporain de Yunus, fonda l’ordre des derviches tourneurs et fut l’auteur de milliers d’odes lyriques en langue persane. (lire l’extrait).

Les photographies sont de Roland et Sabrina Michaud.

La Noria

Noria, pourquoi grinces-tu
Et pourquoi gémis-tu?
Je grince et je gémis d’amour pour Dieu.
Je suis noria et je suis eau souffrante
Dieu a voulu que je geigne et gémisse.
Mes ailes, mes bras sont arbre mutilé.
Chêne j’étais dans les montagnes,
Chêne tout dru vers Dieu dressé.
Mais on coupa mes branches,
On amputa mon tronc,
Et depuis je suis vielle,
Infatigable vielle
Tournée vers le poète, M’ont rabotée,
M’ont tanaisée, m’ont mortaisée
Les charpentiers.
Et depuis, par l’amour navrée,
Je geins de Vérité.
Yunus, toi qui connais la roue du monde,
Tu sais qu’aucun dessein ne trouve issue,
Que nul être humain ne demeure.
Noria navrée d’amour, je tourne,
Je grince et je geins.

Yunus Emré

L’histoire entière du monde sommeille
En chacun de nous.

Jalâl-ud-Dîn Rûmi

Etonnants voyageurs

À l’ami Jacques Lacarrière.Il fut de l’aventure « Etonnants Voyageurs » dès la première édition, et n’en manqua pas une seule, comme il fut de l’aventure de la revue « Gulliver » née en avril 1990 qui rassembla tous les écrivains fidèles de Saint-Malo autour de cette idée d’une littérature « voyageuse, aventureuse, soucieuse de dire le monde ».

C’est donc tout naturellement qu’il était devenu membre ( un membre très actif, toujours pétillant d’idées) de l’association Etonnants Voyageurs. Et le public le retrouvait chaque année avec bonheur, au café littéraire avec Maette Chantrel, à la Tour des Moulins avec son complice en poésie Yvon Le Men, où Sylvia Lipa, sa femme, et lui enchantaient le public par leurs lectures, et dans de multiples rencontres évocations, débats, rencontres, qu’il illuminait de son humour et de son immense érudition.
« Illuminait » : c’est le mot juste. Il était un de ces rares écrivains qui savaient faire de leur savoir de la lumière. Et nous gardons en souvenirs quelques instants de grâce, comme à Sarajevo, où il avait bouleversé le public par un magnifique hommage à Danilo Kis, ou cette « rencontre d’amitié » autour de Nicolas Bouvier, avec Jacques Meunier et Gilles Lapouge, les complices de toujours – tant d’autres encore, qu’il faudrait citer… Il avait la grâce.
Un immense écrivain. Amoureux fou de la Grèce, bien sûr, où il aura passé une bonne partie de sa vie, mais aussi de l’Inde, on le sait moins ( parti pour l’Inde, il était tombé malade à mi-chemin nous racontait-il, et avait ainsi découvert la Grèce, et lorsqu’à sa deuxième occasion de la découvrir, il était de nouveau tombé malade, il y avait vu comme un signe) de l’Anatolie, de l’Egypte, des mondes celtiques (sort ces jours-ci, chez sa grande amie Nicole Lattès La Forêt des songes, fantaisie autour des thèmes arturiens auquel il tenait beaucoup) passionné par le bouddhisme comme par les gnostiques, il était, au delà de la Grèce, profondément, un « homme du monde ». La manière française de tout cataloguer l’associe quasi exclusivement à la Grèce. A tort. Reste donc encore à prendre la mesure de son projet : à travers les cultures, les paysages et les chemins du monde, dessiner les contours d’une métaphysique de l’imagination créatrice Autrement dit : par le travail de l’écriture, réenchanter continûment le monde.
Un homme du monde, oui. Aimant la vie, le vin, les amis, bref, le « bel aujourd’hui » : la plongée dans les cultures du passé n’était pas chez lui un refuge, mais une manière de donner sens, profondeur, intensité, couleurs au présent : « J’aime le siècle ou je suis né, disait-il : je m’y sens bien et je n’ai jamais feint, comme tant d’autres, de m’y croire inadapté ou exilé ».
Pour un numéro de la revue Gulliver consacrée à la littérature de voyage, il avait proposé cette introduction, qui le résume si bien : « Le but du voyage ? Aucun, si ce n’est de perdre son temps le plus féeriquement possible. Se vider, se dénuder et, une fois vide et nu, s’emplir de saveurs et de savoirs nouveaux. Se sentir proche des Lointains et consanguin des Différents. Se sentir chez soi dans la coquille des autres. Comme un bernard-l’hermite. Mais un bernard-l’hermite planétaire. Ainsi pourrait-on définir l’écrivain-voyageur : “ Crustacé parlant dont l’esprit, dépourvu de carapace identitaire, se sent spontanément chez lui dans la culture des autres“ ». Jacques Lacarrière l’enchanteur.

L’équipe du festival

Gil Jouanard

Roupnel, Bachelard, Lacarrière : trois poètes de grand chemin.

Sans être moins qu’aujourd’hui digne de figurer au rang des sciences, la géographie, du temps où Gaston Roupnel en enseignait l’histoire à l’Université de Dijon, n’en était pas moins, simultanément, ce que nous appellerons sans hésiter une matière littéraire, ainsi que nous en avaient convaincus, un demi siècle plus tôt, Onésime et Elysée Reclus, les deux poètes géographes dont certaines descriptions inspirées, sans négliger la géologie et la topographie, clés de la géographie physique, nous offrent encore aujourd’hui le bonheur de rêver de certains paysages et de certains aspects du relief et de l’hydrographie terrestre (voir ce qu’Elysée écrit au sujet de la montagne et à propos des rivières).

Sans doute devons-nous ce miracle à un type d’enseignement, depuis longtemps oublié, que l’on désignait de façon symptomatique sous le terme d’ « humanités », et qui forma également l’esprit d’un grand ami de Roupnel , cependant épistémologue, l’autre Gaston, Bachelard, grand maître rêveur des éléments et de la matière.

Lorsqu’il préfaça la réédition, dans la collection Terres Humaines, de L’Histoire de la campagne française, Emmanuel Leroy-Ladurie s’autorisa à prétendre que, si Roupnel écrivait parfois en poète, sa conception de la géographie relevait d’une espèce d’idéalisme romantique, plein de charme mais peu fiable du point de vue scientifique. Il donna si j’ai bonne mémoire comme exemple l’attribution qu’il avait faite de la civilisation rurale primitive, celle qui structura le paysage français et qui inventa les clairières, les villages, les chemins, à de très hypothétiques « Ligures », que de surcroît notre Gaston faisait remonter jusque dans le Jutland, où l’on trouve en effet des monuments mégalithiques, et cet art du muret à la fois séparateur de parcelles et indicateurs de directions soulignant le trajet des chemins, comparables à ceux de l’Aveyron, de la Lozère, du Quercy, de Bretagne, d’Irlande, mais aussi d’Espagne et du Portugal, sans parler de certains endroits de l’Afrique du Nord.

Il se peut que ce nom de Ligure ait été choisi un peu hâtivement, même si l’on sait qu’ils ne se cantonnèrent pas, du Néolithique au Chalcolithique, mais aussi par la suite, à la frange littorale varoise, alpino-maritime et nord italique. Mais qu’importe leur nom, à ces gens qui, les premiers, défrichèrent notre territoire, y créèrent des terroirs, l’habitèrent et l’animèrent ! Ils peuvent tout aussi bien être Ibères, et même cousins des Pélasges pré-Achéens et des Numides, voire des ancêtres des Coptes dont on sait ce qu’ils firent de l’Egypte. Leur nom importe peu. Ce qui importe, et Roupnel sait nous le dire avec justesse et émerveillement, c’est qu’ils inventèrent le paysage qui est encore le nôtre aujourd’hui (quoiqu’on s’emploie à l’éradiquer depuis quelque temps).

Sa façon de relater les circonstances dans lesquelles, par hasard, se trouvant au sommet d’une colline en Bourgogne, et apercevant le tracer d’un chemin se faufilant parmi les cultures, s’enfouissant dans l’épaisse et ombrageuse matière d’une forêt, en ressortant, reprenant sa route à ciel ouvert et se dirigeant, contre vents et obstacles, vers le nord, jusqu’à la Champagne de Bachelard, il eut l’intuition d’un réseau ininterrompu, peut-être de la Baltique à la Méditerranée, voie commerciale et aussi médiatrice culturelle, cette façon inspirée ne peut pas ne pas nous inspirer à notre tour, nous qui sommes des adeptes du Droit de rêver et qui, tout comme Jacques Lacarrière, nous sentons intimement, filialement, tributaires, dépendants et sans doute natifs du paysage terrestre sur tous les modes de sa déclinaison.

Notons au passage que cet énigmatique et obstiné chemin, venant du nord-est de l’Hexagone et se dirigeant vers le sud, ouvrait ainsi la voie au Lacarrière de Chemin faisant, qui marcha depuis les Vosges jusqu’aux Pyrénées…

Ainsi, cette grande école de la géographie française, plus soucieuse de pénétrer la trame du relief terrestre, ses arcanes, que d’en chiffrer les données statistiques, et qui finit par nous donner cet écrivain de haut vol qu’est Julien Gracq, naviguait à l’intuition et donc à l’estime, comme pour confirmer la pertinence de la fameuse assertion de Hölderlin, selon qui « c’est poétiquement( ou peut-être vaut-il mieux traduire « en poète ») que l’homme habite la terre ».

Les chemins ont tout spécialement requis l’attention et animé la plume rêveuse autant qu’érudite et intuitive de Roupnel, et c’est sans surprise mais avec un fort sentiment de complicité tellurique et flâneuse qu’on retrouve ce mode ambulatoire de la méditation, celle qui n’a besoin du dogme d’aucune religion pour véhiculer le sens du sacré, ce sacré intuitif et matérialiste qui contribuait à nourrir spirituellement et à animer le quotidien des hommes aux temps chamaniques de la Préhistoire, mais aussi dans cette pratique sensorielle et matérialiste de la métaphysique qu’on reconnaît dans l’inspirée philosophie du boudhisme t’chan, celle du grand « paysagiste » Wang wei, celle du penseur chinois qui nous rappela que c’est le passant qui fait le chemin.

Car le regard du géographe lyrique ne se contente jamais de décrire les processus, de les rationaliser ; il nous rapproche de l’évidence et du machinal, de l’expérience et du vécu ; et nous les voyons, ces petits hommes du Mésolithique et du Néolithique, avançant à pas mesurés, prudents et hardis à la fois, reconnaissant les obstacles et choisissant d’instinct le passage commode, inventant des trajets usuels, se réappropriant la piste judicieuse dessinée à touches caressantes d’aquarelliste par des générations d’animaux, faisant chemin de tout itinéraire répété et sachant marquer l’étape, puis implanter le séjour là où la source propose l’eau indispensable, là où la surveillance contre le danger s’avère le plus aisée, là où poussent en abondance les baies, où le gibier pullule, où affleurent les veines de silex.

Chemin faisant, c’est eux aussi qu’ils font, qu’ils polissent, façonnent, inventent ; leurs dieux, ce sont eux-mêmes, leur patience, leur ténacité, leur pugnacité, leur prudence, leur hardiesse, leur pragmatisme, leur sens poétique de la réalité.

Roupnel nous fait vivre cela, cette lente, ancienne maturation, faite d’hésitations réitérées et de soudaine et impulsive prise d’initiative, long adagio fataliste et machinal entrecoupé de brusques scherzos décisifs et s’il le faut impérieux. De la discipline à la révolte, de la résignation à l’insurrection et à la prise de pouvoir sur les éléments et sur la matière. Méticuleuse prise de possession de la matière poétique et nourricière dont la planète est faite. Lente insertion dans le tissu de ce visible englobant et colossal, énigmatique et souvent rétif.

Roupnel nous décrit cet homme-là, son « Ligure », comme Li Tcheng le fait, dans son Voyage à travers montagnes et torrents : infime particule de vie se glissant dans le moindre des interstices, dans la faille la plus ténue, dans la diaclase et le synclinal les plus occultés ; faisant du nombre sa force sécurisante et de sa ruse son arme fatale, sentant les occasions propices et celles qui menacent, ainsi que font tous les animaux ; mais capable de dépasser et transcender la portée de ce réflexe en lui inoculant le sérum de la réflexion, puis celui, encore plus perfectionné, de l’abstraction, et en coordonnant les signaux désordonnés mais insistants de la mémoire…

Roupnel nous les fait voir, éprouver, reconnaître, ces hommes-là, ces Ligures comme il les appelle, ceux qui ne se contentèrent plus de découvrir le monde, mais qui entreprirent de le façonner, de le domestiquer, de le ponctuer de villages, de le sillonner de murets à perte de vue et d’un lacis de chemins que reprirent plus tard les grands pragmatiques indo-européens.

Il nous montre comment cette sente partie des confins d’un village, et se noyant soudain dans la brouillonne luxuriance d’un bouquet de fourrés et de buissons, n’est rien d’autre que la trace infime, usée, mitée, d’un ancien chemin prestigieux, qui n’allait pas seulement aux champs et aux jardins, mais, de champ en jardin et de jardin en champ, et de ferme isolée en hameau, montait jusqu’au gisement de silex lointain ou à la réserve d’ambre encore plus éloignée.

Chemin faisant, c’est lui-même qu’il faisait, cet homme ; et Roupnel le baptise Ligure, simplement pour lui donner un nom, puisque, on le sait, n’existe que ce qui est nommé. Il aurait pu l’appeler Ibère ou Numide ou Pélasge, et pourquoi pas Magdalénien, et pourquoi pas, même, Aurignacien ? L’homme de Roupnel, paysan méticuleux et obstinément patient, marcheur inlassable et abatteur d’obstacles, c’est cet habilis erectus et faber poeticus qui nous prépara la terre et nous la rendit familière, machinale. Pour lui, elle ne l’était pas, machinale ; pour lui, elle était une succession de difficultés, de complications, de dangers, de mystères, d’incompréhensibles énigmes qu’il repéra, inventoria, désigna puis nomma de manière définitive, capta, s’appropria, mais en se tenant toujours aux aguets, sachant que le volcan éteint peut se réveiller, que le cours d’eau serein peut déborder de façon mortelle, que le feu si docile peut s’enrager et tout anéantir sur son passage, que la montagne peut s’ébouler, la neige vous ensevelir ainsi que votre refuge, que la proie peut, acculée, devenir terrible ou même et à son tour prédatrice.

Barde géographe, Roupnel nous a retracé la Geste de l’Homo Ruralensis, ce Conquistador du monde visible, ce matador de la réalité, ce maître queue qui transforme la matière végétale et organique en nourriture et le cri de douleur en chant, le cri de joie en danse, le cri intérieur en œuvre d’art.

Roupnel, Bachelard, Lacarrière, même combat, non pas grégaire comme le sont les masses manœuvrières de tout type dont les sociétés humaines font leurs armées, leurs cohortes, leurs corporations, leurs défilés célébrateurs, commémoratifs ou revendicatifs, mais combat d’homme à d’homme, de soi à soi, combat avec et contre soi, pour s’affranchir sans cesse plus de l’ignorance, de la mesquinerie, de la vulgarité, de la bêtise intrinsèque, de l’égoïsme forcené, des limites spécifiques. Ils sont les grands solitaires partageux et conviviaux. Les libres penseurs et libres acteurs de la vie terrestre.

Ils sont d’ici, c’est-à-dire de partout à la fois. Poètes.

Gil Jouanard

Desmos

   Desmos
Numéro 27 de la revue Desmos-Le Lien
Depuis sa disparition, il y a deux ans, de nombreux hommages ont évoqué la mémoire de Jacques Lacarrière. Desmos, pour qui il a été un compagnon de route fidèle et généreux, a souhaité prendre le temps de préparer un numéro qui soit tout sauf un mausolée, tant la vie et l’œuvre de ce grand helléniste fut avant tout une expérience séculaire de l’érudition, un humanisme hors des académies.

Durrell et Lacarrière : rencontre au bord du Styx

Hommage à Jacques Lacarrière
C. Alexandre-Garner & C. Séris (éd.)Présentation de l’éditeur:
Cet ouvrage témoigne de l’amitié que partagèrent Lawrence Durrell et Jacques Lacarrière dès leur première rencontre. Rencontre au bord du Styx est la première publication de la nouvelle collection durrellienne. Cet ouvrage accueille des témoignages sur l’oeuvre de Jacques Lacarrière, des analyses des mythes récurrents qui tissent la trame de ses textes et des réactions de poètes, d’écrivains et d’universitaires de tous les horizons.On ne s’étonnera pas que des chercheurs grecs aient tenu à proposer leur propre hommage à ce voyageur infatigable qui fit aimer le pays d’Homère à plus d’une génération de Français à travers son livre sur le Mont Athos. Les poètes, qui se sont joints à ce travail pour saluer une dernière fois leur frère de plume, affirment ainsi à nouveau que la poésie n’a que faire des frontières qui tentent de diviser les hommes.

Ont contribué à cet ouvrage :
Christiane SÉRIS, Béatrice COMMENGÉ, Tahar BEKRI, Gil JOUANARD, Luis MIZÓN, Jean GUILOINEAU, Pierre GROU, Carlos FREIRE, Jean-Pierre RENAULT, Antigone SAMIOU, Sophie IAKOVIDOU, Barbara PAPASTAVROU, Irini APOSTOLOU, James GIFFORD & Stephen OSADETZ, Bruno TRISTMANS, Corinne ALEXANDRE-GARNER.

Presses Universitaires de Paris X, 2008
isbn (ean13) : 978-2-84016-030-4
format 15 X 21 / illustré
166 pages

Fabula

Rencontres d’Auxerre

En mai 2007

A l’invitation de la conservatrice de la Bibliothèque municipale d’Auxerre, manfestations autour de Jacques Lacarrière ( lectures de textes de Jacques et de ses compagnons d’écriture publiés dans « Flâner en france » (éditions Christian Pirot), et présenté par Gil Jouanard , « Trois poètes de grands chemins » :
Roupnel, Bachelard, Lacarrière.

Lire le texte de Gil Jouanard « Roupnel, Bachelard, Lacarrière : trois poètes de grand chemin » écrit à cette occasion…

Promenade en Grèce avec Jacques Lacarrière Paris

Sous l’égide le la Fondation Hellénique

Le mardi 24 avril de 20h à 23h

La manifestation rendra hommage à l’écrivain de « l’été grec », en revenant, grâce à la récitation de Silvia Lipa-Lacarrière, sur ses textes et en associant la musique qu’il affectionnait, le Rébétiko

Avec :
Silvia Lipa-Lacarrière, récitante
Nicolas Syros, bouzouki et chant
Menelas Evgenidis, guitare

Renseignements – réservations :
Fondation Hellénique 47B Bd Jourdan 75014 Paris, 01 58 10 21 00/22 20/22 30/
Tarifs : 15 € – résidents CIUP : 8 €

La Fondation Hellénique