{"id":343,"date":"2019-05-20T17:33:30","date_gmt":"2019-05-20T15:33:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2019\/05\/20\/les-voix-du-monde\/"},"modified":"2019-05-20T17:33:30","modified_gmt":"2019-05-20T15:33:30","slug":"les-voix-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2019\/05\/20\/les-voix-du-monde\/","title":{"rendered":"Les voix du monde"},"content":{"rendered":"<paroles>\nLorsque les premi\u00e8res fouilles arch\u00e9ologiques d\u00e9but\u00e8rent en lraq \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier sur l&#8217;emplacement de Babylone pour se poursuivre par la suite sur les sites d&rsquo;Ur, Uruk, Lagash et Nippur, nul certainement ne s&rsquo;attendait \u00e0 retrouver au coeur de ces sables oubli\u00e9s le pays m\u00eame de la Gen\u00e8se. Nul non plus ne s&rsquo;attendait \u00e0 d\u00e9couvrir dans les ruines des principaux palais des milliers de tablettes en \u00e9criture cun\u00e9iforme narrant la cr\u00e9ation du monde et la vie de l&rsquo;homme ant\u00e9diluvien.<br \/>\n <!--break--><br \/>\nS&rsquo;il est un pays et un peuple dont l&rsquo;histoire remonte au D\u00e9luge et m\u00eame au-del\u00e0, c&rsquo;est bien l&rsquo;lraq et le peuple iraquien ! Nous autres Europ\u00e9ens pensions, jusqu&rsquo;au seuil de ce si\u00e8cle, devoir ce que nous sommes aux Grecs et aux Latins et aussi, par l&rsquo;entremise du christianisme, aux textes et aux enseignements de la Bible. Notre g\u00e9n\u00e9alogie spirituelle remontait ainsi jusqu&rsquo;aux patriarches bibliques, jusqu&rsquo;\u00e0 No\u00e9 et Abraham mais elle s&rsquo;arr\u00eatait l\u00e0. Au-del\u00e0, commen\u00e7ait l&rsquo;\u00e8re quasi mythique de la premi\u00e8re humanit\u00e9, du D\u00e9luge, d&rsquo;Adam et de l&rsquo;Eden. Et voici que les fouilles, les d\u00e9couvertes, voire les r\u00e9v\u00e9lations faites en pays d&rsquo;lraq font remonter nos vrais anc\u00eatres jusqu&rsquo;\u00e0 ceux de No\u00e9 lui-m\u00eame, ses ayeux akkadiens et sum\u00e9riens du nom de Ziusudra et d&rsquo;Oum Napisthim et leurs h\u00e9ros contemporains du nom de Gilgamesh et Enkidou. Car c&rsquo;est d&rsquo;eux que d&rsquo;une certaine fa\u00e7on nous proc\u00e9dons, ce sont eux les premiers et v\u00e9ritables fondateurs d&rsquo;un monde qui est encore le n\u00f4tre&rsquo; Cette g\u00e9n\u00e9alogie, cette aventure men\u00e9es aux confins de nous-m\u00eames, on peut la lire dans le plus vieux et le plus passionnant des r\u00e9cits m\u00e9sopotamiens qu&rsquo;est L&rsquo;\u00c9pop\u00e9e de Gilgamesh relatant le r\u00e8gne, les conqu\u00eates, les aventures de ce roi fabuleux et aussi, et surtout, celles de son vieil ami Enkidou. Pourquoi cet engouement pour Gilgamesh et Enkidou ? Parce qu&rsquo;avec ce dernier, nous assistons \u00e0 la naissance d&rsquo;un autre ou d\u2019un nouvel Adam, m\u00eame s&rsquo;il n&rsquo;est pas donn\u00e9 dans ce r\u00e9cit pour l&rsquo;anc\u00eatre de l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, disons d&rsquo;un nouvel anc\u00eatre de l&rsquo;homme, ou plut\u00f4t de l\u2019Homme, en tant qu&rsquo;habitant conscient et responsable de cette terre et non en tant que simple cr\u00e9ature de Dieu. Qui est donc Enkidou ? Un \u00eatre de boue fa\u00e7onn\u00e9 par les dieux (comment s&rsquo;y prendre autrement pour modeler un homme dans un pays d&rsquo;argile, de sable et de potiers ?) afin de s&rsquo;opposer \u00e0 Gilgamesh, roi brutal et jouisseur, qui tue et viole sans scrupules. Lorsque na\u00eet Enkidou, il se trouve livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, dans une nature sauvage avec les animaux pour compagnons. Comme eux, il broute l&rsquo;herbe et vit \u00e0 quatre pattes. Les dieux d\u00e9cident alors qu&rsquo;il est temps de l&rsquo;humaniser. Et pour ce fait, qu\u2019imaginent-ils? De lui procurer une femme pour le s\u00e9duire et l&rsquo;\u00e9duquer. lls lui d\u00e9p\u00eachent une courtisane qui aura t\u00f4t fait de lui faire quitter ses amies les gazelles pour les d\u00e9lices de l&rsquo;amour humain. Puis elle l&#8217;emm\u00e8nera vers la ville o\u00f9 il Continuera et perfectionnera son apprentissage. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il deviendra l&rsquo;ami de Gilgamesh qui l&rsquo;entra\u00eenera dans ses combats, ses luttes et ses orgies. Mais parce qu&rsquo;il sent d\u00e9j\u00e0 en lui la naissance d&rsquo;un homme accompli, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un homme exigeant, Enkidou se lassera tr\u00e8s vite de la guerre et des f\u00eates. ll sait ou sent que la vie ne consiste pas en cela et s&rsquo;interroge sur son sens. ll devine m\u00eame l&rsquo;existence -qu&rsquo;on lui a cach\u00e9e- de la mort dont il pressent la venue prochaine. Ainsi, dans le cours de sa courte vie, Enkidou aura connu l&rsquo;aventure fabuleuse d&rsquo;une cr\u00e9ature de Dieu en l&rsquo;exacte et troublante pose du Penseur de Rodin, oui, un Enkidou pensif, \u00e9bloui mais sans doute aussi terroris\u00e9 par l&rsquo;aventure inattendue d&rsquo;\u00eatre n\u00e9 homme\u00a0!<br \/>\n Tout cela, dira-t-on, c&rsquo;est de l&rsquo;histoire ancienne, une histoire qui n&rsquo;int\u00e9resse plus que les esth\u00e8tes ou les arch\u00e9ologues. Voire. L&rsquo;lraq, c&rsquo;est vrai, a connu depuis tant de conqu\u00eates et tant de guerres, tant de victoires et de d\u00e9faites, tant de peuples et d,ethnies nouvelles, aussi tant d&rsquo;horizons et de fronti\u00e8res changeantes, que la coupure due \u00eatre radicale avec les splendeurs et les fastes d&rsquo;Ur, de Nippur ou de Babylone. Beaucoup de conqu\u00e9rants et d&rsquo;occupants ont en effet laiss\u00e9 des empreintes durables sur le sol et dans la m\u00e9moire, et certains, des descendants toujours vivants t Mais c&rsquo;est cela qui fait un pays v\u00e9ritable, ce tissage, sinon m\u00e9tissage, de peuples, de langues, de religions et de coutumes, cette mosa\u00efque humaine qui se dessine du sud au nord, du golfe persique \u00e0 la fronti\u00e8re syrienne, des mand\u00e9ens aux yazidis, en passant par les Turcomans, les Kurdes, les Arm\u00e9niens et bien sur les Arabes, qu&rsquo;ils soient sunnites, chiites ou m\u00eame chr\u00e9tiens. C&rsquo;est tout cela qui aujourd&rsquo;hui constitue l&rsquo;lraq. Mais comment devant certaines images ne pas penser \u00e0 d\u2019autres tr\u00e8s anciennes, parfois figur\u00e9es dans les temples ou sur les st\u00e8les, des images qui disent, avec la m\u00eame force et la m\u00eame \u00e9motion, les horreurs de la guerre, la d\u00e9tresse des populations?<br \/>\nUn texte magnifique, \u00e9crit il y a plus de quarante si\u00e8cles, nous parle d\u00e9j\u00e0 de cela, du malheur fondant du ciel sur les villes et leurs habitants, des vaines supplications de ceux qui souffrent, des efforts impuissants pour arr\u00eater en marche la mal\u00e9diction du ciel et des dieux. Ce texte saisissant, qui me para\u00eet plus que jamais actuel, s\u2019appelle Les Lamentations sur la ville d\u2019Ur que les dieux ont d\u00e9cid\u00e9 d\u2019an\u00e9antir. La d\u00e9esse protectrice de la ville, nomm\u00e9e ici la Souveraine, essaie de les en dissuader mais en vain.  Alors, elle s&rsquo;\u00e9crie :<\/p>\n<p>Quand l&rsquo;orage viendra frapper la ville,<br \/>\nQuand l&rsquo;orage viendra ruiner la ville,<br \/>\nQuand il br\u00fblera et ruinera ma ville,<br \/>\nQuand il br\u00fblera et ruinera la cit\u00e9 d&rsquo;Ur,<br \/>\nQuand il sera dit que mon peuple devra succomber,<br \/>\nCe jour-l\u00e0, je resterai \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s.<br \/>\nDevant le dieu du ciel, je r\u00e9pandrai mes larmes,<br \/>\nDevant le dieu Enlil, je me ferai sa suppliante,<br \/>\nJe lui dirai : \u00ab\u00a0Enlil, ne ruine pas ma ville !\u00a0\u00bb<br \/>\nJe lui dirai : \u00ab\u00a0Enlil, ne ruine pas la cit\u00e9 d&rsquo;Ur!\u00a0\u00bb<br \/>\nJe lui dirai : \u00ab\u00a0Enlil, ne d\u00e9truis pas mon peuple !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Enlil n&rsquo;\u00e9coutera pas sa pri\u00e8re et la ville sera an\u00e9antie. Paroles, mots, cris anciens sans nul doute mais aussi paroles et mots de maintenant. Quarante si\u00e8cles plus tard, un po\u00e8te lraquien d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, n\u00e9 dans le sud du pays, tout pr\u00e8s des ruines de la ville d&rsquo;Ur, fait \u00e9cho aux cris de la d\u00e9esse en reprenant presque ses mots, ses images et surtout sa d\u00e9ploration. En sa courte vie, aussi courte que celle d&rsquo;Enkidou (il est mort au Koweit en 1964 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de trente-sept ans), il n&rsquo;aura cess\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire sur son village de Djaykour dont le nom revient comme une litanie, comme la double et tragique image du paradis et de l&rsquo;enfer. Retenez son nom, aussi beau et aussi n\u00e9cessaire que celui d\u2019Enkidou pour comprendre l\u2019Iraq, celui d&rsquo;il y a quarante si\u00e8cles comme celui d\u2019aujourd&rsquo;hui car le po\u00e8te se refuse \u00e0 d\u00e9chirer son coeur et \u00e0 scinder son \u00e2me entre les deux : il se nomme Badr Chaker Es-Sayyab. Et qu&rsquo;\u00e9crit-il sur Djaykour ?<\/p>\n<p>Djaykour qui verdoie<br \/>\nl\u2019apr\u00e8s-midi caresse la cime de ses palmes<br \/>\nd&rsquo;un soleil de chagrin.<br \/>\nLe sommeil me trace vers Djaykour une route<br \/>\npartant du coeur \u00e0 travers souterrains, t\u00e9n\u00e8bres et forteresses,<br \/>\ntandis qu&rsquo;\u00e0 Babylone dorment les danseurs<br \/>\navec le fer des armes ac\u00e9r\u00e9es<br \/>\net qu&rsquo;aux deux jardins la bu\u00e9e de l&rsquo;or, haletante,<br \/>\nbrouille dans les yeux des avares la r\u00e9colte des faims.<\/p>\n<p>Djaykour qui verdoie,<br \/>\nl&rsquo;apr\u00e8s-midi caresse<br \/>\nla cime des Palmes<br \/>\nd&rsquo;un soleil de chagrin.<br \/>\nEt mon chemin vers elle est pareil \u00e0 l&rsquo;\u00e9clair<br \/>\napparu disparu puis revenu intense illuminer la ville,<br \/>\nmon bras par lui d\u00e9shabill\u00e9 de pansements,<br \/>\nses plaies semblent br\u00fblures.<\/p>\n<p>Po\u00e8me de l&rsquo;exil, de l&rsquo;esp\u00e9rance assassin\u00e9e. Es-Sayyab a port\u00e9 l\u2019Iraq en lui-m\u00eame dans tous les lieux de ses exils. C&rsquo;est l\u00e0 le privil\u00e8ge, si l&rsquo;on peut dire, de ceux qui par leurs paroles et leurs chants, deviennent porteurs du pays lui-m\u00eame, quand ils sont contraints de le quitter, pour des raisons le plus souvent \u00e9conomiques ou politiques. On sait bien qu&rsquo;un pays est souvent plus vivant, plus pr\u00e9sent par la voix des po\u00e8tes exil\u00e9s ou emprisonn\u00e9s. Parce que dans l&rsquo;exil cette parole devient libre, porteuse de toute l\u2019intensit\u00e9 que conf\u00e8re l&rsquo;absence et la libert\u00e9 aussi d\u2019\u00e9crire sans contrainte. <\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on a vu les palmeraies de Bassorah ravag\u00e9es par la guerre, on ne peut l\u00e0 encore s&#8217;emp\u00eacher de penser \u00e0 Es-Sayyab et \u00e0 Djaykour. Lui qui savait et esp\u00e9rait que ce village, si pr\u00e8s du paradis originel, aurait pu devenir le foyer de tous ceux qui se retrouvent, se reconnaissent dans le r\u00eave d&rsquo;Enkidou, quand il songe que l&rsquo;homme n&rsquo;est fait ni pour violer les femmes, ni violenter les autres, ni faire violence au monde. Palmeraies &#8211; celles du moins qui sont encore intactes -, boues f\u00e9condes et lourdes des mar\u00e9cages en l&rsquo;estuaire des deux fleuves, obstination du Tigre et de l\u2019Euphrate \u00e0 tracer sur le sable le cadastre et l&rsquo;\u00e9pure du paradis perdu, larmes aussi de la Souveraine implorant le dieu du ciel Enlil pour prot\u00e9ger la population de sa ville de l&rsquo;apocalypse \u00e0 venir (col\u00e8re divine ou missiles humains). Quelle parole trouverait-elle aujourd&rsquo;hui pour implorer les Grands de cette terre (car s&rsquo;adresser directement au ciel me semble surann\u00e9) ? Je crains que les hommes de pouvoir, ces Grands qui sont les nouveaux -mais \u00e9ph\u00e9m\u00e8res- dieux du pr\u00e9sent ne soient, comme Enlil, des ombres brutales et cyniques. Et que, comme celle du dieu, leur r\u00e9ponse sera &#8211;  et fut &#8211; : pas de piti\u00e9 !<\/p>\n<p>Toujours tu pleureras l\u2019Iraq<br \/>\ntu n&rsquo;as rien d&rsquo;autre que tes larmes<br \/>\nque ton attente \u2013 vaine &#8211; des voiles et des vents.<\/p>\n<p>Derniers vers d&rsquo;un po\u00e8me d&rsquo;Es-Sayyab qu&rsquo;il a intitul\u00e9 \u00c9tranger sur Ie Golfe. C&rsquo;est bien en lraq que tout est n\u00e9, non seulement Enkidou, le premier humain \u00e0 contenir en lui l&rsquo;histolre tout enti\u00e8re de l&rsquo;homme mais aussi &#8211; et h\u00e9las ! &#8211; la mort. Ce sont les dieux de Sumer qui invent\u00e8rent la mort, dans des circonstances que narre avec mille d\u00e9tails le Po\u00e8me d\u2019Atrahasis ou Po\u00e8me du Supersage. Car on doit cela aussi \u00e0 l\u2019Iraq. Notre naissance. Et notre mort.\n<\/paroles>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque les premi\u00e8res fouilles arch\u00e9ologiques d\u00e9but\u00e8rent en lraq \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier sur l&#8217;emplacement de Babylone pour se poursuivre par la suite sur les sites d&rsquo;Ur, Uruk, Lagash et Nippur, nul certainement ne s&rsquo;attendait \u00e0 retrouver au coeur de ces sables oubli\u00e9s le pays m\u00eame de la Gen\u00e8se. 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