{"id":797,"date":"2016-12-31T00:00:00","date_gmt":"2016-12-30T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/localhost:8888\/site\/2016\/12\/31\/lete-grec\/"},"modified":"2025-02-19T15:31:15","modified_gmt":"2025-02-19T14:31:15","slug":"lete-grec","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2016\/12\/31\/lete-grec\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00e9t\u00e9 grec"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"192\" height=\"300\" src=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/l-ete-grec-231934.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1440\" style=\"width:308px;height:481px\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Th\u00e8bes. Aucun lieu n&rsquo;est plus propice \u00e0 ce retour aux sources que cette montagne qui abrita le nourrisson \u00ab le plus maudit du monde \u00bb, comme dirait notre \u00e9poque superlative, montagne aujourd&rsquo;hui sans arbres, aride, d\u00e9nud\u00e9e, aux grands rochers gr\u00eal\u00e9s de trous, de cavit\u00e9s o\u00f9 poussent encore, en ce d\u00e9but d&rsquo;octobre, cyclamens, asphod\u00e8les et ces fleurs qui pour moi sont l&rsquo;image automnale de la Gr\u00e8ce, ces scilles, grandes jacinthes aux grappes de fleurs mauves, ondulant sous le vent comme des lis de mer sous les courants marins. Cith\u00e9ron : rochers bleus, rochers gris, terre ivoire, patin\u00e9e par le vent, fleurs mauves et blanches. Les rares bosquets sont depuis longtemps d\u00e9pass\u00e9s. ]e n&rsquo;ai plus devant moi, au-dessus de moi, que la nudit\u00e9 de la pierre et du ciel. Heureusement, il souffle un vent doux qui rafra\u00eechit le visage et les bras. Inutile de chercher un endroit pour y exposer (\u00e0 toutes fins inutiles) un nourrisson embarrassant : il n&rsquo;y en a pas, il n&rsquo;y en a plus. Plus d&rsquo;arbres o\u00f9 le suspendre par les pieds, plus de buissons o\u00f9 le fourrer et, ce qui est plus grave, plus de fauves pour le d\u00e9vorer. Montagne comme n&rsquo;importe quelle autre. Mais justement, cette nudit\u00e9, ce triste anonymat est lui-m\u00eame comme un message, un immense \u00e9tendard de rocs et de buissons portant inscrit : ICI, IL N&rsquo;Y A PLUS DE MYTHES. Lieu id\u00e9al donc pour ce ressac des images, ce flux et ce reflux des pourquoi d&rsquo;autrefois et de ceux d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. On a envie ici de se pelotonner contre un de ces rochers bossus et craquel\u00e9s, de se recroqueviller, de reprendre \u00e0 l&rsquo;envers le chemin de la conscience et de la vie. N&rsquo;est-ce pas cela qui demeure aussi de la Gr\u00e8ce, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ses gen\u00e8ses rationnelles \u2014 astronomie, g\u00e9om\u00e9trie, math\u00e9matique, m\u00e9decine, urbanisme, d\u00e9mocratie, conscience de ITiistoire \u2014 : cet inventaire lucide et unique en son temps du pays int\u00e9rieur, du hasard objectif, de l&rsquo;homme face \u00e0 ses dieux et ses d\u00e9mons internes ? Il est en Gr\u00e8ce des lieux o\u00f9 mieux qu&rsquo;\u00e0 Delphes et \u00e0 Myc\u00e8nes, plus qu&rsquo;\u00e0 Olympie, Epidaure, Eleusis, on peut saisir ou retrouver la source du \u00e7a qui nous habite. Ces lieux, ce sont tous ceux que les Grecs \u00e9lirent et ressentirent comme des lieux de passage, d&rsquo;affleurement, de surgissement du monde souterrain qu&rsquo;ils appel\u00e8rent entr\u00e9es ou issues des Enfers et autour desquels naquirent et se fix\u00e8rent des mythes, des r\u00e9cits o\u00f9 affleurent justement le monde souterrain de la psych\u00e9 : Tr\u00e9z\u00e8ne o\u00f9 Ph\u00e8dre expose au grand soleil des d\u00e9sirs jusqu&rsquo;alors refoul\u00e9s ; ce Cith\u00e9ron, montagne \u0153dipienne et plus loin l&rsquo;autre de Trophonios, dieu oraculaire o\u00f9 le consultant devait s&rsquo;introduire sous la terre au fond d&rsquo;un puits et recevait dans la nuit chtonienne \u2014 par des visions, des bruits, des sensations diverses \u2014 la r\u00e9ponse \u00e0 la question pos\u00e9e. Mais, plus r\u00e9v\u00e9latrices encore, \u00e9taient \u00e0 Trophonios les deux sources qui y coulaient : la source d&rsquo;Oubli, la source de M\u00e9moire (sans doute faudrait-il l&rsquo;appeler source de Rem\u00e9moration) dont l&rsquo;eau, une fois bue, permettait \u00e0 l&rsquo;homme de revivre, de se resouvenir de tout son pass\u00e9. Ni les Sum\u00e9riens, ni les Egyptiens ni les S\u00e9mites ne lev\u00e8rent jamais \u2014 ni n&rsquo;\u00e9lev\u00e8rent \u00e0 la conscience \u2014 ce monde interne, l&rsquo;eau souterraine de la source d&rsquo;Oubli, ce soleil noir en l&rsquo;homme, comme le firent les Grecs. C&rsquo;est cela qui persiste pour moi dans le mot Gr\u00e8ce : ce premier regard, cette premi\u00e8re fissure d\u00e9couverte et ma\u00eetris\u00e9e (cette porte entreb\u00e2ill\u00e9e dans la psych\u00e9 par o\u00f9 \u0152dipe aper\u00e7oit dans la chambre nuptiale le cadavre pendu de sa m\u00e8re), cette premi\u00e8re lumi\u00e8re insoutenable mais regard\u00e9e en face, et parfois aveuglante au sens propre du terme. Ceux qui chercheraient aujourd&rsquo;hui en Gr\u00e8ce le lieu de quelque pri\u00e8re ou quelque d\u00e9votion \u2014comme le firent autrefois Renan, Flaubert, Lamartine et Maurras \u2014 devraient aller non plus sur l&rsquo;Acropole mais sur le Cith\u00e9ron. Ils n&rsquo;y prieront plus la raison mais peut-\u00eatre, en ce temple nu, percevront-ils, perceront-ils l&rsquo;\u00e9nigme du premier cri.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Lacarri\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/brevet2007.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">L&rsquo;\u00e9t\u00e9 grec au brevet 2007&#8230;<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Paris, Plon, collection Terre Humaine, 1976<br> Disponible en poche Terre Humaine Poche<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Th\u00e8bes. 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