Je est un hôte

Ecrire, c’est se pencher sur soi, dit-on souvent. Se pencher, soit, mais à condition de ne pas se perdre en soi ou s’y engloutir. Tout écrivain est amené tôt ou tard à affronter narcisse, à déterminer en son écriture où commence et où finit la contemplation de soi-même. Pour s’être trop penché sur son propre reflet et l’avoir confondu avec son vrai visage. Narcisse fut condamné à disparaître en tant qu’humain puisqu’il fut transformé en fleur. La leçon est bonne à retenir : l’écrivain narcissique doit savoir qu’il risque de finir dans un manuel de botanique au lieu d’une anthologie littéraire.

L’histoire de Narcisse enseigne donc qu’il ne faut pas confondre se contempler et se connaître et que le but de l’écriture n’est pas de se livrer à une série d’auto-portraits. S’il est naturel d’aller puiser au fond de soi, dans les nappes phréatiques de l’enfance et de la mémoire, la source de son œuvre, force est d’aller chercher aussi hors de soi une matière qui, elle, est du domaine de la surface et des turbulences de la terre. L’écriture ne prend son vrai sens et son vrai relief que lorsque les milliers d’images et de visages proposés par l’expérience intense du réel s’ajoutent à ceux que l’on porte en soi. Alors, riche de ce que les hasards ou les nécessités de l’expérience lui ont donné, l’écrivain peut enfin « s’ajouter au monde » selon la belle expression de Giono 1.

C’est cela, sans nul doute, cette faculté de s’ajouter sans heurt au monde, qui distingue radicalement l’écrivain du savant. L’astronome qui va chercher dans l’infini du ciel les lois et les figures des galaxies ne le fait pas pour s’ajouter aux myriades d’étoiles étudiées. L’écrivain, lui, phrase après phrase, image après image, ajoute une phrase neuve, une image nouvelle, à celles qui existent déjà. L’astronome comptabilise ce qui existe même si ses chiffres se heurtent à l’infini. L’écrivain apporte, nouvelles nées, des images et des émotions qui n’existaient pas avant lui ou qui existaient autrement. En somme, il opère plutôt comme ces sédiments qui se déposent au fond des mers pour en former îles et continents ou comme ces coraux qui édifient peu à peu leurs récifs au cœur des océans. L’écriture procède plus, à mon sens, de la vie secrète des mers et des grands fonds que du « silence infini des étoiles ». C’est pourquoi, même s’il n’a rien en lui de mystérieux, le processus de l’écriture reste difficile à saisir. La croissance d’une œuvre ressemble à celle, invisible, des coraux et des herbes qui poussent sans que jamais on ne les voie pousser !

Butineur de mondes, l’écrivain est aussi un butineur de mots. L’un ne va pas sans l’autre. Sa tâche, alors, comme celle de l’abeille, sera de rapporter en ses pages non seulement le pollen du monde (sous forme d’observations, notes, journaux, images et émotions) mais de conserver en ses mots, ses phrases, en ses récits la saveur d’origine de ce qui l’inspira. Une réalité décrite, transcrite, transmuée, transmutée en miel par l’alchimie de l’écriture. De même que l’on peut retrouver dans un miel la saveur des fleurs butinées, la sensualité de l’écriture doit pouvoir faire reconnaître dans un texte la saveur du réel qui l’a inspiré… Loin de moi, ici, de réduire le travail du romancier ou du poète à celle d’un apiculteur. Je trouve pourtant qu’il y a, entre ces deux activités, une même alchimie : récolter, pour les rendre lisibles, les rendre comestibles, toutes les saveurs du monde !

Il y a donc dans le fait d’écrire de l’ingurgitation et de la régurgitation. De la rumination aussi. Travail d’élaboration mentale à partir des matériaux réels ou imaginaires qui fait du cerveau écrivant une ruche où bourdonnent images, mots et concepts. A cela près que l’écrivain est à la fois reine, ouvrière, butineur, pondeur et… bourdon.

Conservons cette image de la ruche. Elle est en nous, bruissant de tous les mots appris depuis l’enfance, de toutes les images surgies de nos avents intimes ou des espaces du monde, mais elle est aussi hors du nous dans les prairies qui nous entourent et qu’il faut explorer une à une si l’on veut rentrer à la ruche avec, entre les mains, entre les lèvres, entre les rêves, un riche butin de métaphores. Bien sûr, on peut écrire en faisant uniquement appel à la fiction, au fantastique ou à la féerie. Mais dans ce cas, le monde extérieur subsiste dilué ou diffracté, déformé ou dissimulé par l’écran de l’imaginaire, masqué donc mais toujours présent. Et que l’on puise ici ou là, dans l’avent ou dans le zénith, n’empêche qu’il reste ensuite à ordonner les mots, à structurer les phrases, à y sertir les métaphores, sans parler du dépoussiérage et polissage des sentiments !

Ecrire, ce n’est jamais, sous la houle émotive, qu’ordonner mots et phrases en un ordre qui vous soit propre et qui, si la chance vous sourit, s’impose aux autres. A-t-on jamais réfléchi au fait qu’à l’inverse de la peinture, de la sculpture, de la musique, qui impliquent toujours une certaine technique et le recours à des matériaux spécifiques, l’écriture, elle, utilise le matériau le plus commun, le plus banal, le plus répandu depuis l’âge des cavernes : la langue, telle que chacun l’acquiert depuis sa naissance ? Chacun de nous, par exemple, possède en lui, naturellement dirais-je, la totalité des mots utilisés par Proust dans A la recherche du temps perdu. Il est même probable que chacun de nous les a dits plusieurs fois ces mots, tous ces mots, dans le cours de sa vie.. Mais voilà : ils ne sont pas dits dans le même ordre !

Ainsi il y a une ruche qui bruit sans cesse au fond de nous et c’est cela, entre autres, qui nous distingue de Narcisse, lui qui, devant son miroir aquatique, ne percevait que le silence des eaux dormantes. Et pour peu que l’écrivain – baptisé dans ce cas auteur – ait un zeste d’imagination, il doit sentir bouger, remuer, se déplacer en lui cette foule – silencieuse et bruyante, discrète ou insolente – d’hôtes intimes venus du vaste monde. Le problème est alors d’organiser cette cohabitation en bonnet duforme – comme je disais étant enfant –, de faire de ces hôtes à la fois intimes et intrus des compagnons ou des complices plutôt que des trouble-fêtes. Tout philosophe, même non diplômé, vous dira que le plus difficile est de cohabiter sereinement avec soi-même. Mais que dire alors de la cohabitation singulière qui est celle d’un romancier avec ses personnages ? En quelle école, quelle université vous apprend-on les règles élémentaires de bonne entente et de civilité à l’égard des hôtes – anges ou démons – qui vous habitent et qui vous hantent ? Car ces gens – appelons-les ainsi pour leur conserver quelque humanité – font corps et font âme avec vous, ils ne vous quittent jamais, même et surtout la nuit, ils font rêve avec vous, et réveil avec vous, ils font repas, ils font repos avec vous-mêmes, sans fin, sans trêve et il n’est pas toujours possible, même pour un romancier adroit, de s’en débarrasser en les abandonnant dans les méandres d’un roman ou en les enlisant dans un récit sans fin.

Voilà donc en fin de compte ce qu’un auteur risque également de devenir : le majordome ou le maître d’hôtel de son intendance intérieure, chargé de réceptionner, de trier les intrus venus squatterriser vos entrailles et vos sentiments. L’avouerai-je ? Lorsqu’il m’arrive de descendre à l’hôtel au cours de mes voyages et que l’employé me demande, alors que je suis seul : « Une chambre pour une ou deux personnes ? », j’ai souvent envie de répondre : « Pour une dizaine, au moins ! » Je ne l’ai jamais fait. Pourtant, ce n’eut été qu’en partie une boutade. Rimbaud avait raison d’écrire : Je est un autre. Mais comme il était jeune, très jeune quand il écrivit cette phrase et qu’ensuite il cessa d’écrire, il manqua du temps nécessaire pour parfaire sa formule que je complèterai aujourd’hui, en toute modestie, instruit par tant de visites et de visiteurs en moi-même : Je est un hôte.

(1) - A un journaliste qui lui disait : « En somme, monsieur Giono, vous peignez le monde tel qu’il est », Giono répondit : « Non, monsieur, je peins le monde tel qu’il est quand je m’y ajoute ».