{"id":3267,"date":"2024-10-01T19:34:59","date_gmt":"2024-10-01T17:34:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/?p=3267"},"modified":"2024-10-01T19:39:45","modified_gmt":"2024-10-01T17:39:45","slug":"pour-jacques-in-memoriam","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2024\/10\/01\/pour-jacques-in-memoriam\/","title":{"rendered":"Pour Jacques, in memoriam"},"content":{"rendered":"\n<p>G\u00e9rard Chaliand<\/p>\n\n\n\n<p><br>Jacques, jusqu\u2019au bout tu es rest\u00e9 fid\u00e8le \u00e0 l\u2019existence libre que, tr\u00e8s t\u00f4t, tu as choisi avec courage. Tu n\u2019as jamais eu la marque du collier, ni le cou pel\u00e9 de la fable. Tu as v\u00e9cu librement, ce qui est difficile pour ceux qui ne sont pas des h\u00e9ritiers.<br>Les amiti\u00e9s, Jacques, sont fond\u00e9es, tu l\u2019as toujours dit, sur des choix partag\u00e9s et des lignes de conduite, sur la distance. Tu es l\u2019un de ceux qui n\u2019est pas \u00e9t\u00e9 entrav\u00e9 par le souci de la s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 tout prix.<br>Je ne vais gu\u00e8re parler de ton \u0153uvre, de la diversit\u00e9 de ton talent, du champ ouvert de tout ce qui t\u2019a int\u00e9ress\u00e9 dans ce monde, cruel et merveilleux, o\u00f9 nous faisons un unique voyage sans jamais de retour \u00e0 Ithaque. Tu disais, ce sont tes mots : \u00ab Il ne faut pas faire n\u2019importe quoi avec son existence et ne jamais s\u2019asservir \u00e0 des choses qui nous sont ext\u00e9rieures. \u00bb<br>Tu es un des rares \u00e0 avoir consenti \u00e0 payer le prix en pr\u00e9carit\u00e9 et en somme de travail pour rester libre. Tu n\u2019as pas voulu passer sous les fourches caudines, ni briguer les honneurs et moins encore intriguer. Je t\u2019aime et t\u2019estime pour ta dignit\u00e9, ta g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, ton ouverture au monde, \u00e0 la nature, \u00e0 la beaut\u00e9, au charme des femmes et de l\u2019amour et pour ta bont\u00e9.<br>Contrairement \u00e0 la grande majorit\u00e9 des artistes, tu n\u2019es pas devenu amer avec l\u2019\u00e2ge, n\u2019ayant rien attendu sinon de vivre \u00e0 ta guise.<br>Il n\u2019est pas important, dans le voyage, ni d\u2019aller loin ni d\u2019aller partout, mais de voyager dans la culture, dans l\u2019histoire et dans la chair des soci\u00e9t\u00e9s. Tu as su le faire en prenant ton temps pour l\u2019immersion, avec la Gr\u00e8ce comme avec l\u2019univers m\u00e9diterran\u00e9en et ton \u0153uvre, comme celle de Nicolas Bouvier, un de tes amis, nous rappelle que dans le voyage, l\u2019essentiel est dans la qualit\u00e9 du regard du voyageur. Je sais ce dont tu parles quand tu \u00e9voques des temps difficiles, quand on n\u2019a ni salaire ni revenu r\u00e9gulier. Surtout au cours des premi\u00e8res et longues d\u00e9cennies, lorsque votre nom n\u2019\u00e9veille aucun \u00e9cho. Tu avais pass\u00e9 la cinquantaine lorsqu\u2019est arriv\u00e9 le succ\u00e8s avec l\u2019Et\u00e9 grec que publia Jean Malaurie, dans Terre humaine, la plus belle des collections du si\u00e8cle dernier. Tu continuas \u00e0 \u00eatre un voyageur, un po\u00e8te, un artisan impeccable.<br>Tu as donn\u00e9 ensuite cette merveille tr\u00e8s originale qu\u2019est Le pays sous l\u2019\u00e9corce. Dans le livre plein de ferveur que Florence Forsythe t\u2019a consacr\u00e9 avec ce titre m\u00e9rit\u00e9 de Passeur de notre terre, je compte une cinquantaine de livres dont deux ou trois sont devenus des classiques, privil\u00e8ge rare, plus une vingtaine de traductions. La grande majorit\u00e9 de tes oeuvres a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite apr\u00e8s la cinquantaine. Pour rester libre tu as d\u00fb beaucoup travailler. Ta compagne Sylvia \u00e0 qui nous devons entre autres cette journ\u00e9e peut en t\u00e9moigner. Jacques, j\u2019\u00e9coute, nous \u00e9coutons, ta voix : \u00ab Voici maintenant vingt-cinq ans que je ne vis que de mes livre(\u2026)Je veux dire que je n\u2019ai jamais eu d\u2019autre ressource que celle de ma plume, selon l\u2019expression consacr\u00e9e. \u00c9crire des livres d\u2019abord, des articles ensuite, des traductions \u00e9ventuellement. J\u2019ai aussi collabor\u00e9 \u00e0 des \u00e9ditions litt\u00e9raires et effectu\u00e9 des adaptations th\u00e9\u00e2trales d\u2019\u0153uvres anciennes et modernes. (\u2026) Pour moi pas de CNRS, pas de Hautes Etudes, pas d\u2019Instituts ou de Fondation dispensateurs de francs ou de drachmes. Hell\u00e9niste mais hell\u00e9niste libre, sans attache universitaire, voyageur le plus souvent solitaire (ayant toujours trouv\u00e9 en Gr\u00e8ce la ou les femmes sans lesquelles je ne saurais vivre, car aimer un pays ne saurais se concevoir sans aimer ses femmes ou ses hommes, selon ses go\u00fbts), j\u2019ai toujours choisi tout ce que j\u2019ai \u00e9crit sans aucune contrainte ext\u00e9rieure, bref n\u2019appartenant \u00e0 aucune maison d\u2019\u00e9dition, ni aucune institution quelconque susceptible de me faire vivre, je m\u00e8ne une vie et une activit\u00e9 enti\u00e8rement libertaire. Je vis en marge, en dehors de tous les milieux litt\u00e9raires que jamais je n\u2019ai fr\u00e9quent\u00e9, n\u2019ayant aucun souci d\u2019\u00eatre \u00e0 la mode. (\u2026)Mais ces probl\u00e8mes (\u2026) ne m\u2019ont ni emp\u00each\u00e9 de voyager ni contraint d\u2019\u00e9crire autre chose que ce que j\u2019ai voulu \u00e9crire. Je dois m\u00eame \u00e0 ce manque d\u2019argent d\u2019avoir connu la Gr\u00e8ce telle que les Grecs eux-m\u00eames, j\u2019entends les Grecs pauvres, la vivent et la parcourent. Toutes ces ann\u00e9es je les ai pass\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux et souvent m\u00eame chez eux\u2026<br>J\u2019ai eu la chance d\u2019avoir une sant\u00e9 solide, un temp\u00e9rament paysan, un go\u00fbt marqu\u00e9 pour l\u2019impr\u00e9vu qui fit que je m\u2019adaptai tr\u00e8s bien \u00e0 tous les changements et que j\u2019ai pu me montrer indiff\u00e9rent au confort mat\u00e9riel. Aujourd\u2019hui encore si la rencontre de la beaut\u00e9 et de la v\u00e9rit\u00e9 est \u00e0 ce prix, je coucherai dehors et me nourrirai de pain et d\u2019olives le temps qu\u2019il faudra. C\u2019est le but, le but seul qu\u2019il ne faut jamais perdre de vue, a fortiori lorsqu\u2019il s\u2019agit de voyages et ce but lorsque l\u2019on vit ainsi dans son corps et son temps organique, cette existence, ce rappel constat du r\u00e9el, ce fut toujours pour moi de pouvoir rencontrer la beaut\u00e9, qu\u2019elle se nomme Patmos, Hydra, ou Vassilika ou Angeliki et au besoin, comme le po\u00e8te de l\u2019asseoir sur mes genoux. \u00bb<br>C\u2019est bien toi, Jacques, on te reconna\u00eet, courage sans forfanterie, app\u00e9tit de la rencontre et du vivre sans entrave. Si je te demandais : as-tu v\u00e9cu une belle vie, une vie \u00e0 laquelle tu as donn\u00e9 sens ? Je pense que tu ne pourrais que me r\u00e9pondre oui.<br>Vois-tu, dix ans apr\u00e8s ta disparition, la plupart de tes amis encore vivants sont l\u00e0. Par-dessus tout, il y a ta compagne qui, durant dix ann\u00e9es a souffl\u00e9 sur les braises du temps pour se souvenir avec l\u2019aide de ceux qui t\u2019aiment. Tu as bien de la chance mon cher camarade d\u2019avoir une compagne qui, par fid\u00e9lit\u00e9 du c\u0153ur sait, comme dans la Gr\u00e8ce antique, transformer la disparition physique en \u00ab belle mort \u00bb pour ceux qui ont bien combattu.<br>La \u00ab belle mort \u00bb est celle qu\u2019on chante afin de la sauver de l\u2019oubli. On la c\u00e9l\u00e8bre ainsi,<br>depuis les temps hom\u00e9riques. Nous ne t\u2019oublions pas Jacques, ni toi ni ton exemple.<\/p>\n\n\n\n<p><br>G\u00e9rard Chaliand<br>A L\u2019IMA en 2015<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>G\u00e9rard Chaliand Jacques, jusqu\u2019au bout tu es rest\u00e9 fid\u00e8le \u00e0 l\u2019existence libre que, tr\u00e8s t\u00f4t, tu as choisi avec courage. Tu n\u2019as jamais eu la marque du collier, ni le cou pel\u00e9 de la fable. 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