{"id":2236,"date":"2020-08-23T19:48:53","date_gmt":"2020-08-23T17:48:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/?p=2236"},"modified":"2020-08-23T22:31:47","modified_gmt":"2020-08-23T20:31:47","slug":"le-gai-savoir-de-jacques-lacarriere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2020\/08\/23\/le-gai-savoir-de-jacques-lacarriere\/","title":{"rendered":"Le Gai savoir de Jacques Lacarri\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au moment de dispara\u00eetre, Jacques Lacarri\u00e8re nous offrait&nbsp;<em>Dans la for\u00eat des songes<\/em>, une promenade au pays du gai savoir. Une fable libre, baroque et joyeuse, o\u00f9 se m\u00ealent diff\u00e9rentes \u00e9poques et continents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques jours apr\u00e8s la mort de Jacques Lacarri\u00e8re, le 17 septembre 2005, nous pouvions lire son dernier livre,&nbsp;<em>Dans la for\u00eat des songes<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette for\u00eat est prosa\u00efque. Elle s&rsquo;\u00e9tend dans la Champagne crayeuse, pr\u00e8s de Troyes. Elle est placide, banale et endormie, sans myst\u00e8res ni coupe-jarrets, bourr\u00e9e de ch\u00eanes et d&rsquo;ormes, riche en lapins et en \u00e9cureuils mais pauvre en hippopotames, en sarigues et en singes hurleurs. Pourtant, il ne faut pas se fier \u00e0 ces modesties. Quand Lacarri\u00e8re, ou son d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 qui s&rsquo;appelle Ancelot, s&rsquo;y prom\u00e8ne, les sir\u00e8nes et les f\u00e9es, les d\u00e9mons et les vierges, les catobl\u00e9pas et les androgynes sortent de mille tani\u00e8res ct font la sarabande. Ancelot est un chevalier sans cheval, sans armure et sans \u00e9quipage. Il est habile \u00e0 charmer les merveilles. Il faut dire qu&rsquo;il a rencontr\u00e9, d\u00e8s ses premi\u00e8res promenades, un compagnon exceptionnel, un ara nomm\u00e9 Thoustra, r\u00e9sidant d&rsquo;ordinaire en Amazonie et d\u2019ailleurs dyslexique. Chemin faisant, Ancelot et l\u2019ara Thoustra avisent des \u00e9tranget\u00e9s et d&rsquo;abord une colonne de pierre de quinze m\u00e8tres de hauteur, au sommet de laquelle vaticine un stylite plus d\u00e9penaill\u00e9 qu&rsquo;un \u00e9pouvantail. \u00ab J&rsquo;aspire \u00e0 l&rsquo;ange \u00bb, crie le stylite de sa voix de cr\u00e9celle. Ses jambes et ses cuisses sont pleines de vers. Il s&rsquo;en f\u00e9licite. Plus son corps s&rsquo;abaisse, plus son \u00e2me exulte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ancelot, le paladin sans armure, ne se contente pas de croiser de curieux personnages. Il r\u00e9fl\u00e9chit. Par exemple, la rencontre du stylite et de ses vers lui permet de poser la question que Descartes m\u00eame n&rsquo;a pas su r\u00e9soudre : les hu\u00eetres ou les vers ont-ils une \u00e2me ? La r\u00e9ponse est lumineuse : tous les animaux ont une \u00e2me, pourvu qu&rsquo;ils sachent parler. Ensuite, Ancelot examine le probl\u00e8me des anges. Il estime qu&rsquo;en d\u00e9pit de leurs ailes, les anges ne sont pas des oiseaux. Et comme Thoustra r\u00e9clame des preuves, la r\u00e9ponse tombe, incontestable : les anges ne pondent pas d&rsquo;\u0153ufs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On a compris que le livre de Lacarri\u00e8re est un livre de grand savoir. Simplement, ce savoir est un \u00ab gai savoir \u00bb. Lacarri\u00e8re n&rsquo;a jamais \u00e9crit un ouvrage aussi malicieux, aussi taquin, aussi fantasque. Il soumet son immense \u00e9rudition \u00e0 la loi de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et de la dr\u00f4lerie. Il revisite tous les lieux, tous les mythes et toutes les sciences qu\u2019il a fr\u00e9quent\u00e9s mais il les m\u00e9lange, les d\u00e9forme et les exalte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le r\u00e9sultat est une fable g\u00e9ante dans laquelle disent leur mot aussi bien les premiers ermites des d\u00e9serts de Syrie, que les anacondas de la for\u00eat amazonienne, la gr\u00e2ce princi\u00e8re des grues cendr\u00e9es, des arm\u00e9es de chasseurs fant\u00f4mes et tr\u00e8s sauvages, le Grand Veneur et son \u00e9norme chapeau, une ondine \u00e9rotique et inassouvie, une vierge enceinte, amie de Myriam la Galil\u00e9enne, une \u00ab belle au bois d&rsquo;Orient \u00bb qui dort tout le temps, un \u00e9ph\u00e8be aux beaux seins, \u00e9gar\u00e9 entre les deux sexes, et qui s&rsquo;appelle Avenir de l&rsquo;homme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le perroquet Thoustra est enthousiaste. Jamais, dans ses jacarandas des antipodes, il n&rsquo;e\u00fbt imagin\u00e9 pareille f\u00eate. Comme tout le monde, il croyait que la for\u00eat de Troyes, malgr\u00e9 son nom (elle s&rsquo;appelle en effet for\u00eat d&rsquo;Orient) \u00e9tait d\u00e9pourvue de loups garous, de malandrins, de brucolaques, de mantichores ou de l\u00e9mures et il s\u2019aper\u00e7oit au contraire que toutes les l\u00e9gendes et toutes les f\u00e9es du monde s&rsquo;y sont donn\u00e9 rendez-vous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ancelot et Thoustra croisent un catobl\u00e9pas, un de ces monstres tristes dont la t\u00eate est si volumineuse qu&rsquo;ils ne peuvent avancer qu\u2019\u00e0 reculons, les yeux coll\u00e9s au sol, ce qui est une bonne chose d\u2019ailleurs car un seul regard de catobl\u00e9pas sur une jeune fille carboniserait celle-ci, la pauvre! Ce qui permet \u00e0 Ancelot de nous dispenser encore un peu de philosophie : quoi qu&rsquo;on en dise dans certains milieux, les humains sont tr\u00e8s sup\u00e9rieurs aux catobl\u00e9pas. Ancelot rectifie au passage certaines id\u00e9es re\u00e7ues : il nous d\u00e9montre que le vampire est aussi triste qu\u2019un catobl\u00e9pas car, enfin, n&rsquo;est-il pas harassant de devoir trouver chaque jour que Dieu fait une carotide \u00e0 \u00e9gorger ? Et que dire du dragon qui est oblig\u00e9, \u00e0 la moindre contrari\u00e9t\u00e9, de lancer feu et flammes ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des esprits port\u00e9s au scepticisme opineront que cette for\u00eat d&rsquo;Orient est po\u00e9tique, invisible et m\u00eame inexistante. Ancelot et Thoustra ont vite fait de nous prouver le contraire. Cette for\u00eat existe. Pour s\u2019en assurer, il suffit de se fier aux preuves vraiment s\u00e9rieuses de la r\u00e9alit\u00e9 du monde : la ros\u00e9e, la poussi\u00e8re ou les vents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Que Jacques Lacarri\u00e8re nous donne ce roman au moment de sa mort est d\u00e9chirant : jamais il n&rsquo;avait invent\u00e9 une fable aussi libre, aussi baroque et joyeuse que celle-ci. Et ce livre a un m\u00e9rite suppl\u00e9mentaire. Il atteste que l&rsquo;\u0153uvre de Jacques Lacarri\u00e8re ne se limite pas \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration de la seule Gr\u00e8ce (antique et moderne). Les songes de la for\u00eat d&rsquo;Orient empruntent \u00e0 la Gr\u00e8ce, sans doute, mais \u00e0 dix autres territoires en m\u00eame temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le P\u00e9loponn\u00e8se ou le mont Athos ont form\u00e9, dans la vie et dans le travail de Lacarri\u00e8re, un massif imposant. Ath\u00e8nes fut le lieu essentiel, le lieu fastueux, et le nombril de son monde. Mais il n&rsquo;a jamais cess\u00e9 d&rsquo;\u00e9largir ses territoires :&nbsp;<em>Chemin faisant&nbsp;<\/em>parcourait toutes les routes de la France.&nbsp;<em>Le Pays sous l&rsquo;\u00e9corce<\/em>&nbsp;interrogeait ces bestioles discr\u00e8tes qui se cachent sous la peau des arbres.&nbsp;<em>Sourates<\/em>&nbsp;faisait \u00e9cho aux sagesses du Coran. Et s\u2019il a beaucoup \u00e9crit sur Alexandre le Grand et sa l\u00e9gende, sur Icare et sur&nbsp;<em>L&rsquo;\u00c9t\u00e9 grec<\/em>, il a port\u00e9 la m\u00eame attention chaleureuse et intelligente aux fabliaux du Moyen \u00c2ge ou \u00e0&nbsp;<em>Marie d&rsquo;\u00c9gypte<\/em>. \u00c0 partir de la Gr\u00e8ce, il s&rsquo;est enfonc\u00e9 dans les \u00e9paisseurs de l\u2019Asie, il a interrog\u00e9 la Turquie, l&rsquo;\u00c9gypte et sans doute l&rsquo;Inde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec ce livre ultime,&nbsp;<em>Dans la for\u00eat des songes<\/em>, Lacarri\u00e8re nous ouvre une province souvent masqu\u00e9e, mais pr\u00e9sente tout au long de son parcours, le monde celtique. Ancelot, m\u00eame s\u2019il a perdu une lettre au cours de ses vagabondages, est un des compagnons de la Table ronde, comme sont celtiques les l\u00e9gendes ou les g\u00e9ographies qui hantent la for\u00eat d&rsquo;Orient : la \u00ab m\u00e8re Lusine \u00bb, le Grand Veneur, Tristan et Yseult, Broc\u00e9liande.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand s&rsquo;ach\u00e8ve leur balade dans la for\u00eat de Troyes, Ancelot et Thoustra avisent le fils de Lancelot, Galaad, le seul compagnon de la Table ronde \u00e0 avoir su poser la question qu\u2019il fallait, dans le ch\u00e2teau du Roi P\u00eacheur, au moment o\u00f9 passe le cort\u00e8ge porteur de la lance ensanglant\u00e9e et du vaissel appel\u00e9 Graal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gilles Lapouge<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Magazine Litt\u00e9raire, les Livres du mois, roman fran\u00e7ais<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Dans la For\u00eat des songes<\/em>, \u00c9ditions Nil, 2005<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au moment de dispara\u00eetre, Jacques Lacarri\u00e8re nous offrait&nbsp;Dans la for\u00eat des songes, une promenade au pays du gai savoir. Une fable libre, baroque et joyeuse, o\u00f9 se m\u00ealent diff\u00e9rentes \u00e9poques et continents. Quelques jours apr\u00e8s la mort de Jacques Lacarri\u00e8re, le 17 septembre 2005, nous pouvions lire son dernier livre,&nbsp;Dans la for\u00eat des songes.&nbsp; Cette &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2020\/08\/23\/le-gai-savoir-de-jacques-lacarriere\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Le Gai savoir de Jacques Lacarri\u00e8re&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[34],"tags":[],"class_list":["post-2236","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-textes-sur-loeuvre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2236","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2236"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2236\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2240,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2236\/revisions\/2240"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2236"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2236"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2236"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}