{"id":803,"date":"2016-12-31T00:00:00","date_gmt":"2016-12-30T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/localhost:8888\/site\/2016\/12\/31\/sourates\/"},"modified":"2019-07-04T22:45:52","modified_gmt":"2019-07-04T20:45:52","slug":"sourates","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2016\/12\/31\/sourates\/","title":{"rendered":"Sourates"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/CF-Sourates.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1627\" width=\"492\" height=\"784\" srcset=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/CF-Sourates.jpg 600w, https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/CF-Sourates-188x300.jpg 188w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/figure>\n\n\n<p>Sourate, au sens premier du mot, ne signifie rien d&rsquo;autre que chapitre ou verset. Mais l&rsquo;usage qu&rsquo;en firent, avec le Coran, les disciples de Muhammad leur donna aussi \u00e0 la longue le sens de r\u00e9v\u00e9lation, voix per\u00e7ue, voix re\u00e7ue de l&rsquo;homme-dieu qui est en nous. Ici, plus modestement, j&#8217;emploie ce mot pour dire que ces textes sont n\u00e9s de l&rsquo;\u00e9coute attentive &#8211; et souvent \u00e9merveill\u00e9e &#8211; de toutes les voix du monde : voix int\u00e9rieures d&rsquo;abord, avec le bruissement de son propre sang et les murmures de la m\u00e9moire, voix ext\u00e9rieures ensuite, avec les froissements de l&rsquo;herbe sous le vent, les rumeurs de la rue, les nouvelles de la radio, les messages des antipodes et le silence fourmillant des \u00e9toiles. Je ne connais pas d&rsquo;autre voie pour vivre totalement la spiritualit\u00e9 que de l&rsquo;affronter chaque jour aux \u00e9preuves et al\u00e9as du monde.<\/p>\n<p>Je me regarde dans la glace. Une foule h\u00e9t\u00e9roclite s&rsquo;agite dans mes yeux, mon visage, mes mains, en tout mon corps: un l\u00e9murien, un \u00e9picurien, un primate, un homo sapiens, un coelacanthe, un futur archange, un homo faber, un bourguignon, un archanthrope et, peut-\u00eatre, un po\u00e8te. Chacun de nous est cette histoire vivante, cette foule unifi\u00e9e en nous-m\u00eames, cette m\u00e9moire charriant des anc\u00eatres mutants, un grenier de g\u00e8nes oubli\u00e9s, une m\u00e9lodie de mutations, un pass\u00e9 compos\u00e9, un futur propos\u00e9. Nous sommes d\u00e9j\u00e0 vieux mais sommes aussi promesse. Etant impr\u00e9vus sur terre, il nous faut y pr\u00e9voir notre n\u00e9cessit\u00e9. Rien en nous ou sur nous n&rsquo;appara\u00eet vraiment superflu, \u00e0 part l&rsquo;appendice et peut-\u00eatre ce qui reste en notre enc\u00e9phale du premier cerveau reptilien. Nous avons des centaines d&rsquo;organes, des milliers de globules, des millions de neurones, des milliards de cellules. Et nous avons deux mains. La m\u00e9ditation la plus simple -et la plus n\u00e9cessaire- consisterait, apr\u00e8s avoir salu\u00e9 dans le miroir le l\u00e9murien, sinanthrope ou primate qui ricane au fond de nos yeux, \u00e0 regarder pos\u00e9ment, intens\u00e9ment nos mains, chaque jour, pendant quelques instants.<br>\nNos mains: panoplie de gestes, lexique de pr\u00e9hension. Doigts, paume, phalange, m\u00e9tacarpe, th\u00e9nar, hypoth\u00e9nar, pronation, supination, pr\u00e9hension, pr\u00e9henseur, pr\u00e9hensile, pr\u00e9hensible. Ne nous faisons pas d&rsquo;illusion: nos mains semblent occuper dans notre vie une fonction subalterne mais sans elles notre cerveau ne serait pas ce qu&rsquo;il est devenu. Sans la lente, tr\u00e8s lente autonomie acquise par les mains, sans leur aptitude grandissante \u00e0 la pr\u00e9hension (au d\u00e9triment de la locomotion), sans l&rsquo;adieu progressif qu&rsquo;elles ont signifi\u00e9 \u00e0 la condition quadrumane, pas de lib\u00e9ration de la bo\u00eete cr\u00e2nienne, ni d&rsquo;\u00e9lan vert\u00e9bral ni d&rsquo;avenir linguistique pour notre bouche. Quand on est quadrumane et qu&rsquo;on passe le plus clair (ou le plus sombre) de son temps au ras du sol, la bouche ne peut servir qu&rsquo;\u00e0 prendre, saisir, manger. La parole sera pour plus tard. Pour l&rsquo;homo erectus. Sans homo erectus, pas de Mo\u00efse, ni de Bouddha ni de J\u00e9sus ni de Lao-Tseu. On n&rsquo;imagine aucun proph\u00e8te, aucun dieu quadrumane. M\u00eame les Cyniques, ces philosophes qui jouaient au chien et vivaient parfois comme Diog\u00e8ne dans des niches-tonneaux, usaient de la station debout, m\u00eame pour uriner. Conclusion: pour que la pens\u00e9e naisse, il faut que les mains soient. Elles seules, par leur essaim de gestes, ont permis ce miracle: une ruche de mots en nos bouches.<br>\nComme le visage, la main en tant qu&rsquo;organe a surv\u00e9cu \u00e0 la mort de toutes les mains particuli\u00e8res. Elle contient, elle transmet une m\u00e9moire immortelle qui persiste depuis les origines, c&rsquo;est-\u00e0-dire depuis le moignon \u00e0 cinq cartilages du coelacanthe. Chaque main \u00e9closant sur le bras d&rsquo;un foetus est donc une mani-festation de l&rsquo;immortalit\u00e9. En regardant pos\u00e9ment, intens\u00e9ment mes mains, je les vois ainsi \u00e9voluer en leur immense histoire, devenir tour \u00e0 tour rugueuses, velues, brunes, noir\u00e2tres, avec un pouce non opposable aux autres doigts, je les vois primates en diable, ces mains t\u00e2tonnantes, h\u00e9sitantes ou, remontant le temps, je les d\u00e9couvre \u00e9toil\u00e9es ou palm\u00e9es, tendres cartilages, moignons, p\u00e9doncules \u00e9cailleux.<br>\nCela, pour l&rsquo;histoire naturelle de nos mains. Mais l&rsquo;autre histoire, l&rsquo;humaine, la quotidienne celle qui les voue \u00e0 \u00eatre ma\u00eetresses ou servantes de notre vie, outils pour un m\u00e9tier, organes pour un d\u00e9sir, instruments d&rsquo;un message, mot, mime ? Ce long compagnonnage des mains et du cerveau unis dans l&rsquo;\u00e9mergence parall\u00e8le des gestes et de la parole, ou d\u00e9sunis dans la divergence de la main et de l&rsquo;intellect, a-t-il \u00e9galement un sens, une empreinte en notre psychisme ? A quoi servent nos mains pour l&rsquo;\u00e9volution int\u00e9rieure ? Le m\u00e9ditant doit-il les oublier, les mutiler en lui, les magnifier ?<br>\nJe me dis que l\u00e0 encore les grandes religions orientales -et la part la plus orientale du christianisme, l&rsquo;orthodoxie- ont su accorder aux mains la part qui leur revient dans le devenir de l&rsquo;homme int\u00e9rieur. Homo erectus, faber, sapiens, cogitans, meditans, les mains tiennent une place essentielle en cette \u00e9volution. Serr\u00e9es sur un outil, tendues vers un d\u00e9sir ou jointes en oraison, elles accompagnent, elles expriment le monde int\u00e9rieur de l&rsquo;individu. Manoeuvre, maniement, manipulation, elles manifestent l&rsquo;espace du dedans, elles sont, au sens propre du terme, une mani\u00e8re de l&rsquo;\u00eatre.<br>\nCar les mains ne se contentent pas de manier, manipuler la mati\u00e8re de ce monde, elles savent aussi dire, mimer, danser. Elles sont outil, organe, ornement autonome qui peut, par la mobilit\u00e9 et la dext\u00e9rit\u00e9 des doigts, \u00e9crire ou imager le monde dans l&rsquo;espace. Le doigt peut tracer le mot Dieu un matin d\u2019hiver sur une vitre embu\u00e9e mais il peut aussi \u00eatre ce mot. Regardez, sur certaines ic\u00f4nes byzantines, la position des doigts du Christ b\u00e9nissant: ces doigts disent, \u00e9crivent le mot Christos ou plut\u00f4t les quatre consonnes principales selon la graphie byzantine : I C X C. La main du Christ \u00e9crit ainsi son propre nom lorsqu&rsquo;il b\u00e9nit, elle dit: Je suis Christos. Langage et graphie de sourd-muet, dira-t-on, mais qui devait s\u00fbrement jouer un r\u00f4le important autrefois.<br>\nLes hagiographes byzantins admiraient que \u00ab gr\u00e2ce \u00e0 la divine providence du Cr\u00e9ateur, les doigts de ta main humaine soient con\u00e7us de mani\u00e8re \u00e0 pouvoir figurer le nom de Christ\u00bb. Na\u00efve admiration. Avec cinq doigts, les combinaisons sont multiples et, en se limitant aux consonnes principales, la main peut \u00e9crire dans l&rsquo;espace le nom de presque tous les dieux, d\u00e9esses, anges et d\u00e9mons. Elle peut m\u00eame \u00e9crire son propre nom dans bien des langues. Ou, comme aux Indes, devenir un mudr\u00e2, un geste-\u00e9criture, un mot-doigts, un nom digit\u00e9, elle peut dire la menace, l&rsquo;adoration, la crainte, la m\u00e9ditation, la paix, la connaissance. Ce n&rsquo;est plus seulement l&rsquo;homme corporel qu&rsquo;elle prolonge, exprime ou amplifie, mais l&rsquo;homme int\u00e9rieur dont elle image la pens\u00e9e d\u00e9close, l&rsquo;\u00e9moi palm\u00e9, le pentagramme manifest\u00e9. Combien de noms, de mots, de phrases contiennent ou d\u00e9tiennent nos doigts ? Quel dieu inconnu habite nos phalanges ? Quel panth\u00e9on r\u00e9side dans le creux de nos paumes ?<\/p>\n<p>Jacques Lacarri\u00e8re, Editions Fayard<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sourate, au sens premier du mot, ne signifie rien d&rsquo;autre que chapitre ou verset. Mais l&rsquo;usage qu&rsquo;en firent, avec le Coran, les disciples de Muhammad leur donna aussi \u00e0 la longue le sens de r\u00e9v\u00e9lation, voix per\u00e7ue, voix re\u00e7ue de l&rsquo;homme-dieu qui est en nous. 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