{"id":333,"date":"2019-05-20T17:33:28","date_gmt":"2019-05-20T15:33:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2019\/05\/20\/la-marche\/"},"modified":"2019-05-20T17:33:28","modified_gmt":"2019-05-20T15:33:28","slug":"la-marche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2019\/05\/20\/la-marche\/","title":{"rendered":"La Marche"},"content":{"rendered":"<paroles>\n<p>PAROLES POUR UN ETE &#8211; LA MARCHE<\/p>\n<p>Le d\u00e9part :<br \/>\nDemandez \u00e0 quelqu\u2019un de fermer les yeux et de dire spontan\u00e9ment, sans aucune r\u00e9flexion, ce qu\u2019\u00e9voque pour lui le mot \u201cmarche\u201d. Le plus souvent, il r\u00e9pondra : sentier, soleil, vent, ciel, horizon, espace. Je me suis amus\u00e9 \u00e0 cette exp\u00e9rience et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 surpris par ces r\u00e9ponses. Car \u201cmarche\u201d pourrait \u00e9voquer aussi bien : pluie, temp\u00eate, sueur, fatigue, ampoule, cor aux pieds, entorse, chute, enlisement, engloutissement. Mais il semble que ces derni\u00e8res associations \u2014 qui eussent \u00e9t\u00e9 courantes aux si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents \u2014 ne viennent plus \u00e0 l\u2019esprit aujourd\u2019hui. Comme si le seul mot de marche lib\u00e9rait des r\u00eaves inexprim\u00e9s ou non v\u00e9cus, des besoins d\u2019espace et d\u2019horizon, et surtout des d\u00e9sirs de libert\u00e9, d\u2019impr\u00e9vu, d\u2019aventure?<\/p>\n<p>L\u2019errance :<br \/>\n??Ce monde de l\u2019errance n\u2019est jamais mort, ni en nous, ni autour de nous. Qu\u2019il ait ou non un but et des rep\u00e8res pr\u00e9cis \u2014 dans les p\u00e8lerinages ou les d\u00e9placements des compagnons \u2014 ou des rep\u00e8res impr\u00e9cis \u2014 chez les missionnaires, les fr\u00e8res pr\u00eacheurs, les m\u00e9tiers ambulants d\u2019autrefois \u2014 il n\u2019a cess\u00e9 au cours des si\u00e8cles de fasciner ou d\u2019horrifier, d\u2019inspirer la crainte ou l\u2019admiration. L\u2019histoire fondamentale des rapports tr\u00e8s complexes entretenus entre les s\u00e9dentaires et les nomades, cette histoire reste encore \u00e0 faire. On l\u2019a entreprise pour des \u00e9poques ou des lieux limit\u00e9s, mais jamais dans une perspective d\u2019ensemble qui en d\u00e9gagerait les axes, les courants, les jalons. Car tour \u00e0 tour chass\u00e9, repouss\u00e9, excommuni\u00e9 ou, au contraire, f\u00eat\u00e9, recherch\u00e9, implor\u00e9, l\u2019errant apportait avec lui, selon les mentalit\u00e9s, les besoins des diff\u00e9rentes communaut\u00e9s, un monde de damnation ou un monde de salut. Les routes, les chemins, les sentiers parcourant la France ont ouvert les portes de l\u2019enfer ou celles du paradis. Ils furent sur notre terre comme les infrastructures de l\u2019amour ou de la haine, les voies qui amenaient le fr\u00e8re ou l\u2019ennemi. Et aujourd\u2019hui rien de cela n\u2019est mort. Notre soci\u00e9t\u00e9 hyperurbanis\u00e9e semble consacrer \u00e0 jamais la victoire des s\u00e9dentaires. Elle rec\u00e8le pourtant, plus que jamais, ces ferments qui nous portent \u00e0 bouger, \u00e0 partir. Peu importe les motivations. On ne part plus sur les routes pour pr\u00eacher ou faire son salut, pour conqu\u00e9rir quelque graal au c\u0153ur des ch\u00e2teaux forts. Mais l\u2019image n\u2019est pas morte \u2014 bien qu\u2019elle soit caricaturale aujourd\u2019hui \u2014 des paradis promis et trouv\u00e9s par le d\u00e9part et par l\u2019errance&#8230; On n\u2019accepte moins le vagabond, le solitaire marchant pour son plaisir en dehors des sentiers battus. Le plus r\u00e9v\u00e9lateur pour moi, dans ce voyage de quelques mois, fut justement l\u2019\u00e9tonnement, l\u2019incertitude, et surtout la m\u00e9fiance que je lisais sur  maints visages. Ne f\u00fbt-ce qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9gard de soi-m\u00eame, une telle entreprise est donc \u00e9difiante et m\u00eame n\u00e9cessaire. Affronter l\u2019impr\u00e9vu quotidien des rencontres, c\u2019est rechercher une autre image de soi chez les autres, briser les cadres et les routines des mondes familiers, c\u2019est se faire autre et, d\u2019une certaine fa\u00e7on, rena\u00eetre. La lassitude, le d\u00e9couragement, le sentiment d\u2019absurdit\u00e9 ou d\u2019inutilit\u00e9 de l\u2019entreprise, qui vous prennent quelquefois aux heures difficiles ou mornes de la marche, deviennent autant d\u2019\u00e9preuves, qui n\u2019ont d\u2019ailleurs rien de tragique. De plus en plus, ceux qui r\u00e9clament autre chose que le visage artificiel des villes, les rapports routiniers, conventionnels de nos cit\u00e9s, iront cherch\u00e9 sur les routes ce qui leur manque ailleurs. Et en ce jour plein de soleil, o\u00f9 j\u2019aborde le G\u00e9vaudan, je me dis qu\u2019en marchant ainsi, on ne recherche pas que des joies archa\u00efques ou des heures privil\u00e9gi\u00e9es, on ne fait pas qu\u2019errer dans le labyrinthe des chemins embrouill\u00e9s qui nous ram\u00e8neraient \u00e0 nous-m\u00eame, mais qu\u2019au contraire on d\u00e9couvre les autres et, avec eux, cette Ariane invisible qui vous attend au terme du chemin. Marcher ainsi de nos jours \u2014 et surtout de nos jours \u2014 ce n\u2019est pas revenir aux temps n\u00e9olithiques, mais bien plut\u00f4t \u00eatre proph\u00e8te. Le temps :??Ce que j\u2019ai red\u00e9couvert en marchant, ce ne sont pas seulement ces rencontres chaque jour diff\u00e9rentes, ces visages inconnus qui deviennent si vite familiers, ces r\u00e9ponses de plus en plus sensibles \u00e0 mon attente, ce sont les heures du jour, v\u00e9cues tout autrement qu\u2019\u00e0 Paris. Lev\u00e9 de bonne heure avec le soleil, disons m\u00eame d\u00e8s potron minet, couch\u00e9 t\u00f4t le soir, dans le hasard des cr\u00e9puscules, je vis au rythme des saisons. Chaque aube est nouvelle pour moi, puisque je sais que le jour sera fait de nouvelles rencontres. Et chaque heure est changeante qui me r\u00e9v\u00e8le de nouveaux paysages, de nouvelles lumi\u00e8res et, sur la bouche de ceux qui me parlent, des mots nouveaux et souvent insolites. Marcher ainsi engendre peu \u00e0 peu, dans les rapports humains, dans le regard qu\u2019on porte aux moindres choses et surtout  \u00e0 l\u2019\u00e9gard du temps, un affranchissement, une disponibilit\u00e9 singuli\u00e8re qu\u2019on ne peut soup\u00e7onner sans la vivre soi-m\u00eame. Il m\u2019a fallu des semaines et des semaines, une fois de retour \u00e0 Paris, pour me faire \u00e0 un autre temps, un autre rythme, pour me r\u00e9habituer \u00e0 ne plus rencontrer les autres \u2014 amis ou inconnus \u2014 que par des rendez-vous. Le mot, je m\u2019en avise, a tout d\u2019un ultimatum. J\u2019ai toujours eu une r\u00e9sistance visc\u00e9rale aux rendez-vous (n\u2019aimant que les rencontres inopin\u00e9es, les arriv\u00e9es \u00e0 l\u2019improviste) et ce voyage en France n\u2019a rien fait pour arranger les choses. Car \u00e0 tout ce qu\u2019il m\u2019a donn\u00e9, \u00e0 ce qu\u2019il a fait sourdre par lui-m\u00eame \u2014 les itin\u00e9raires choisis librement sur la carte, l\u2019errance improvis\u00e9e sur le grand portulan des chemins, le miracle de tous les impr\u00e9vus \u2014 il faut ajouter cette lib\u00e9ration de temps comme si les heures, \u00e9chapp\u00e9es du morne sablier des rendez-vous et des calendriers, prenaient une substance, une \u00e9paisseur qui leur soient propres.?<\/p>\n<p>La marche int\u00e9rieure :??<br \/>\nPendant des centaines de kilom\u00e8tres, on est contraint de suivre le fil d\u2019un seul chemin.Peut-\u00eatre si j\u2019avais, \u00e0 tel moment, pris tel chemin et non tel autre, aurais-je crois\u00e9 un vagabond sympathique, long\u00e9 une \u00e9glise historique, travers\u00e9 un village accueillant. Mais on ne vit pas sur les chemins avec ce qu\u2019on aurait pu faire. Faute de pouvoir se d\u00e9doubler, il faut se contenter de suivre une seule voie et se dire que c\u2019est elle \u2014 elle seule \u2014 qui vous livrera les clefs de vos rencontres. On choisit un chemin et non les choses \u00e0 voir, puisque c\u2019est lui qui vous m\u00e8ne (ou ne vous m\u00e8ne pas) vers l\u2019insipide ou le merveilleux. Ce faisant, on \u00e9prouve malgr\u00e9 tout le sentiment non d\u2019un d\u00e9sir perp\u00e9tuellement inassouvi (celui de toutes les choses qu\u2019on pourrait voir sur les autres chemins) mais au contraire d\u2019une sorte de pl\u00e9nitude, d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 la fois in\u00e9luctable et nourrici\u00e8re, puisqu\u2019elle seule constitue pendant des jours, des semaines ou des mois, au fil de votre route, le fil m\u00eame de votre vie.??<\/p>\n<\/paroles>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>PAROLES POUR UN ETE &#8211; LA MARCHE Le d\u00e9part : Demandez \u00e0 quelqu\u2019un de fermer les yeux et de dire spontan\u00e9ment, sans aucune r\u00e9flexion, ce qu\u2019\u00e9voque pour lui le mot \u201cmarche\u201d. Le plus souvent, il r\u00e9pondra : sentier, soleil, vent, ciel, horizon, espace. 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