{"id":331,"date":"2019-05-20T17:33:28","date_gmt":"2019-05-20T15:33:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2019\/05\/20\/sourate-du-caire\/"},"modified":"2019-05-20T17:33:28","modified_gmt":"2019-05-20T15:33:28","slug":"sourate-du-caire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2019\/05\/20\/sourate-du-caire\/","title":{"rendered":"Sourate du Caire"},"content":{"rendered":"<p>FOULE. Foules. Des foules. Des foules sans fin, des foules depuis toujours, depuis le premier camp de Fustat, la premi\u00e8re mosqu\u00e9e d&rsquo;Amr, depuis le premier conqu\u00e9rant et le premier zynaste. Chaque jour plus dense, cette foule, chaque jour plus foule, plus fl\u00e2neuse, plus press\u00e9e, plus r\u00eaveuse, plus harass\u00e9e. Foules du Caire.<br \/>\nFoule. Foules. Des foules. Mouvement brownien des particules d&rsquo;hommes dans la chaleur et la sueur, odeurs, rumeurs, couleurs en foule, \u00e2ges, races, v\u00eatures en foule, vieux Cairotes \u00e0 l&rsquo;\u0153il bleu sur le seuil de leur magasin, paysans enturbann\u00e9s et boucan\u00e9s de Haute Egypte, Nubiennes sveltes et droites, aussi noires, aussi \u00e9lanc\u00e9es que l&rsquo;ombre d&rsquo;un minaret au cr\u00e9puscule, enfants en grappes agrip\u00e9s \u00e0 vos bras ou entass\u00e9s sur des chariots, fol\u00e2tres, insolents, insouciants, implorants, inventifs. Enfants du Caire.<br \/>\nLa ville n&rsquo;est pas surpeupl\u00e9e, elle est congestionn\u00e9e, thrombos\u00e9e par cette foule pl\u00e9thorique, pourtant paisible, presque placide malgr\u00e9 l&rsquo;urgence de vivre. Il n&rsquo;y a pas de ville plus l\u00e9g\u00e8re malgr\u00e9 sa densit\u00e9 de mis\u00e8re, plus humaine malgr\u00e9 l&rsquo;inhumanit\u00e9 du soleil, plus accueillante en son fourmillement. Une fourmili\u00e8re tranquille, une poussi\u00e8re d&rsquo;hommes savoureuse, une cohue d\u00e9bonnaire. Les rues du Caire.<br \/>\nAl Qahira. Mosqu\u00e9es du Caire o\u00f9 l&rsquo;on fl\u00e2ne, o\u00f9 l&rsquo;on r\u00eave des heures entre les ruminations du Coran et les roucoulements des pigeons. Mosqu\u00e9es qui disent aussi le chapelet des noms vainqueurs. Ici, chaque conqu\u00e9rant fut aussi constructeur, chaque batailleur se mua en b\u00e2tisseur. Mosqu\u00e9es, madrassa, minarets, b\u00e2tisseurs de soleils et d&rsquo;ombres, ces ombres qui disent les midis nocturnes de l&rsquo;\u00c9gypte depuis les falaises de Deir al Bahari jusqu&rsquo;au plateau du Muqattam, b\u00e2tisseurs des mosqu\u00e9es d&rsquo;Amr, d&rsquo;Ibn Touloun, d&rsquo;al Azhar, d&rsquo;al Guyushi, d&rsquo;al Hakim, d&rsquo;al Muayyad, b\u00e2tisseurs de clairi\u00e8res en la cohue des fourmili\u00e8res\/havres et haltes de pierres, de briques, de marbres, avec .ici et l\u00e0, miroir ou d\u00e9fi, la sourate bleue des fa\u00efences. Ombres des portiques, encombr\u00e9s de silhouettes allong\u00e9es, endormies ou en m\u00e9ditation, dormant, pensant, r\u00eavant, priant \u00e0 m\u00eame le sol, clairi\u00e8res d&rsquo;hommes, repos du Temps, enclos coranique des mots. Mosqu\u00e9es du Caire.<br \/>\nDes jours et des jours j&rsquo;ai march\u00e9, le visage contre la foule, mon regard contre les regards&#8230; Femmes du Caire, m\u00eal\u00e9es de d\u00e9sert, d&rsquo;odeurs de maisons en pis\u00e9, coptes au regard insistant des portraits du Fayoum, B\u00e9douines aux yeux brillants, juste d\u00e9voil\u00e9s et si noirs qu&rsquo;ils nous disent l&rsquo;intouchable lisi\u00e8re de la nuit, voiles noirs brod\u00e9s de sequins, orn\u00e9s d&rsquo;aubes incarnates, gallabeya blanches ray\u00e9es de vert, de bleu, de jaune, v\u00eatures d&rsquo;insectes polychromes. Femmes du Caire.<br \/>\nLa rue que je pr\u00e9f\u00e9rais pour marcher est celle qu&rsquo;on nomme famili\u00e8rement la rue des F\u00e2timides et qui va de Bab Zuweila jusqu&rsquo;\u00e0 la place al Azhar. En cette rue, partout bariolages d&rsquo;odeurs, tissus g\u00e9om\u00e9triques, tentures battant au vent, ampoules multicolores d&rsquo;une fa\u00e7ade \u00e0 l&rsquo;autre, magasins, r\u00e9duits minuscules comme les alv\u00e9oles d&rsquo;une ruche toujours en train de bourdonner, \u00e2nes tirant une longue plate-forme surcharg\u00e9e de grumeaux humains, damiers intermittents des voiles noirs et turbans blancs, avec le rire z\u00e9br\u00e9 des gallabeya et partout l&rsquo;odeur de cumin du Temps. Etre au c\u0153ur de la foule comme un poisson dans l&rsquo;eau, se laisser porter, d\u00e9porter par les rumeurs ou les appels ou les haltes impr\u00e9vues pour d\u00e9guster un verre de th\u00e9. Et partout, aux devantures des boutiques, entre les fa\u00e7ades, au fond des cours que l&rsquo;on devine \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 d&rsquo;un couloir peupl\u00e9 de fant\u00f4mes assis, une d\u00e9bauche de polychromies, des palettes en plein vent. Besoin, comme autrefois sur les fresques des tombeaux antiques, de couleurs exub\u00e9rantes, des eaux vives de l&rsquo;arc-en-ciel. Besoin de parer la mis\u00e8re, la l\u00e8pre des murs, les d\u00e9chets du temps. Besoin de ces tentures qui battent au vent, oriflammes exalt\u00e9s de la m\u00e9moire f\u00e2timide.<br \/>\nEt d\u00e8s que l&rsquo;on franchit le seuil du grand mus\u00e9e, sur la place al Tahrir, de nouveau foules, moins bruyantes, moins empress\u00e9es, foules de bronze, de bois, de c\u00e9ramique, foule peinte ou sculpt\u00e9e, foule de statues, de colosses et de figurines, foules g\u00e9antes de granit, foules minuscules d&rsquo;onyx et d&rsquo;alb\u00e2tre, foules de d\u00e9funts au corps us\u00e9, de chanteuses, de danseuses, de pleureuses fun\u00e9raires pleurant leur propre mort, foule oushebti d&rsquo;esclaves et de serviteurs brossant, lavant, nettoyant, r\u00e9curant les terres de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, foule des morts entass\u00e9s, press\u00e9s et compress\u00e9s dans les tombeaux et les vitrines, foules, toujours foules depuis l&rsquo;origine du Nil, \u00e2mes en foule attendant le jugement d&rsquo;Osiris, foule des d\u00e9mons, des dragons, des monstres de l&rsquo;Au-del\u00e0, foules \u00e0 jamais fig\u00e9es dans les cort\u00e8ges, les processions, les attentes, les queues sans fin dans les salles de V\u00e9rit\u00e9. Foules mourant en foule, \u00e9pid\u00e9mie d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9s.<br \/>\nEt dehors, le bruissement des papyrus de la place al Tahrir, le braiment des \u00e2nes sur la place Rams\u00e8s, p\u00e9piement des oiseaux, p\u00e9piements du Coran, dans le blanc insoutenable de midi. Foules ivres d&rsquo;\u00eatre, foules allant, venant, fl\u00e2nant, courant, bavardant, discutant, criant, hurlant, r\u00eavant. Et m\u00e9ditant. Paisibles, presque placides malgr\u00e9 l&rsquo;urgence de vivre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>FOULE. Foules. Des foules. Des foules sans fin, des foules depuis toujours, depuis le premier camp de Fustat, la premi\u00e8re mosqu\u00e9e d&rsquo;Amr, depuis le premier conqu\u00e9rant et le premier zynaste. Chaque jour plus dense, cette foule, chaque jour plus foule, plus fl\u00e2neuse, plus press\u00e9e, plus r\u00eaveuse, plus harass\u00e9e. Foules du Caire. Foule. Foules. Des foules. &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2019\/05\/20\/sourate-du-caire\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Sourate du Caire&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[],"class_list":["post-331","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-paroles-de-jacques"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/331","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=331"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/331\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=331"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=331"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=331"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}