{"id":347,"date":"2019-05-20T17:33:30","date_gmt":"2019-05-20T15:33:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2019\/05\/20\/faisons-la-paix-avec-aristophane\/"},"modified":"2019-05-20T17:33:30","modified_gmt":"2019-05-20T15:33:30","slug":"faisons-la-paix-avec-aristophane","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2019\/05\/20\/faisons-la-paix-avec-aristophane\/","title":{"rendered":"Faisons la paix avec Aristophane"},"content":{"rendered":"<paroles>\nRien ne ressemble moins \u00e0 l\u2019Ath\u00e8nes du V\u00b0 si\u00e8cle que le Paris du XX\u00b0si\u00e8cle et rien ne ressemble moins au Parth\u00e9non que Notre-Dame. Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas tellement, comme on pourrait le penser, une question d\u2019architecture. La grande diff\u00e9rence entre le premier et la seconde, c\u2019est que les cryptes de Notre-dame n\u2019abritent pas les r\u00e9serves d\u2019or de la Banque de France alors que le Parth\u00e9non contenait le tr\u00e9sor d\u2019Ath\u00e9na, autrement dit l\u2019argent de l\u2019Etat. Dieux et hommes, \u00e0 cette \u00e9poque, faisaient caisse et cause communes contre l\u2019adversit\u00e9. A propos de chaque domaine de la vie politique, \u00e9conomique, religieuse, culturelle, on pourrait multiplier les exemples. Rien ne ressemble moins, finalement, \u00e0 une d\u00e9mocratie qu\u2019une autre d\u00e9mocratie, surtout quand vingt-cinq si\u00e8cles les s\u00e9parent. Leur seul point commun, c\u2019est leurs d\u00e9fauts, leurs vices fondamentaux contre lesquels s\u2019est exerc\u00e9e la verve d\u2019Aristophane et, de nos jours, celle des auteurs satiriques, du chansonnier \u00e0 l\u2019auteur comique. L\u00e0, m\u00eame si les r\u00e9gimes en cause sont assez diff\u00e9rents, il y a un terrain d\u2019entente \u00e0 travers les fronti\u00e8res et les \u00e2ges\u00a0: la d\u00e9mocratie, \u00e0 Ath\u00e8nes ou \u00e0 Paris, c\u2019est ce qu\u2019on peut critiquer sans risquer (en principe) \u00ab\u00a0l\u2019atteinte au moral de l\u2019arm\u00e9e\u00a0\u00bb ou l\u2019outrage \u00e0 magistrat\u00a0\u00bb. Je dis en principe car, \u00e0 Ath\u00e8nes comme \u00e0 Paris \u2014 et surtout \u00e0 Paris \u2014 il y eut et il y a des exceptions pour confirmer la r\u00e8gle.<br \/>\n <!--break--><br \/>\nEntre l\u2019est et l\u2019ouest<\/p>\n<p>Amusons-nous, un instant, au jeu (discutable) des correspondances historiques. Quand Aristophane \u00e9crit La Paix, Ath\u00e8nes est menac\u00e9e sur deux fronts\u00a0: \u00e0 l\u2019est par la \u00ab\u00a0 pression\u00a0\u00bb d\u2019un grand Etat totalitaire et imp\u00e9rialiste qui, pour les Grecs, se confond avec l\u2019Asie (je veux dire l\u2019Empire perse dont les arm\u00e9es innombrables ont, deux fois de suite, envahi la Gr\u00e8ce) et \u00e0 l\u2019ouest par la pression plus inqui\u00e9tante d\u2019un ancien alli\u00e9 devenu insolent, exigeant, belliciste (je veux parler de Sparte). Ajoutons qu\u2019en m\u00eame temps, Ath\u00e8nes a des difficult\u00e9s avec les cit\u00e9s \u00ab\u00a0alli\u00e9es\u00a0\u00bb sur lesquelles elle r\u00e8gne (nous dirions aujourd\u2019hui ses colonies). Ces cit\u00e9s du Nord et ces \u00eeles de l\u2019Eg\u00e9e r\u00e9clament leur ind\u00e9pendance ou leur autonomie et, \u00e0 l\u2019occasion, se r\u00e9voltent. Prise entre un Est toujours inqui\u00e9tant et un Ouest revanchard, en proie \u00e0 une \u00ab\u00a0d\u00e9colonisation\u00a0\u00bb difficile, qu\u2019elle fait d\u2019ailleurs tout pour emp\u00eacher, Ath\u00e8nes est contrainte de faire sans cesse la guerre. Mais cette politique de d\u00e9fense et d\u2019improvisations continuelles n\u2019en est pas une. Quand Aristophane \u00e9crit ses principales com\u00e9dies, P\u00e9ricl\u00e8s est mort depuis quelques ann\u00e9es, Ath\u00e8nes se cherche un homme ou des hommes d\u2019Etat, une voie, une politique. Quant au peuple, enjeu et jouet de tous les d\u00e9magogues, tant\u00f4t il est pris de fureurs bellicistes (au point de vouloir faire massacrer tous les habitants m\u00e2les de l\u2019\u00eele de Mytil\u00e8ne qui s\u2019est r\u00e9volt\u00e9e contre Ath\u00e8nes) tant\u00f4t il r\u00e9clame avec autant d\u2019impatience la paix imm\u00e9diate.<br \/>\nDans cette Ath\u00e8nes versatile et passionn\u00e9e, Aristophane est sans doute le seul citoyen \u00e0 n\u2019avoir jamais chang\u00e9 d\u2019avis. A trente ans d\u2019\u00e9cart\u00a0, des Babyloniens (\u00e9crit \u00e0 vingt ans en 426) \u00e0 L\u2019assembl\u00e9e des femmes (\u00e9crit \u00e0 cinquante ans en 392) il ne cesse de pr\u00f4ner la paix, selon des formes et des formules \u00e9videmment diff\u00e9rentes.<br \/>\nVerve, bouffonnerie, burlesque, humour, calembours, fantaisie, fantastique, po\u00e9sie, f\u00e9erie, il y a de tout dans les com\u00e9dies d\u2019Aristophane. Mais ce tout, et cet enchantement des \u00eatres, des situations, des jeux de mots, ne doivent pas faire oublier, chez lui, cette constance dans la critique de la guerre (ou si l\u2019on veut du bellicisme), de la d\u00e9magogie, de la malhonn\u00eatet\u00e9, de la b\u00eatise. Pour Aristophane, le grand dieu de son temps, celui que le peuple adore sans le savoir, ce n\u2019est ni Zeus ni Dionysos, c\u2019est la B\u00eatise et son \u0153uvre est un combat continuel contre toutes les formes de B\u00eatise. Ce combat, jusqu\u2019\u00e0 La Paix, a pris des formes plus virulentes que dans les derni\u00e8res \u0153uvres o\u00f9 la fantaisie et l\u2019absurde pr\u00e9dominent.<br \/>\nVirulentes\u00a0? Voyons Les Babyloniens (dont on ne poss\u00e8de que le sujet car la pi\u00e8ce est perdue). Aristophane y d\u00e9nonce les exactions exerc\u00e9es par Ath\u00e8nes contre les cit\u00e9s \u00ab\u00a0alli\u00e9es\u00a0\u00bb r\u00e9volt\u00e9es. Les alli\u00e9s d\u2019Ath\u00e8nes sont repr\u00e9sent\u00e9s comme des esclaves babyloniens couverts de cha\u00eenes et marqu\u00e9s au fer rouge et les fonctionnaires ath\u00e9niens comme des rapaces capables des pires s\u00e9vices pour r\u00e9cup\u00e9rer les imp\u00f4ts de ces alli\u00e9s. Au point qu\u2019apr\u00e8s la repr\u00e9sentation, Aristophane fut accus\u00e9 de \u00ab\u00a0diffamation contre la r\u00e9publique\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0d\u2019outrage \u00e0 magistrat\u00a0\u00bb et tra\u00een\u00e9 devant un tribunal. Il y fut d\u2019ailleurs acquitt\u00e9 ce qui montre que les magistrats grecs \u00e9taient en avance sur ceux de notre temps. Alors, il revient \u00e0 la charge, l\u2019ann\u00e9e suivante, avec Les Acharniens. Devant un public populaire particuli\u00e8rement \u00ab\u00a0mont\u00e9\u00a0\u00bb en faveur de la guerre contre Sparte, il ose plaider la cause de la paix, ridiculiser l\u2019arm\u00e9e \u2014 ou plut\u00f4t ses cadres \u2014 en la personne de Lamachos, g\u00e9n\u00e9ral vantard et grotesque, et faire triompher la cause d\u2019un simple paysan d\u2019Afrique, Dic\u00e9opolis, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 faire la paix pour son compte. De nos jours, en tenant compte des similitudes historiques, une telle repr\u00e9sentation serait impensable. Comme l\u2019\u00e9crit G. Murray, \u00ab\u00a0Il eut \u00e9t\u00e9 impossible, en tout pays d\u2019Europe, pendant la derni\u00e8re guerre, \u00e0 un \u00e9crivain, si brillant fut-il, de prononcer un discours favorable \u00e0 l\u2019ennemi devant un auditoire populaire moyen. Il aurait pu \u00e9crire un pamphlet ou s\u2019adresser \u00e0 une assistance restreinte de gens acquis \u00e0 son opinion. Mais il n\u2019aurait jamais pu se permettre une apologie de l\u2019ennemi ou une attaque contre la politique nationale au cours d\u2019une repr\u00e9sentation sur un th\u00e9\u00e2tre national\u2026\u00a0\u00bb. C\u2019est l\u00e0 un des points o\u00f9 Ath\u00e8nes a atteint incontestablement un plus haut degr\u00e9 de tol\u00e9rance que n\u2019importe quelle autre soci\u00e9t\u00e9 connue. Car Aristophane, apr\u00e8s Les Acharniens, ne fut pas tra\u00een\u00e9 en justice mais couronn\u00e9 par le premier prix du festival\u00a0!<\/p>\n<p>Pain, paix et po\u00e9sie<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on a la chance d\u2019\u00eatre n\u00e9 en Attique, de vivre dans une d\u00e9mocratie, d\u2019aimer les femmes, le vin, la paix, la justice, de d\u00e9tester la guerre, la d\u00e9magogie, la b\u00eatise et la vilainie, et lorsqu\u2019on a assez de talent pour pouvoir le dire, bref, lorsqu\u2019on s\u2019appelle Aristophane, on arrive vite, vers l\u2019\u00e2ge de vingt-cinq ans, et pour peu qu\u2019on ait l\u2019\u0153il ouvert sur les gens et les choses, aux conclusions suivantes\u00a0:<br \/>\nil n\u2019y a rien \u00e0 attendre des hommes en place ni des dieux. Les hommes en place n\u2019ont qu\u2019un seul but\u00a0: garder leur place en dupant le peuple. Ce sont des d\u00e9magogues ou des sophistes. Pire, ce sont des g\u00e9n\u00e9raux ou des marchands d\u2019armes\u00a0: inutile de compter sur eux pour obtenir la paix puisqu\u2019ils vivent de la guerre.<br \/>\nquant aux dieux, ils sont plus impuissants encore que les hommes. Ou ils jouent les indiff\u00e9rents et se retirent au fond du ciel et ce sont des l\u00e2ches. Ou ils s\u2019int\u00e9ressent aux hommes mais pour les pires raisons\u00a0: leur ravir leurs femmes ou leurs biens (sous forme de sacrifices). Dans tous les cas, ils leur prennent tous leurs d\u00e9fauts et deviennent couards, hypocrites, v\u00e9naux\u2026 Bref, le peuple, s\u2019il veut la paix, la justice et la fin de la d\u00e9magogie ne doit compter que sur lui-m\u00eame.<br \/>\nC\u2019est en gros le th\u00e8me de La Paix, mais \u00e0 la diff\u00e9rence des \u0153uvres pr\u00e9c\u00e9dentes, Aristophane adopte, pour l\u2019exprimer, un ton moins virulent, plus po\u00e9tique, plus fantaisiste que dans Les Acharniens, Les Cavaliers ou Les Babyloniens. La Paix, avec Les Oiseaux, sont deux \u0153uvres f\u00e9eriques, on pourrait m\u00eame dire, deux \u0153uvres utopiques d\u2019Aristophane. Les \u00eatres y \u00e9voluent entre ciel et terre sans contraintes\u00a0: Tryg\u00e9e, le vigneron de La Paix, monte au ciel sur un bousier volant pour en redescendre\u2026 \u00e0 pied\u00a0; les personnages des Oiseaux s\u2019installent, entre ciel et terre, dans une cit\u00e9 de nuages\u00a0: Coucouville-sur-Nu\u00e9es. L\u00e0-haut, le monde laid, banal, quotidien, a disparu\u00a0: dans la cit\u00e9 peupl\u00e9e d\u2019oiseaux, plus de guerre, d\u2019imp\u00f4ts, de tribunaux et, surtout, plus de g\u00e9n\u00e9raux, de magistrats, de faux proph\u00e8tes, de pr\u00eatres, de marchands, de mauvais po\u00e8tes\u2026 Cette derni\u00e8re engeance semble avoir particuli\u00e8rement agac\u00e9 Aristophane qui montre que les meilleurs po\u00e8tes lyriques sont encore\u2026 les oiseaux\u00a0! Bref, Tryg\u00e9e, le vigneron de La P\u00e4ix, dans sa maison devenue un havre d\u2019abondance et de plaisirs, ou les personnages des Oiseaux dans leur cit\u00e9 de nuages , ont trouv\u00e9 la Paix, gr\u00e2ce \u00e0 un subterfuge sur lequel personne ne pouvait s\u2019abuser mais dont le symbole \u00e9tait clair\u00a0: la paix ne s\u2019obtient que par l\u2019union de tous et l\u2019effort de quelques uns pour entra\u00eener les autres.<br \/>\nNi les dieux ni les chefs ni aucun de ceux dont c\u2019\u00e9tait le devoir de le faire n\u2019ont mis la main \u00e0 la p\u00e2te\u00a0: l\u2019impulsion, la r\u00e9flexion, l\u2019effort sont venus de l\u2019homme seul, du  simple citoyen, du vigneron Tryg\u00e9e. Oui, le peuple, s\u2019il veut la paix, ne doit compter que sur lui-m\u00eame et n\u2019est-ce pas un miracle, de la part d\u2019Aristophane, d\u2019avoir su, sur un mode merveilleux et f\u00e9erique qui rappelle l\u2019univers enchant\u00e9 des premiers films de M\u00e9li\u00e8s, faire contenir des v\u00e9rit\u00e9s assez brutales pour aujourd\u2019hui encore, r\u00e9veiller les \u00e9ternels, les sempiternels endormis\u00a0? S\u2019ils se r\u00e9veillent, et s\u2019ils ouvrent les yeux, ils verront que de la paix d\u00e9coule l\u2019abondance, et que de l\u2019abondance naissent les chants et les jeux.<br \/>\nTelle est la devise d\u2019Aristophane\u00a0: paix, pain et\u2026 po\u00e9sie.<\/p>\n<p>Jacques Lacarri\u00e8re  <\/p>\n<p>Bref, f\u00e9vrier 62\u00a0?\n<\/paroles>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rien ne ressemble moins \u00e0 l\u2019Ath\u00e8nes du V\u00b0 si\u00e8cle que le Paris du XX\u00b0si\u00e8cle et rien ne ressemble moins au Parth\u00e9non que Notre-Dame. Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas tellement, comme on pourrait le penser, une question d\u2019architecture. 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