{"id":1043,"date":"2008-05-25T13:04:25","date_gmt":"2008-05-25T11:04:25","guid":{"rendered":"http:\/\/localhost:8888\/site\/?p=1043"},"modified":"2008-05-25T13:04:25","modified_gmt":"2008-05-25T11:04:25","slug":"gil-jouanard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2008\/05\/25\/gil-jouanard\/","title":{"rendered":"Gil Jouanard"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Roupnel, Bachelard, Lacarri\u00e8re : trois po\u00e8tes de grand chemin.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sans \u00eatre moins qu\u2019aujourd\u2019hui digne de figurer au rang des sciences, la g\u00e9ographie, du temps o\u00f9 Gaston Roupnel en enseignait l\u2019histoire \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Dijon, n\u2019en \u00e9tait pas moins, simultan\u00e9ment, ce que nous appellerons sans h\u00e9siter une mati\u00e8re litt\u00e9raire, ainsi que nous en avaient convaincus, un demi si\u00e8cle plus t\u00f4t, On\u00e9sime et Elys\u00e9e Reclus, les deux po\u00e8tes g\u00e9ographes dont certaines descriptions inspir\u00e9es, sans n\u00e9gliger la g\u00e9ologie et la topographie, cl\u00e9s de la g\u00e9ographie physique, nous offrent encore aujourd\u2019hui le bonheur de r\u00eaver de certains paysages et de certains aspects du relief et de l\u2019hydrographie terrestre (voir ce qu\u2019Elys\u00e9e \u00e9crit au sujet de la montagne et \u00e0 propos des rivi\u00e8res).<\/p>\n\n\n\n<p>Sans doute devons-nous ce miracle \u00e0 un type d\u2019enseignement, depuis longtemps oubli\u00e9, que l\u2019on d\u00e9signait de fa\u00e7on symptomatique sous le terme d\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;humanit\u00e9s&nbsp;\u00bb, et qui forma \u00e9galement l\u2019esprit d\u2019un grand ami de Roupnel&nbsp;, cependant \u00e9pist\u00e9mologue, l\u2019autre Gaston, Bachelard, grand ma\u00eetre r\u00eaveur des \u00e9l\u00e9ments et de la mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il pr\u00e9fa\u00e7a la r\u00e9\u00e9dition, dans la collection Terres Humaines, de L\u2019Histoire de la campagne fran\u00e7aise, Emmanuel Leroy-Ladurie s\u2019autorisa \u00e0 pr\u00e9tendre que, si Roupnel \u00e9crivait parfois en po\u00e8te, sa conception de la g\u00e9ographie relevait d\u2019une esp\u00e8ce d\u2019id\u00e9alisme romantique, plein de charme mais peu fiable du point de vue scientifique. Il donna si j\u2019ai bonne m\u00e9moire comme exemple l\u2019attribution qu\u2019il avait faite de la civilisation rurale primitive, celle qui structura le paysage fran\u00e7ais et qui inventa les clairi\u00e8res, les villages, les chemins, \u00e0 de tr\u00e8s hypoth\u00e9tiques \u00ab&nbsp;Ligures&nbsp;\u00bb, que de surcro\u00eet notre Gaston faisait remonter jusque dans le Jutland, o\u00f9 l\u2019on trouve en effet des monuments m\u00e9galithiques, et cet art du muret \u00e0 la fois s\u00e9parateur de parcelles et indicateurs de directions soulignant le trajet des chemins, comparables \u00e0 ceux de l\u2019Aveyron, de la Loz\u00e8re, du Quercy, de Bretagne, d\u2019Irlande, mais aussi d\u2019Espagne et du Portugal, sans parler de certains endroits de l\u2019Afrique du Nord.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se peut que ce nom de Ligure ait \u00e9t\u00e9 choisi un peu h\u00e2tivement, m\u00eame si l\u2019on sait qu\u2019ils ne se cantonn\u00e8rent pas, du N\u00e9olithique au Chalcolithique, mais aussi par la suite, \u00e0 la frange littorale varoise, alpino-maritime et nord italique. Mais qu\u2019importe leur nom, \u00e0 ces gens qui, les premiers, d\u00e9frich\u00e8rent notre territoire, y cr\u00e9\u00e8rent des terroirs, l\u2019habit\u00e8rent et l\u2019anim\u00e8rent&nbsp;! Ils peuvent tout aussi bien \u00eatre Ib\u00e8res, et m\u00eame cousins des P\u00e9lasges pr\u00e9-Ach\u00e9ens et des Numides, voire des anc\u00eatres des Coptes dont on sait ce qu\u2019ils firent de l\u2019Egypte. Leur nom importe peu. Ce qui importe, et Roupnel sait nous le dire avec justesse et \u00e9merveillement, c\u2019est qu\u2019ils invent\u00e8rent le paysage qui est encore le n\u00f4tre aujourd\u2019hui (quoiqu\u2019on s\u2019emploie \u00e0 l\u2019\u00e9radiquer depuis quelque temps).<\/p>\n\n\n\n<p>Sa fa\u00e7on de relater les circonstances dans lesquelles, par hasard, se trouvant au sommet d\u2019une colline en Bourgogne, et apercevant le tracer d\u2019un chemin se faufilant parmi les cultures, s\u2019enfouissant dans l\u2019\u00e9paisse et ombrageuse mati\u00e8re d\u2019une for\u00eat, en ressortant, reprenant sa route \u00e0 ciel ouvert et se dirigeant, contre vents et obstacles, vers le nord, jusqu\u2019\u00e0 la Champagne de Bachelard, il eut l\u2019intuition d\u2019un r\u00e9seau ininterrompu, peut-\u00eatre de la Baltique \u00e0 la M\u00e9diterran\u00e9e, voie commerciale et aussi m\u00e9diatrice culturelle, cette fa\u00e7on inspir\u00e9e ne peut pas ne pas nous inspirer \u00e0 notre tour, nous qui sommes des adeptes du Droit de r\u00eaver et qui, tout comme Jacques Lacarri\u00e8re, nous sentons intimement, filialement, tributaires, d\u00e9pendants et sans doute natifs du paysage terrestre sur tous les modes de sa d\u00e9clinaison.<\/p>\n\n\n\n<p>Notons au passage que cet \u00e9nigmatique et obstin\u00e9 chemin, venant du nord-est de l\u2019Hexagone et se dirigeant vers le sud, ouvrait ainsi la voie au Lacarri\u00e8re de Chemin faisant, qui marcha depuis les Vosges jusqu\u2019aux Pyr\u00e9n\u00e9es\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, cette grande \u00e9cole de la g\u00e9ographie fran\u00e7aise, plus soucieuse de p\u00e9n\u00e9trer la trame du relief terrestre, ses arcanes, que d\u2019en chiffrer les donn\u00e9es statistiques, et qui finit par nous donner cet \u00e9crivain de haut vol qu\u2019est Julien Gracq, naviguait \u00e0 l\u2019intuition et donc \u00e0 l\u2019estime, comme pour confirmer la pertinence de la fameuse assertion de H\u00f6lderlin, selon qui \u00ab&nbsp;c\u2019est po\u00e9tiquement( ou peut-\u00eatre vaut-il mieux traduire \u00ab&nbsp;en po\u00e8te&nbsp;\u00bb) que l\u2019homme habite la terre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les chemins ont tout sp\u00e9cialement requis l\u2019attention et anim\u00e9 la plume r\u00eaveuse autant qu\u2019\u00e9rudite et intuitive de Roupnel, et c\u2019est sans surprise mais avec un fort sentiment de complicit\u00e9 tellurique et fl\u00e2neuse qu\u2019on retrouve ce mode ambulatoire de la m\u00e9ditation, celle qui n\u2019a besoin du dogme d\u2019aucune religion pour v\u00e9hiculer le sens du sacr\u00e9, ce sacr\u00e9 intuitif et mat\u00e9rialiste qui contribuait \u00e0 nourrir spirituellement et \u00e0 animer le quotidien des hommes aux temps chamaniques de la Pr\u00e9histoire, mais aussi dans cette pratique sensorielle et mat\u00e9rialiste de la m\u00e9taphysique qu\u2019on reconna\u00eet dans l\u2019inspir\u00e9e philosophie du boudhisme t\u2019chan, celle du grand \u00ab&nbsp;paysagiste&nbsp;\u00bb Wang wei, celle du penseur chinois qui nous rappela que c\u2019est le passant qui fait le chemin.<\/p>\n\n\n\n<p>Car le regard du g\u00e9ographe lyrique ne se contente jamais de d\u00e9crire les processus, de les rationaliser&nbsp;; il nous rapproche de l\u2019\u00e9vidence et du machinal, de l\u2019exp\u00e9rience et du v\u00e9cu&nbsp;; et nous les voyons, ces petits hommes du M\u00e9solithique et du N\u00e9olithique, avan\u00e7ant \u00e0 pas mesur\u00e9s, prudents et hardis \u00e0 la fois, reconnaissant les obstacles et choisissant d\u2019instinct le passage commode, inventant des trajets usuels, se r\u00e9appropriant la piste judicieuse dessin\u00e9e \u00e0 touches caressantes d\u2019aquarelliste par des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019animaux, faisant chemin de tout itin\u00e9raire r\u00e9p\u00e9t\u00e9 et sachant marquer l\u2019\u00e9tape, puis implanter le s\u00e9jour l\u00e0 o\u00f9 la source propose l\u2019eau indispensable, l\u00e0 o\u00f9 la surveillance contre le danger s\u2019av\u00e8re le plus ais\u00e9e, l\u00e0 o\u00f9 poussent en abondance les baies, o\u00f9 le gibier pullule, o\u00f9 affleurent les veines de silex.<\/p>\n\n\n\n<p>Chemin faisant, c\u2019est eux aussi qu\u2019ils font, qu\u2019ils polissent, fa\u00e7onnent, inventent&nbsp;; leurs dieux, ce sont eux-m\u00eames, leur patience, leur t\u00e9nacit\u00e9, leur pugnacit\u00e9, leur prudence, leur hardiesse, leur pragmatisme, leur sens po\u00e9tique de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Roupnel nous fait vivre cela, cette lente, ancienne maturation, faite d\u2019h\u00e9sitations r\u00e9it\u00e9r\u00e9es et de soudaine et impulsive prise d\u2019initiative, long adagio fataliste et machinal entrecoup\u00e9 de brusques scherzos d\u00e9cisifs et s\u2019il le faut imp\u00e9rieux. De la discipline \u00e0 la r\u00e9volte, de la r\u00e9signation \u00e0 l\u2019insurrection et \u00e0 la prise de pouvoir sur les \u00e9l\u00e9ments et sur la mati\u00e8re. M\u00e9ticuleuse prise de possession de la mati\u00e8re po\u00e9tique et nourrici\u00e8re dont la plan\u00e8te est faite. Lente insertion dans le tissu de ce visible englobant et colossal, \u00e9nigmatique et souvent r\u00e9tif.<\/p>\n\n\n\n<p>Roupnel nous d\u00e9crit cet homme-l\u00e0, son \u00ab&nbsp;Ligure&nbsp;\u00bb, comme Li Tcheng le fait, dans son Voyage \u00e0 travers montagnes et torrents&nbsp;: infime particule de vie se glissant dans le moindre des interstices, dans la faille la plus t\u00e9nue, dans la diaclase et le synclinal les plus occult\u00e9s&nbsp;; faisant du nombre sa force s\u00e9curisante et de sa ruse son arme fatale, sentant les occasions propices et celles qui menacent, ainsi que font tous les animaux&nbsp;; mais capable de d\u00e9passer et transcender la port\u00e9e de ce r\u00e9flexe en lui inoculant le s\u00e9rum de la r\u00e9flexion, puis celui, encore plus perfectionn\u00e9, de l\u2019abstraction, et en coordonnant les signaux d\u00e9sordonn\u00e9s mais insistants de la m\u00e9moire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Roupnel nous les fait voir, \u00e9prouver, reconna\u00eetre, ces hommes-l\u00e0, ces Ligures comme il les appelle, ceux qui ne se content\u00e8rent plus de d\u00e9couvrir le monde, mais qui entreprirent de le fa\u00e7onner, de le domestiquer, de le ponctuer de villages, de le sillonner de murets \u00e0 perte de vue et d\u2019un lacis de chemins que reprirent plus tard les grands pragmatiques indo-europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous montre comment cette sente partie des confins d\u2019un village, et se noyant soudain dans la brouillonne luxuriance d\u2019un bouquet de fourr\u00e9s et de buissons, n\u2019est rien d\u2019autre que la trace infime, us\u00e9e, mit\u00e9e, d\u2019un ancien chemin prestigieux, qui n\u2019allait pas seulement aux champs et aux jardins, mais, de champ en jardin et de jardin en champ, et de ferme isol\u00e9e en hameau, montait jusqu\u2019au gisement de silex lointain ou \u00e0 la r\u00e9serve d\u2019ambre encore plus \u00e9loign\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Chemin faisant, c\u2019est lui-m\u00eame qu\u2019il faisait, cet homme&nbsp;; et Roupnel le baptise Ligure, simplement pour lui donner un nom, puisque, on le sait, n\u2019existe que ce qui est nomm\u00e9. Il aurait pu l\u2019appeler Ib\u00e8re ou Numide ou P\u00e9lasge, et pourquoi pas Magdal\u00e9nien, et pourquoi pas, m\u00eame, Aurignacien&nbsp;? L\u2019homme de Roupnel, paysan m\u00e9ticuleux et obstin\u00e9ment patient, marcheur inlassable et abatteur d\u2019obstacles, c\u2019est cet habilis erectus et faber poeticus qui nous pr\u00e9para la terre et nous la rendit famili\u00e8re, machinale. Pour lui, elle ne l\u2019\u00e9tait pas, machinale&nbsp;; pour lui, elle \u00e9tait une succession de difficult\u00e9s, de complications, de dangers, de myst\u00e8res, d\u2019incompr\u00e9hensibles \u00e9nigmes qu\u2019il rep\u00e9ra, inventoria, d\u00e9signa puis nomma de mani\u00e8re d\u00e9finitive, capta, s\u2019appropria, mais en se tenant toujours aux aguets, sachant que le volcan \u00e9teint peut se r\u00e9veiller, que le cours d\u2019eau serein peut d\u00e9border de fa\u00e7on mortelle, que le feu si docile peut s\u2019enrager et tout an\u00e9antir sur son passage, que la montagne peut s\u2019\u00e9bouler, la neige vous ensevelir ainsi que votre refuge, que la proie peut, accul\u00e9e, devenir terrible ou m\u00eame et \u00e0 son tour pr\u00e9datrice.<\/p>\n\n\n\n<p>Barde g\u00e9ographe, Roupnel nous a retrac\u00e9 la Geste de l\u2019Homo Ruralensis, ce Conquistador du monde visible, ce matador de la r\u00e9alit\u00e9, ce ma\u00eetre queue qui transforme la mati\u00e8re v\u00e9g\u00e9tale et organique en nourriture et le cri de douleur en chant, le cri de joie en danse, le cri int\u00e9rieur en \u0153uvre d\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p>Roupnel, Bachelard, Lacarri\u00e8re, m\u00eame combat, non pas gr\u00e9gaire comme le sont les masses man\u0153uvri\u00e8res de tout type dont les soci\u00e9t\u00e9s humaines font leurs arm\u00e9es, leurs cohortes, leurs corporations, leurs d\u00e9fil\u00e9s c\u00e9l\u00e9brateurs, comm\u00e9moratifs ou revendicatifs, mais combat d\u2019homme \u00e0 d\u2019homme, de soi \u00e0 soi, combat avec et contre soi, pour s\u2019affranchir sans cesse plus de l\u2019ignorance, de la mesquinerie, de la vulgarit\u00e9, de la b\u00eatise intrins\u00e8que, de l\u2019\u00e9go\u00efsme forcen\u00e9, des limites sp\u00e9cifiques. Ils sont les grands solitaires partageux et conviviaux. Les libres penseurs et libres acteurs de la vie terrestre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont d\u2019ici, c\u2019est-\u00e0-dire de partout \u00e0 la fois. Po\u00e8tes.<\/p>\n\n\n\n<p>Gil Jouanard<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Roupnel, Bachelard, Lacarri\u00e8re : trois po\u00e8tes de grand chemin. 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