{"id":1037,"date":"2012-06-25T12:57:13","date_gmt":"2012-06-25T10:57:13","guid":{"rendered":"http:\/\/localhost:8888\/site\/?p=1034"},"modified":"2012-06-25T12:57:13","modified_gmt":"2012-06-25T10:57:13","slug":"jean-malaurie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cheminsfaisant.org\/site\/2012\/06\/25\/jean-malaurie\/","title":{"rendered":"Jean Malaurie"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab\u00a0Jacques Lacarri\u00e8re nous a quitt\u00e9s. Pour nous tous, ses amis, et tr\u00e8s particuli\u00e8rement les auteurs de la collection Terre Humaine, ce fut une stupeur. \u00ab&nbsp;Il est des hasards qui ont dirig\u00e9 ma vie, et l\u2019ont dirig\u00e9e heureusement&nbsp;\u00bb, confiait Jacques Lacarri\u00e8re dans son dernier livre paru dans Terre Humaine, Chemins d\u2019\u00e9criture. Ce rendez-vous avec son destin n\u2019aura pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9visible. Lui seul en conna\u00eet d\u00e9sormais les raisons.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Lacarri\u00e8re \u00e9tait en effet un compagnon, et parmi les plus grands de Terre Humaine. C\u2019est en 1975 qu\u2019il va rejoindre les auteurs de la premi\u00e8re heure&nbsp;: Claude L\u00e9vi-Strauss, moi-m\u00eame, Robert Jaulin, Jacques Soustelle, Don C. Talayesva, Indien hopi, Victor Segalen, Georges Condominas, Pierre Clastres, et m\u00eame Pierre-Jakez Helias, avec son beau livre L\u2019Et\u00e9 grec, qui devait le faire conna\u00eetre dans le monde entier. Le chaleureux qualificatif de Pierre-Jakez Helias, \u00ab&nbsp;nous, les camarades en Terre Humaine&nbsp;\u00bb, ne signifie pas que tous ces auteurs se connaissent, sympathisent, mais qu\u2019il existe entre eux une sorte de fraternit\u00e9, mue par un m\u00eame id\u00e9al de libert\u00e9 et de combat, avec un sens de la dramaturgie de la condition de l\u2019homme et un profond souci de faire \u00e9clater la v\u00e9rit\u00e9 sur le sort de soci\u00e9t\u00e9s et civilisations toujours mal connues et trop souvent m\u00e9connues et m\u00eame bafou\u00e9es ou trahies.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sais combien la personnalit\u00e9 de Jacques Lacarri\u00e8re a, dans une certaine mesure, modifi\u00e9 le cours de ce qu\u2019on a pu nommer \u00ab&nbsp;le fleuve Terre Humaine&nbsp;\u00bb. Lacarri\u00e8re est inclassable&nbsp;; il n\u2019appartient \u00e0 aucun milieu. C\u2019est un homme libre. Et c\u2019est dans l\u2019errance que son \u00e9criture nous fait conna\u00eetre la Gr\u00e8ce de tous les jours, la Gr\u00e8ce d\u2019aujourd\u2019hui, et surtout la Gr\u00e8ce populaire et sa grave all\u00e9gresse de vivre, dans des rythmes musicaux et un sens de la danse incomparables, avec ce singulier pouvoir d\u2019\u00eatre \u00e0 m\u00eame de dialoguer avec les dieux de l\u2019Olympe. Jacques Lacarri\u00e8re est un po\u00e8te, dans la tradition d\u2019un Jacques Villon. Jongleur de mots, oiseleur de songes, il a un talent exceptionnel pour parler avec des mots simples de mythes complexes qui sont autant de m\u00e9taphores de pens\u00e9es existentielles, d\u2019interrogations fondamentales qui se posent \u00e0 chacun d\u2019entre nous au cours de notre existence. Ma\u00efeute, il converse d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal avec son lecteur. Sans aucun doute, Jacques Lacarri\u00e8re, dont l\u2019\u0153uvre L\u2019Et\u00e9 grec a atteint, toutes \u00e9ditions confondues, pr\u00e8s de 800 000 exemplaires, figure parmi les livres les plus recherch\u00e9s de la collection. Il c\u00f4toie Tristes Tropiques, Les Derniers Rois de Thul\u00e9, Carnets d\u2019enqu\u00eates d\u2019Emile Zola, Les Lances du cr\u00e9puscule de Philippe Descola, Le D\u00e9sert des d\u00e9serts, qu\u2019il affectionnait, de Thesiger, Louons maintenant les grands hommes, livre culte de James Agee et Walker Evans, R\u00eaves en col\u00e8re de Barbara Glowczewski, Suerte de Claude Lucas, Le Souffle du mort de Dominique Sewane, et tant d\u2019autres comme Charles-Ferdinand Ramuz, Emile Zola et ses Carnets d\u2019enqu\u00eates in\u00e9dits, Roger Bastide, Jean Duvignaud ou Michel Ragon, qui ont marqu\u00e9 de pierres blanches l\u2019\u00e9dition du si\u00e8cle dernier. Des livres, sous cette jaquette aust\u00e8re, noire, aux lettres oranges et rouges, qui s\u2019interrogent, dialoguent entre eux sur les rayonnages des biblioth\u00e8ques o\u00f9 ils sont heureux d\u2019\u00eatre, sachant \u00eatre aim\u00e9s de leurs collectionneurs, et d\u2019un livre \u00e0 l\u2019autre confrontent les diff\u00e9rences des pens\u00e9es de leurs auteurs, dans une volont\u00e9 de conscience universelle. Qui, dans les moindres bourgades de la Gr\u00e8ce, ne conna\u00eet Jacques Lacarri\u00e8re&nbsp;? Et j\u2019ai appris qu\u2019Ath\u00e8nes se propose de donner son nom \u00e0 l\u2019une des rues de cette ville immortelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Certains universitaires ont accept\u00e9 de prendre le risque de relever le d\u00e9fi de devenir des auteurs de Terre Humaine, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019oublier une distanciation professionnelle en s\u2019engageant en leur nom propre&nbsp;; ils connurent souvent un magnifique succ\u00e8s, parfois un succ\u00e8s tr\u00e8s relatif. Le jury du lecteur est implacable&nbsp;; car il est difficile d\u2019abandonner un style de rigueur dans nos Facult\u00e9s et Instituts de recherches en sciences sociales qui, en ne s\u2019adressant qu\u2019\u00e0 des sp\u00e9cialistes, oublient le premier devoir d\u2019un enseignant, qui devrait pourtant \u00eatre essentiel pour tout homme de science&nbsp;: une souriante communication qui d\u00e9passe le savoir et interpelle la conscience. Jacques Lacarri\u00e8re, d\u2019une science et d\u2019une culture exceptionnelles, quoique r\u00e9solument non-universitaire, a toujours r\u00e9ussi \u00e0 transmettre ses connaissances les plus \u00e9lev\u00e9es aux plus humbles d\u2019entre nous, sans qu\u2019elles deviennent lettre-morte, l\u2019un des buts tout \u00e0 fait capital de la collection.<\/p>\n\n\n\n<p>Nul n\u2019a oubli\u00e9 son intervention superbe en tant que Pr\u00e9sident du grand colloque international du cinquantenaire de Terre Humaine tenu \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France en m\u00eame temps qu\u2019une grande exposition, sous le patronage de Jean-No\u00ebl Jeanneney, Pr\u00e9sident de la BnF. Mes coll\u00e8gues venus de Russie, d\u2019Allemagne, de Grande-Bretagne, des Etats-Unis, du Canada, du Br\u00e9sil, d\u2019Italie, de Gr\u00e8ce, de la Belgique, de Suisse, du Groenland, d\u2019Australie, du Togo, d\u2019Alg\u00e9rie, mais aussi naturellement de toute la France, m\u2019ont fait part de leur admiration pour ce grand humaniste libertaire dont le souffle atteignait souvent \u00e0 la plus haute spiritualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je garde le souvenir d\u2019un homme indiff\u00e9rent aux honneurs, en qu\u00eate d\u2019une vie monacale, puisque Jacques Lacarri\u00e8re, au d\u00e9but de sa vie, a song\u00e9 \u00e0 vivre avec les fr\u00e8res dominicains, avant de poursuivre cette qu\u00eate chez les moines anachor\u00e8tes du Mont Athos. C\u2019est ainsi que, jeune directeur de collection, je l\u2019ai d\u00e9couvert, avec son livre magnifique, Les Hommes ivres de Dieu, et lui ai demand\u00e9 de transmettre son extraordinaire connaissance, qui me rappelait celle des vagabonds de Gorki, alli\u00e9e \u00e0 son aspiration constante de spiritualit\u00e9, chemin faisant, tel un starets, qu\u2019il allait rechercher jusqu\u2019\u00e0 Patmos, cette \u00eele grecque o\u00f9 v\u00e9cut Saint Jean l\u2019Ap\u00f4tre, et o\u00f9 il r\u00e9digea l\u2019Apocalypse. Lacarri\u00e8re rappelle qu\u2019il a v\u00e9cu trois ans, de 1963 \u00e0 66, dans un petit ermitage appel\u00e9 Saint-Apollon, saint byzantin. Dans ce lieu magique, situ\u00e9 sur un surplomb, il dominait la mer, o\u00f9, disait-il, \u00ab&nbsp;en s\u2019\u00e9veillant chaque matin, l\u2019asc\u00e8te avait sous les yeux l\u2019or\u00e9e du paradis. L\u2019asc\u00e8te ou le po\u00e8te.&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai vivement \u00e9t\u00e9 touch\u00e9, et m\u00eame bless\u00e9, par la disparition de ce grand t\u00e9moin, de cet homme de lumi\u00e8re, fonci\u00e8rement g\u00e9n\u00e9reux, sans malice, sans ressentiment dans les \u00e9preuves de la vie, de ce grand \u00e9crivain. Et je suis tout particuli\u00e8rement \u00e9mu, \u00e0 cet instant si dramatique o\u00f9 son corps est livr\u00e9 ici-m\u00eame, dans ce fun\u00e9rarium, aux flammes, selon ses derni\u00e8res volont\u00e9s. Nous n\u2019avons pas \u00e9t\u00e9 des camarades dans la vie quotidienne, et cela, sans doute par ma faute&nbsp;: \u00e9tant naturellement tr\u00e8s &#8211; trop&nbsp;? &#8211; solitaire, j\u2019ai toujours craint que les rapports trop fr\u00e9quents entre les hommes ne risquent dans le trivial du quotidien de brouiller, voire d\u2019alt\u00e9rer l\u2019image distanci\u00e9e mais plus profonde qui vous lie \u00e0 eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Une nuit de dimanche, le lendemain de sa mort, \u00e0 cinq heures du matin&nbsp;; comme angoiss\u00e9, je me suis r\u00e9veill\u00e9, et je me suis mis \u00e0 l\u2019\u00e9coute d\u2019une tr\u00e8s, tr\u00e8s vieille radio, \u00e0 l\u2019\u00e9nergie un peu us\u00e9e, et j\u2019ai soudain entendu une voix tr\u00e8s lointaine qui parlait comme dans une grotte, en \u00e9voquant les dragons dans un labyrinthe. C\u2019\u00e9tait la voix de Jacques Lacarri\u00e8re, dont j\u2019ai poursuivi l\u2019\u00e9coute comme si je me refusais \u00e0 ce qu\u2019elle se taise \u00e0 jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la brume, \u00e0 la recherche de notre v\u00e9rit\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9 de ce destin singulier de l\u2019homme, nous pauvres nains, sommes nombreux, tr\u00e8s nombreux, \u00e0 savoir combien sa voix va nous manquer. \u00ab&nbsp;Un fleuve ne peut aller \u00e0 la mer sans s\u2019\u00e9loigner de sa source&#8230; Les grands \u00e9vangiles sont encore \u00e0 na\u00eetre.&nbsp;\u00bb confiait-il dans une derni\u00e8re et \u00e9trange interview \u00e0 La Vie, avant son ultime voyage. Tent\u00e9 par le bouddhisme, Jacques Lacarri\u00e8re ajoutait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les grands mythes sont des fables enchanteresses. Nous ne sommes pas pr\u00eats \u00e0 y renoncer.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant, il sait.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean Malaurie, 26 septembre 2005.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Jacques Lacarri\u00e8re nous a quitt\u00e9s. Pour nous tous, ses amis, et tr\u00e8s particuli\u00e8rement les auteurs de la collection Terre Humaine, ce fut une stupeur. \u00ab&nbsp;Il est des hasards qui ont dirig\u00e9 ma vie, et l\u2019ont dirig\u00e9e heureusement&nbsp;\u00bb, confiait Jacques Lacarri\u00e8re dans son dernier livre paru dans Terre Humaine, Chemins d\u2019\u00e9criture. 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