Nouvelles clés

Un sanctuaire des morts en Épire


Reportage effectué par Jacques Lacarrière sur les lieux du nécromanteion d’Épire pour Nouvelles Clés il y a quelques années.

Dans le nord de la Grèce à une trentaine de kilomètres au sud d’Higoumènitsa et à proximité de la mer, s’étend une grande plaine entourée de montagnes qu’on nomme les Champs achérousiens. Ce fut longtemps un lieu sinistre, fait de lagunes insalubres d’où montaient sans cesse un épais brouillard et des nuées de moustiques. Trois fleuves le traversaient, l’Achéron (le Sans Joie), le Cocyte (le Pleureur) et le Périphléhéthon (l’Enflammé), ce dernier ayant un parcours souterrain à travers des grottes d’où montaient jusqu’à la surface de sourds grondements. On comprend qu’un tel site ait impressionné les Grecs anciens qui virent là un affleurement du royaume des morts et l’une des entrées menant vers les Enfers.

C’est précisément dans cette plaine où il pensait voir les fameux Champs Cimmériens décrits dans l’Odyssée que le professeur Oakiris, archéologue grec réputé, entreprit en 1958 et jusqu’en 1964 des fouilles qui révélèrent en effet l’existence d’un sanctuaire de Perséphone, déesse des Enfers et un peu plus loin d’un vaste bâtiment destiné à l’évocation des morts, autrement dit d’un « Nécromante ion » ou « Nékuyomanteion ».

Du sanctuaire de Perséphone, il ne reste pratiquement plus rien aujourd’hui, ses pierres ayant abondamment servi à la construction des villages avoisinants. Le sanctuaire oraculaire, par contre, qui date du lIIe siècle avant J.-C. est beaucoup plus important. Il comprenait un mur d’enceinte - péribolos - entourant le lieu sacré - ou téménos - construit en appareil polygonal et englobant les bâtiments de surface destinés à l’accueil et à la préparation des pèlerins ou consultants. A l’intérieur, il se continuait sur trois étages souterrains (aujourd’hui à l’air libre) comprenant les couloirs et méandres d’accès à la Grande Salle où avait lieu l’évocation. Cette Salle était elle-même édifiée sur une crypte appelée antre d’Aïdoneus, un des noms d’Hadès, le dieu des morts.
Que se passait-il dans ce lieu ? Il n’existe aucun texte permettant de le savoir exactement car ceux qui en sortaient gardaient sur ce qu’ils avaient vu un secret absolu. Le tracé des couloirs et la disposition des salles montrent cependant que ce lieu devait être une reproduction miniature des Enfers et que le parcours suivi par le consultant devait sûrement, comme dans les mystères d’Eleusis, comporter des purifications, libations, sacrifices et épreuves.

Les cérémonies s’étalaient sur trois jours. La veille du premier jour, les consultants dormaient dans des bâtiments d’accueil dont les fondations sont visibles à l’angle nord-ouest du sanctuaire. Ils se purifiaient et procédaient à des sacrifices. Le lendemain matin, on remettait à chacun deux pierres et un vase ou récipient contenant de la farine d’orge (c’est de la farine d’orge qu’Ulysse utilise au chant XI de l’Odyssée dans la fameuse scène d’ évocation des ombres pour faire venir les morts à la surface ). Il entrait alors par le couloir nord où il se retrouvait dans l’obscurité absolue. Ce couloir de vingt et un mètres de long menait au couloir est. Conduit par un prêtre-guide, le consultant jetait la première pierre à droite de l’entrée du couloir est. Il passait la nuit dans une pièce adjacente à ce couloir, où l’on a découvert des jarres emplies de blé, d’orge et de pois chiche et d’autres pleines d’os calcinés de porcs.

Il reprenait la progression le lendemain, toujours dans l’obscurité ou la demi-pénombre guidé par le célébrant pour atteindre le couloir sud où commençait alors un parcours méandrique.

Ce couloir menait à l’entrée de la Grande Salle, pièce de quinze mètres de long sur quatre mètres de large, entourée de six chambres. Le consultant passait sa seconde nuit dans l’une d’elle. Chaque chambre contenait une ou deux jarres dans lesquelles on a retrouvé des figurines en terre cuite de Perséphone, des monnaies et surtout, des graines de pavot et des fèves carbonisées. Toute la région était en effet couverte de pavots dont les graines, on le sait, ont un pouvoir hallucinogène. C’est là un des aspects du rituel funéraire révélé par les fouilles de ce Nécromanteion : on droguait les consultants avant la cérémonie finale par ingestion de graines de pavot et fumigation de fèves. Oétail amusant : j’avais remarqué ces pavots, lors de ma visite au sanctuaire, qui poussent dans les champs alentour et j’ en avais parlé au gardien de la Chapelle de st Jean Baptiste qui domine le site. Il me raconta alors l ’histoire suivante : son cousin, venu d’Athènes pour la chasse quelques semaines plus tôt, arracha quelques pavots et machinale- ment en mâcha des graines. Arrivé à la maison, il se mit à délirer, et à crier qu’il voyait partout des lièvres en train de courir au plafond, habillés de soutane !

Il est hors de doute qu’à l’aube du troisième jour, le consultant, gavé de fèves et de graines de pavot, était introduit dans la Grande Salle, à la porte de laquelle il jetait la deuxième pierre et répandait la farine d’orge contenue dans le vase. Quant à ce qui se passait ensuite, nul ne le sait. Spiros Mousalimi, qui fut l’assistant de Oakiris pendant toute la durée des fouilles, suppose que l’apparition des cidolôn du mort - littéralement « images » ou « figures » - devaient se faire sur le mur du fond, faiblement éclairé, grâce aux hallucinogènes. On n’a pas retrouvé trace du chaudron servant, une fois empli d’eau, de miroir pour les morts mais ce rite existe en d’autres pays et en Grèce même, lors de la nuit de la saint Jean. Je ne saurais donc en dire plus sur la nature exacte de l’oracle et de l’évocation des morts. Toujours est-il que ce Nécromanteion - brûlé entièrement par les Romains en 168 avant J.-C - fut un des plus célèbres de la Grèce ancienne. Il en émane aujourd’hui encore - et bien que la plaine asséchée ait perdu une partie de son pouvoir évocateur - une atmosphère attachante. C’était pour le pèlerin, en ces trois jours, une véritable descente au pays d’Hadès.

Jacques Lacarrière