{"id":2625,"date":"2022-02-14T21:49:53","date_gmt":"2022-02-14T20:49:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/?p=2625"},"modified":"2022-03-12T17:46:48","modified_gmt":"2022-03-12T16:46:48","slug":"pourquoi-jai-ecrit-lete-grec","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2022\/02\/14\/pourquoi-jai-ecrit-lete-grec\/","title":{"rendered":"Pourquoi j&rsquo;ai \u00e9crit L&rsquo;\u00c9t\u00e9 Grec"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/IMG_0390.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2627\" width=\"441\" height=\"327\" srcset=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/IMG_0390.jpeg 559w, https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/IMG_0390-300x223.jpeg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 441px) 100vw, 441px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\" id=\"texte-redige-a-la-demande-de-jean-malaurie-en-1994-pour-le-volume-terre-humaine-2-destine-a-paraitre-en-1995-et-qui-reprend-un-expose-donne-a-l-institut-finlandais-le-12-octobre-1994\">Texte r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 la demande de Jean Malaurie en 1994 pour le volume <em>Terre Humaine 2<\/em> destin\u00e9 \u00e0 para\u00eetre en 1995 et qui reprend un expos\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Institut Finlandais le 12 octobre 1994.<\/h6>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019est gu\u00e8re facile de parler de la Gr\u00e8ce et de la lumi\u00e8re grecque apr\u00e8s ce que vous venez d\u2019entendre. Mais peut-\u00eatre que voir ainsi se succ\u00e9der en une m\u00eame soir\u00e9e un t\u00e9moignage sur les camps de d\u00e9portation en Allemagne comme celui de Sachso et une exp\u00e9rience en pays m\u00e9diterran\u00e9en comme celle de&nbsp;<em>l\u2019\u00c9t\u00e9 grec<\/em>&nbsp;est r\u00e9v\u00e9lateur de ce qu\u2019est la collection&nbsp;<em>Terre Humaine<\/em>, ce fraternel c\u00f4toiement d\u2019exp\u00e9riences, de t\u00e9moins et d\u2019auteurs fonci\u00e8rement diff\u00e9rents. Avant de devenir moi-m\u00eame auteur de cette collection, j\u2019en fus &#8211; et j\u2019en suis toujours &#8211; un lecteur passionn\u00e9. Certains r\u00e9cits sont demeur\u00e9s pour moi inoubliables, et certaines images continuent de me hanter comme celles de Francis Huxley dans&nbsp;<em>Aimables Sauvages&nbsp;<\/em>avec ses lumi\u00e8res matinales sur le fleuve Amazone et les habitants des villages-oasis \u00e9tablis dans l\u2019enchev\u00eatrement de la for\u00eat vierge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019est certainement pas une simple figure de style que de dire qu\u2019il existe une famille&nbsp;<em>Terre Humaine<\/em>, d\u2019autant plus \u00e9vidente que ses membres ne se connaissent gu\u00e8re entre eux et pour cause&nbsp;: Beaucoup n\u2019y sont pas des auteurs ni des ethnologues mais des t\u00e9moins, des indig\u00e8nes, des autochtones, des quidams, oserais-je dire, les quidams d\u2019un clan, d\u2019une ethnie, d\u2019une terre ou d\u2019un continent devenu soudain pr\u00e9cieuse ou pr\u00e9cieux gr\u00e2ce \u00e0 eux. Ce lien miraculeux unissant \u00e0 travers le monde et le temps autant de parents inconnus, c\u2019est d\u2019abord \u00e0 Jean Malaurie qu\u2019on le doit, \u00e0 la perspicacit\u00e9 et \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 de ses choix. Dans cette collection, il n\u2019y a nul favoritisme, ni complaisance, ni renvois d\u2019ascenseurs (expression rituelle et cod\u00e9e qui fut longtemps pour moi \u00e9nigmatique jusqu\u2019au jour o\u00f9 je compris qu\u2019elle d\u00e9signait dans les tribus \u00e9ditoriales de la rive gauche de la Seine des services et des faveurs prodigu\u00e9s en \u00e9change d\u2019autres services et faveurs). Ni la for\u00eat amazonienne ni le d\u00e9sert arabique ni les fermes de l\u2019Alabama, ni les oasis tunisiennes ni les plaines hongroises ne connaissent ces sortes d\u2019ascenseurs. Par contre, si les diff\u00e9rentes \u0153uvres de cette collection ont entre elles plus qu\u2019une ressemblance malgr\u00e9 la diversit\u00e9 des sujets, des auteurs et des lieux, c\u2019est parce qu\u2019elles correspondent \u00e0 la m\u00eame exigence dans le regard port\u00e9 sur son propre monde ou sur celui des autres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais venons-en \u00e0&nbsp;<em>l\u2019\u00c9t\u00e9 Grec<\/em>&nbsp;puisque je suis venu ici pour parler de ce livre. Quand Jean Malaurie me demanda d\u2019\u00e9crire un livre pour sa collection sur mes ann\u00e9es pass\u00e9es en Gr\u00e8ce, ma premi\u00e8re r\u00e9action fut plut\u00f4t n\u00e9gative. \u00ab&nbsp;Sur la Gr\u00e8ce ? Depuis les voyages de Lamartine et de Chateaubriand, il a bien d\u00fb paraitre une centaine de r\u00e9cits de voyages ou de s\u00e9jours en Gr\u00e8ce. Est-il vraiment n\u00e9cessaire d\u2019en ajouter un cent-uni\u00e8me ? Et puis, d\u2019abord, je ne suis pas du tout ethnologue.&nbsp;\u00bb Voil\u00e0 \u00e0 peu pr\u00e8s ce que je dus r\u00e9pondre alors \u00e0 Jean Malaurie. A quoi il me r\u00e9pondit&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est parfait ! Je ne veux justement pas d\u2019ethnologue ni de sp\u00e9cialiste. Je veux la Gr\u00e8ce que vous avez vue, la Gr\u00e8ce o\u00f9 vous avez v\u00e9cu.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Je c\u00e9dai non \u00e0 contrec\u0153ur bien s\u00fbr mais avec une certaine appr\u00e9hension. En raison une fois encore, de l\u2019ampleur et aussi de la relative proximit\u00e9 de ce sujet. Les Grecs ne sont ni des Nambikwara ni des Guayaki, je veux dire par l\u00e0 que ce n\u2019est pas un peuple sans \u00e9criture, qu\u2019on ne visite presque jamais et en voie de disparition. D\u2019ailleurs nous ne savions pas tellement de choses non plus sur les Esquimaux Inuit, les paysans anatoliens, les fermiers de l\u2019Alabama ni m\u00eame les marins p\u00e9cheurs de F\u00e9camp avant la parution des livres de&nbsp;<em>Terre Humaine<\/em>&nbsp;sur ces sujets. Le probl\u00e8me de la Gr\u00e8ce, qu\u2019il s\u2019agisse de celle d\u2019aujourd\u2019hui ou de la Gr\u00e8ce antique, c\u2019est que son histoire s\u2019est poursuivie sans discontinuer depuis 3000 ans et surtout que sa culture continue d\u2019alimenter la n\u00f4tre par ses mythes, ses philosophes, ses concepts toujours vivants. Le voyage, ici, devient p\u00e8lerinage comme \u00e0 Rome ou \u00e0 J\u00e9rusalem. Je me mis n\u00e9anmoins \u00e0 la t\u00e2che, me disant qu\u2019apr\u00e8s tout, j\u2019avais au moins un avantage sur mes pr\u00e9d\u00e9cesseurs&nbsp;: celui de venir justement apr\u00e8s eux. Ni Chateaubriand ni Lamartine ni Edmond About ni Maurice Barr\u00e8s n\u2019ont connu la guerre civile grecque de l\u2019apr\u00e8s-guerre ni jou\u00e9&nbsp;<em>Les Perses<\/em>&nbsp;au th\u00e9\u00e2tre d\u2019\u00c9pidaure ni intimement v\u00e9cu dans les Cyclades avec quelques Nausicaa ou Calypso. Comme j\u2019avais aussi sur eux ou la plupart d\u2019entre eux l\u2019avantage de connaitre le grec moderne, cela m\u2019\u00e9vita de le confondre avec l\u2019albanais, comme le fit Chateaubriand lors de ses premi\u00e8res rencontres avec des Grecs en fustanelle. Cela m\u2019\u00e9vita \u00e9galement de m\u2019\u00e9tonner bruyamment que les Grecs modernes ne parlent plus tout \u00e0 fait comme au temps de Platon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;C\u2019est donc ainsi qu\u2019au cours des ann\u00e9es suivantes \u00e0 partir de l970 (je dis&nbsp;: ann\u00e9es suivantes, car ma premi\u00e8re conversation avec Jean Malaurie dut avoir lieu dans les ann\u00e9es 1967-68), je me mis \u00e0 la r\u00e9daction du livre qui ne s\u2019appelait pas encore&nbsp;<em>l\u2019\u00c9t\u00e9 Grec<\/em>. Le probl\u00e8me alors fut moins la r\u00e9daction ou l\u2019\u00e9criture du livre que sa construction. Il fallait pour ce faire trier s\u00e9rieusement treize ann\u00e9es d\u2019approches, de rencontres de passions et d\u2019agacements, d\u2019enthousiasmes et de d\u00e9ceptions mais peu, il faut le dire, d\u2019observations concr\u00e8tes. De plus, la Gr\u00e8ce apr\u00e8s ces ann\u00e9es grecques n\u2019\u00e9tait plus pour moi un pays exotique, en tout cas \u00e9tranger mais une seconde, et m\u00eame en certains cas, une premi\u00e8re patrie. J\u2019avais failli m\u2019y installer d\u00e9finitivement et n\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 le coup d\u2019\u00c9tat des colonels d\u2019Avril l967 qui m\u2019interdit de retourner dans ce pays (j\u2019\u00e9tais alors en France pour quelques mois) peut-\u00eatre encore aujourd\u2019hui et ne serais pas l\u00e0 pour parler de&nbsp;<em>l\u2019\u00c9t\u00e9 Grec<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question essentielle fut celle de la documentation qui devait nourrir mes souvenirs et impressions purement personnels. Je tenais en certains domaines, \u00e0 me montrer pr\u00e9cis, concret, \u00e0 \u00e9viter les rapprochements faciles et les synth\u00e8ses superficielles, \u00e0 rendre compte avec minutie ou tout au moins exactitude de ce que, si souvent, j\u2019avais v\u00e9cu. C\u2019est ainsi, par une recherche sur mes notes personnelles mais aussi sur des documents \u00e9crits, visuels et sonores rapport\u00e9s de Gr\u00e8ce (et qui constituent aujourd\u2019hui encore ma m\u00e9moire grecque), que je pus nourrir avec pr\u00e9cision les pages de la vie des moines, les liturgies du mont Athos, celles des \u00eeles grecques o\u00f9 je s\u00e9journai, l\u2019histoire de la guerre d\u2019Ind\u00e9pendance et son sillage toujours vivant dans la Gr\u00e8ce d\u2019aujourd\u2019hui et la vie d\u2019un village grec traditionnel dans l\u2019\u00eele de Chios, \u00e0 l\u2019automne l966.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand le livre parut en l976, je fus le premier \u00e9tonn\u00e9 du succ\u00e8s qu\u2019il connut alors. Le \u00ab&nbsp;centi\u00e8me-uni\u00e8me&nbsp;\u00bb livre sur la Gr\u00e8ce n\u2019avait pas d\u00e9courag\u00e9 les lecteurs&nbsp;! Qu\u2019apportait-il donc de nouveau par rapport aux autres ? Pour r\u00e9pondre \u00e0 une telle question, il faut d\u2019abord se dire que la fa\u00e7on dont le monde grec nous est pr\u00e9sent\u00e9 et enseign\u00e9 en France est tr\u00e8s souvent partielle. Au Lyc\u00e9e, \u00e0 l\u2019Universit\u00e9, on n\u2019enseigne que le grec ancien, \u00e0 de tr\u00e8s rares exceptions pr\u00e8s, l\u2019on enseigne aussi le grec m\u00e9di\u00e9val et moderne. De plus, c\u2019est une habitude en France, une habitude avant tout universitaire, que de s\u00e9rier les \u00e9poques et donc leurs sp\u00e9cialistes. Les hell\u00e9nistes, qui sont encore nombreux en France, heureusement, arr\u00eatent leur \u00e9tude de la Gr\u00e8ce en 530 apr\u00e8s J.C., ann\u00e9e o\u00f9 l\u2019empereur Justinien ferma d\u00e9finitivement l\u2019acad\u00e9mie d\u2019Ath\u00e8nes et interdit dans tout l\u2019Empire l\u2019enseignement de la philosophie pa\u00efenne. Les byzantinologues, eux, qui \u00e9tudient la Gr\u00e8ce m\u00e9di\u00e9vale et chr\u00e9tienne, prennent donc le relais \u00e0 cette date mais pour arr\u00eater \u00e0 celle, tout aussi fatidique, de l453, ann\u00e9e de la prise de Constantinople par les Ottomans. S\u2019ensuit une p\u00e9riode d\u2019occupation de quatre si\u00e8cles, \u00e9poque o\u00f9 les archives sont rares, faites de sables mouvants o\u00f9 ne s\u2019aventurent gu\u00e8re que les historiens des Balkans. Puis, \u00e0 partir de 1830 et l\u2019acc\u00e8s de la Gr\u00e8ce \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance, a commenc\u00e9 ce qu\u2019on appelle l\u2019\u00e9poque n\u00e9o-grecque, celle des philhell\u00e8nes (qui remplacent alors les hell\u00e9nistes), puis des voyageurs romantiques et enfin des touristes. Autrement dit ; l\u2019histoire mill\u00e9naire de la Gr\u00e8ce est litt\u00e9ralement \u00ab&nbsp;scanneris\u00e9e&nbsp;\u00bb, d\u00e9coup\u00e9e en tranches \u00e9tanches les unes aux autres alors qu\u2019en d\u00e9pit de tous ces drames, mutations, occupations, r\u00e9voltes et massacres, la Gr\u00e8ce ne cessa jamais d\u2019\u00eatre la Gr\u00e8ce, pa\u00efenne puis chr\u00e9tienne, libre, occup\u00e9e, de nouveau lib\u00e9r\u00e9e. Quant \u00e0 la langue, elle ne cessa de continuer, de s\u2019\u00e9couler, \u00e0 la fois identique et mouvante, d\u2019Hom\u00e8re jusqu\u2019aux po\u00e8tes modernes. Peut-on partager, d\u00e9couper, s\u00e9parer, voire \u00e9tanch\u00e9ifier les eaux d\u2019un fleuve ? Je crois que l\u2019apport essentiel de mon livre a \u00e9t\u00e9 de poser ce probl\u00e8me et de montrer l\u2019unit\u00e9 de la Gr\u00e8ce et de la langue grecque malgr\u00e9 les avatars de son histoire. De montrer qu\u2019il n\u2019existait qu\u2019une seule Gr\u00e8ce, sous des v\u00eatures ou d\u00e9froques diverses et qu\u2019il ne faut jamais, en l\u2019occurrence, se fier aux apparences. Les Grecs qu\u2019on voit sur les gravures du si\u00e8cle pass\u00e9, v\u00eatus de fustanelle et chauss\u00e9s de tsarouques, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019apparence enti\u00e8rement orientale, qu\u2019elle soit turque, valaque ou ottomane \u00e9taient pourtant des Grecs authentiques, parlant une langue qui provenait de la&nbsp;<em>Koin\u00e8<\/em>&nbsp;la langue parl\u00e9e au temps des \u00c9vangiles, elle- m\u00eame continuation de la langue grecque antique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une des pages de&nbsp;<em>l\u2019\u00c9t\u00e9 grec<\/em>&nbsp;sur cette p\u00e9rennit\u00e9 de la langue m\u2019a valu un abondant et passionnant courrier, surtout de la part de mes lecteurs grecs<a href=\"applewebdata:\/\/1F204448-36F9-4B89-9275-E470E672C11F#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. Il s\u2019agit de l\u2019\u00e9pisode des deux enfants pauvres, qui jouent au bord de la mer sur une plage de B\u00e9otie en tourmentant un crabe. L\u2019un des enfants demande \u00e0 l\u2019autre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Alors ce crabe, qu\u2019est-ce qu\u2019il fait ?&nbsp;\u00bb Et l\u2019autre lui r\u00e9pond \u00ab&nbsp;<em>Charopal\u00e9vi<\/em>&nbsp;\u00bb, c\u2019est \u00e0 dire litt\u00e9ralement \u00ab&nbsp;il lutte contre Charon&nbsp;\u00bb, il agonise. Or Charon ou Charos, dans sa forme grecque tardive, personnifiait la Mort en personne pour les Grecs anciens. En employant cette expression, ces deux enfants quasiment illettr\u00e9s ne pensaient \u00e9videmment pas \u00e0 Charon ou Charos mais ils utilisaient inconsciemment un mot et un nom vieux de plusieurs si\u00e8cles. Cet exemple, et bien d\u2019autres encore que je relate dans le livre, me rendit t\u00e9moin, en quelque sorte d\u2019une permanence et d\u2019une continuit\u00e9 qui \u00e9chappaient aux sp\u00e9cialistes en raison m\u00eame de leur sp\u00e9cialisation. Car ce mot appartient, lui, \u00e0 tous les si\u00e8cles de la Gr\u00e8ce, il fond en lui la Gr\u00e8ce antique, m\u00e9di\u00e9vale et moderne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Voil\u00e0 donc, je crois, l\u2019apport essentiel, original de&nbsp;<em>l\u2019\u00c9t\u00e9 Grec<\/em>&nbsp;en tant que cent-uni\u00e8me ouvrage sur la Gr\u00e8ce. Les voyageurs du si\u00e8cle dernier et aussi beaucoup de voyageurs modernes allaient ou vont en Gr\u00e8ce pour y chercher des survivances de la Gr\u00e8ce antique et ne les trouvant plus dans les mus\u00e9es d\u00e9clarent doctement que la Gr\u00e8ce est devenue pays batard. Erreur monumentale, la Gr\u00e8ce n\u2019est pas un pays batard mais un estuaire, c\u2019est-\u00e0-dire un fleuve qui pendant trois mille ans s\u2019est enrichi de l\u2019apport de tous les affluents apport\u00e9s par l\u2019histoire. Qui peut, avec certitude, d\u00e9terminer dans l\u2019estuaire la quantit\u00e9 exacte d\u2019eau en provenance de la source&nbsp;? Ce n\u2019est pas toujours tr\u00e8s facile mais ce qui est s\u00fbr, c\u2019est qu\u2019il y en a, sinon le fleuve aurait chang\u00e9 de cours, de rives et \u2026 de nom.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Ultime et r\u00e9cent exemple de cette continuit\u00e9, de cette permanence d\u2019une langue et d\u2019une lumi\u00e8re&nbsp;: je viens de terminer la traduction d\u2019hymnes orphiques (attribu\u00e9s \u00e0 Orph\u00e9e) datant probablement du second si\u00e8cle de notre \u00e8re mais qui comportent encore beaucoup d\u2019expressions et de m\u00e9taphores hom\u00e9riques. Et en m\u00eame temps, je pr\u00e9pare une anthologie de ces chants populaires accompagn\u00e9s de bouzouki devenus \u00e0 la mode en Gr\u00e8ce apr\u00e8s la guerre mais qui datent du d\u00e9but du si\u00e8cle, un folklore venu d\u2019Asie Mineure mais authentiquement grec dans sa langue et son inspiration. Dix-huit si\u00e8cles s\u00e9parent ces deux formes de po\u00e9sie, la po\u00e9sie orphique et la po\u00e9sie r\u00e9b\u00e9tique. Et plus encore les s\u00e9parent les mondes fonci\u00e8rement diff\u00e9rents qu\u2019ils supposent et qui les nourrirent&nbsp;: les communaut\u00e9s mystiques d\u2019Antioche et d\u2019Alexandrie au second si\u00e8cle, pour les Orphiques, les bas-fonds de Salamine et du Pir\u00e9e adonn\u00e9s au vin et au haschisch, pour les R\u00e9b\u00e9t\u00e8s, les compositeurs de ces po\u00e8mes modernes et populaires. Et pourtant, quelque chose de familier et de semblable s\u2019\u00e9coule \u00e0 travers eux. Comme si, que ce fut pour Aphrodite et Dionysos ou le haschisch et le vin, une m\u00eame langue, un m\u00eame amour, une m\u00eame extase les liaient le temps. Oui, une m\u00eame langue, telle que les si\u00e8cles l\u2019ont chang\u00e9e en la nourrissant et en la maintenant. La Gr\u00e8ce n\u2019est pas un pays batard, c\u2019est un pays fid\u00e8le, obstin\u00e9, m\u00e9morial.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jacques Lacarri\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"applewebdata:\/\/1F204448-36F9-4B89-9275-E470E672C11F#_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>&nbsp;<em>L\u2019\u00c9t\u00e9 Grec<\/em>&nbsp;a \u00e9t\u00e9 traduit en grec et parut \u00e0 Ath\u00e8nes<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">El\u00e9ments de correspondance entre Jean Malaurie et Jacques Lacarri\u00e8re <\/h2>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/CF-TH-Correspondance-JM-JL-1994-12-2.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:250px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Contenu embarqu\u00e9 CF-TH-Correspondance-JM-JL-1994-12-2..\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-ed1c3feb-13cd-435a-9648-2eaa155fda70\" href=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/CF-TH-Correspondance-JM-JL-1994-12-2.pdf\">CF-TH-Correspondance-JM-JL-1994-12-2<\/a><a href=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/CF-TH-Correspondance-JM-JL-1994-12-2.pdf\" class=\"wp-block-file__button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-ed1c3feb-13cd-435a-9648-2eaa155fda70\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/CF-TH-Correspondance-JM-JL-1995-01-20.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:380px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Contenu embarqu\u00e9 CF-TH-Correspondance-JM-JL-1995-01-20..\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-2cc0d3a6-3e25-47e3-bc70-cecb266d4e4a\" href=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/CF-TH-Correspondance-JM-JL-1995-01-20.pdf\">CF-TH-Correspondance-JM-JL-1995-01-20<\/a><a href=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/CF-TH-Correspondance-JM-JL-1995-01-20.pdf\" class=\"wp-block-file__button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-2cc0d3a6-3e25-47e3-bc70-cecb266d4e4a\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 la demande de Jean Malaurie en 1994 pour le volume Terre Humaine 2 destin\u00e9 \u00e0 para\u00eetre en 1995 et qui reprend un expos\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Institut Finlandais le 12 octobre 1994. Il n\u2019est gu\u00e8re facile de parler de la Gr\u00e8ce et de la lumi\u00e8re grecque apr\u00e8s ce que vous venez d\u2019entendre. Mais &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2022\/02\/14\/pourquoi-jai-ecrit-lete-grec\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Pourquoi j&rsquo;ai \u00e9crit L&rsquo;\u00c9t\u00e9 Grec&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[36],"tags":[],"class_list":["post-2625","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-terre-humaine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2625","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2625"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2625\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2646,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2625\/revisions\/2646"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2625"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2625"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2625"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}